Notre intellect travaille avec des concepts. C’est son matériau de base. Comment formons-nous des concepts, et pourquoi ? Les concