L’existence est partout, sans rupture, avant la discrimination du bien et du mal. L’homme de Dieu réalise l’union des contraires. Il n’y a pas de situation mauvaise, hors de ma vie, hors de ma vue. Toute situation vécue est moi, sans existence extérieure. Tu atteindras le Désiré par ta réunion des contraires (Q, 107). Les contraires disparurent, et l’Imagination [cosmique] s’occulta de par la jonction des extrêmes (Q, 18). Comment n’en serait-il pas ainsi alors que Tu T’es dévoilé Et que les contraires se sont évanouis ? (Q, 21). L’attachement aux contraires, l’attente de l’agréable et le refus du désagréable font le dedans et le dehors. La perspective mondiale, la pensée que je suis en train de regarder des choses « dehors » vient de ce faux discernement, de ce traitement préférentiel, destructeur de l’existentiel. Car avant de penser c’est-à-dire je juger en bien et mal ce que je vois je dois le voir, voir son existence. Comme avant de juger mon image dans le miroir je dois d’abord m’y reconnaitre, y voir ma propre existence. L’acte de reconnaissance du sujet devance l’opération discriminante, l’observation des attributs.

            Nous ne voyons rien dehors. Nous pensons voir.[1]  S’il y avait un dehors et un dedans réellement séparés par une distance il me faudrait du temps pour parcourir cette distance, pour effectuer des trajets entre l’un et l’autre et tenter de gérer la situation, de sorte que « je » ne pourrais jamais être à la fois des deux côtés. Ce qui veut dire qu’aucune expérience concrète ne serait possible. Soit je serais dans l’espace intelligible de la pensée, soit dans l’espace physique des choses, alternativement. Je ne pourrais joindre les deux bouts, coïncider avec l’unité non subdivisée en dedans et dehors. Dans l’expérience le sensible et l’intelligible s’unirent (Q, 18), ce qui veut dire que le moi réel, spirituel, personnel réalise son expérience avant la scission entre la donnée matérielle et sa captation mentale. Avec l’extinction du «moi» et ton union des contraires, lorsque tu te réfugies dans l’Essence, par la compagnie de l’Unique (Q, 102).

            Pour se persuader qu’il perçoit réellement des choses à l’extérieur il faut que le moi-mental se donne l’illusion qu’il est des deux côtés à la fois, du côté existence-extérieure et du côté conscience-pensante-parlante à l’intérieur. C’est ainsi qu’il pense porter un regard sur les choses. « Connaître » pour la plupart des gens c’est appliquer un nom à une forme, recevoir par le canal des sens une information matérielle de la part des choses et les traduire en significations, en mots. Mais vous pouvez ajouter tant que vous voudrez un mot, un concept, un sens à une sensation brute, jamais vous n’aurez une impression.

            Pour parvenir à cette illusion d’optique, à cette hallucination de l’intelligence, à cette prétention de se trouver en même temps dedans comme nominateur et dehors comme exposé à la stimulante activité des formes d’existence, il faut que le moi de la pensée émette un double jugement. Il doit d’abord projeter l’objet dehors sous la forme d’un jugement de valeur : bon/mauvais, agréable/désagréable. C’est un objet mental, qui n’a de réalité apparente qu’au sein du jugement. C’est la version intellectuelle de l’objet. Et ce premier jugement doit lui-même faire l’objet d’un second jugement auquel il tente d’ insuffler de la vie, d’injecter de l’existence. En pensant à « cette chose » je me dis, en même temps :       « et en plus c’est vrai ». « Je me dis que »  signifie  «  je juge, j’estime que c’est » que cela possède une existence propre, que cela se fonde en soi hors de moi. Le jugement existentiel se superpose, vient se plaquer sur le jugement verbal, essentiel. Le jugement véritatif donne un second souffle au jugement intellectif. Et c’est ainsi que des objets, qui ne sont que des appellations, des façons de penser, des notions, m’apparaissent comme des objets réels, doués d’une existence extérieure.[2]

            La perception du monde dit physique est un ouï-dire, un s’entendre dire deux fois la même chose. Il est comparable aux formes du rêve auxquelles nous attribuons une réalité extérieure alors qu’elles sont un univers de discours, ce que le rêveur se dit à lui-même, l’histoire qu’il se raconte et qui prend à ses yeux la tournure de réalité. La pétulante impulsion de son « je me dis que » est l’agent de prédilection de toutes les formes objectives. Dire « je vois quelque chose là-bas » n’est dont jamais l’expérience primitive instantanée, vécue en temps réel, maintenant au sein de l’esprit, c’est une expérience reprise, représentée par l’intelligence, projetée à l’extérieur par verbalisation. C’est un semblant de vie vécue au passé.

            Toute notre vie dans le monde objectif est une reconstruction mémorielle, une vue rétrospective de l’intelligence. En pensant vivre dans le monde nous sommes retenus au-dessous de notre expérience directe, immolant continuellement la réalité aux images et aux apparences. Nous sommes entrainés dans la pente de cette région terrestre qui ne tend qu’à s’affaisser et nous plonge dans l’obnubilation des choses. Autre que Lui est pure hallucination, sans commencement ni fin, n’ayant d’existence que dans la perception sensible (Q, 41).  Allah dit : « Allah, Lumière des cieux et de la terre… » (Cor. 24, 35). On voit que ceux qui ne suivent pas Allah, ou ceux qui en sont distraits ne voient pas cette Lumière, ils ne la vivent pas, ils sont dans l’obscurité. Ils trouvent les cieux et la terre sombres. Ce verset concerne les croyants qui sont dans la Lumière. Tandis que les non-croyants, ou ceux qui n’ont pas une foi assez forte, même s’ils voient le soleil et toute la clarté du jour, ils sont dans l’obscurité parce qu’ils sont faux. Ils vivent dans la fausseté, même s’ils ont de bons yeux : ils ne voient pas la vérité parce qu’ils ne la vivent pas (M, 27).

            L’apprenti philosophe se persuade qu’il y a les mots et les choses. Son réalisme naïf lui fait opposer un monde de réalités solides, extérieures, ayant une existence perpétuelle, à un monde intérieur de pensées, de sentiments et de sensations gouverné par une âme-ego, d’existence précaire,  isolée individuellement des autres et luttant contre elles. Il pense pouvoir parler des choses. C’est l’inclination constitutionnelle de l’homme au dualisme qui sépare le sujet et l’objet, celui qui voit et ce qui est vu, qui fabrique de toutes pièces un monde de multiplicités abattant l’esprit dans la multiplicité des soins qu’il réclame. En fait « les choses »  extérieures ne sont que des affirmations réitérées, des jugements congelés par compulsion de répétition, des mots solidifiés. Les gens dépendent seulement des étiquettes, le mot vaut pour la substance. Nommer c’est chosifier. Nous pensons sentir  «  quelque chose » de concret, d’extérieur, nous ne sommes en contact qu’avec la caisse de résonance de notre jugement. La chose est un « s’y prendre à deux fois », un  « y regarder à deux fois ». ثُمَّ ٱرْجِعِ ٱلْبَصَرَ كَرَّتَيْنِ يَنقَلِبْ إِلَيْكَ ٱلْبَصَرُ خَاسِئًا وَهُوَ حَسِيرٌ, retourne ton regard à deux fois, il te reviendra humilié, frustré (Cor. 4, 67). Humilié et frustré parce que regard ne rencontre rien de réel, aucun objet activant un rapport réel. Il ne trouve que son reflet, entend son propre écho. Il n’y a même pas de pensées, seulement des sons, des mots.

            Nous croyons sentir avec notre intellect, ce qui est un péché capital, une idolâtrie des mots. C’est le péché contre l’esprit, qui ne pardonne pas. Parce qu’il supprime l’esprit au profit des choses. On s’observe, on a la sensation de se voir comme un objet extérieur en décrivant son moi, en se disant « comment » et «  ce » qu’il est, ce qui conduit à la notion primaire de l’« autre ». On commence à entretenir une relation avec le prétendu « monde extérieur  ». On réagit seulement à ses propres projections en les prenant pour des réalités. Ces percées intuitives sont comme une toile d’araignée dans laquelle il risque de se faire prendre (M, 20).

            Le moi pensant n’est pas en relation avec des objets, il n’est en relation qu’avec lui-même. Il ne démontre pas l’existence en soi de l’objet mais seulement ce qu’il se dit à propos de l’objet. Je ne vois pas cette chose, je me dis que je la vois. La chose extérieure n’existe que dans la jugement qui la pose là-bas.  Voir là-bas c’est dire : « je me dis que », « je me fais cette réflexion», qui tourne en boucle, une espèce d’autosuggestion. Je regarde un jugement de chose et je me dis que c’est vrai, que c’est la chose même.  Les objets perçus ne sont que des effets de répétition.[3] Quand le dhikr sera-t-il parfait ? Lorsque sera effacée pour nous toute forme et que n’apparaîtra devant nous que L’Invoqué. C’est ainsi que le petit enfant, à qui on parle toujours et encore de ghûl (entité effrayante imaginaire), en arrive à se l’imaginer au point qu’il dise à sa mère que la ghûl est venue. Quand sa mère affirme : ‘Il n’y a pas de ghûl’. L’enfant répond  : ‘Si ! je l’ai vue’. Comment donc est venue cette ghûl ? Sa mère en parle tout le temps, son père aussi, de même que ses camarades, au point que l’enfant est continuellement occupé par cette ghûl, en sorte qu’il finit par lui donner une réalité tellement il est habitué à y penser. On en arrive ainsi à être occupé par une ghûl qui n’a pas d’existence ! Il y a trois choses qui n’ont pas d’existence. Parmi elles, la ghûl. Elle n’a pas d’existence, mais par le fait de la mention répétée, elle devient comme existante, et cela surtout chez le petit enfant. Pourquoi cela ? Parce que l’enfant, lorsqu’on mentionne la ghûl devant lui, il l’actualise dans son coeur, il la conçoit, il l’imagine dans sa conscience, en sorte qu’elle devient pour lui véritable, existante. L’enfant donc, lorsqu’il mentionne cette ghûl dont l’existence est impossible, la ghûl lui apparaît. Qu’en est-il d’Allâh dont l’existence est absolument effective et qui est telle que tout ce qui est en dehors de Lui est vain, puisqu’Il est wâjibu-l-wujûd ? D’où vient notre manque ? Si nous reconnaissons véritablement qu’Il est wâjibu-l-wujûd, nous devrions Le voir, même sans pratiquer le dhikr (M, 19).

            Tout l’édifice du monde objectif repose le faux témoignage que nous portons sur nous-mêmes à partir de ce « il », de cette pensée de moi qui nous dédouble en je/me.  Cela se traduit dans l’expérience courante par  des expressions comme : «  je me vois en train de regarder quelque chose », « je m’entends dire quelque chose », « je me vois confronté à telle situation épineuse ». Ce jugement  nuit à notre stabilité car il nous met sous la dépendance des choses et des gens.

            Si nous arrivons à supprimer ce faux témoin, cette arrière-pensée de moi qui me regarde comme étant dehors, aussitôt tout le spectacle du monde objectif s’écroule. Car tout ce dehors semble exister uniquement parce que je me mets dehors, je pense exister hors de moi.[4] Si je cesse de m’objecter, tout le monde objectif et ses choses dures devient subtil, devient moi. وَتَرَى ٱلْجِبَالَ تَحْسَبُهَا جَامِدَةً وَهِىَ تَمُرُّ مَرَّ ٱلسَّحَابِ, Tu verras les montagnes que tu croyais solidement fixées se mettre en marche comme les nuages (Cor. 27, 90). Nous cessons de nous appuyer sur les gens et les choses : Nous avons besoin des gens pour notre intérêt, eux non, ils n’ont besoin de rien, ils sont avec Allah. Le Prophète  dit : « Si on mettait la lune à ma gauche et le soleil à ma droite, jamais je ne quitterais cette voie ». Il n’a pas besoin du soleil ni de la lune. On lui a proposé de l’or, du pouvoir, des femmes, mais il a tout refusé, il s’est retrouvé dans une lumière qui l’a guidé et qui l’a comblé. Et il appelle les gens à le suivre   ; ce n’est pas pour lui, mais pour eux, pour leur bien. C’est sa miséricorde (M, 27).

            Ce voir ne regarde plus les choses en se prenant à témoin, en se disant qu’il perçoit, en se prenant comme point de départ de sa perception allant en ligne droite sur une donnée indépendante. Il voit sans se regarder, sans considérer son corps et son œil comme centre de référence. Il ne dit pas « je regarde l’arbre » mais l’« arbre est vu ». Notre Prophète ne dit pas « j’aime prier, j’aime les femmes et les parfums », en établissant une relation d’extériorité avec d’autres que lui. Il a dit « m’ont été rendues dignes d’amour… les femmes, le parfum.. ; la fraicheur de mon œil a été placée dans la prière».[5] Cette reconnaissance de la vérité (tasdîq) est quelque chose survenant dans le cœur, et pouvant être caché à celui-là même chez qui cela se produit, et à plus forte raison à autre que lui (GC, 2e part, chap. 3, § 1).

            Le « il »-témoin me rend coupable d’absentéisme intérieur. Si je le supprime je retrouve mon aisance primitive. Le « Censeur »  a disparu loin de nous , dans ta digne Présence (Q, 49).

 

[1] «  You think that you see and you don’t see that you think. Vous pensez que vous voyez et vous ne voyez pas que vous pensez » Les formules de  Swâmi Prajnânpad, op. cit., p,. 95.

[2] « Étant essentiellement dualiste, l’intellect exige un point de référence d’où il puisse partir pour former une proposition, présenter un argument ou émettre un jugement. Cette habitude mentale de regarder une proposition comme définitivement assurée et de s’y tenir fermement va à l’encontre de l’esprit religieux » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme zen,  t.  2, op. cit., p. 315.

[3] « En ce qui concerne toutes les sortes de corps produits par la pensée, je dis qu’ils ne sont rien d’autre que des évaluations de l’esprit » citation du Lankavatarasutra, in  Tch’An Zen, Racines et floraisons, op. cit.,  p. 142.

[4] « Le faux ego s’associe à des objets alors que c’est l’ego qui est son propre objet. C’est l’objectivation qui est une erreur. Le sujet seul est réel. Ne vous confondez pas avec l’objet, c’est-à-dire avec le corps. Cette méprise donne d’abord naissance à votre faux ego, puis au monde extérieur et à vos déplacements dans ce monde, avec leur cortège de souffrance » L’enseignement de Ramana Maharshi, Albin Michel, 1972, p. 56.

[5] Ibn Arabi, Le livre des chatons des sagesses, t. 2, op. cit.  p. 688.

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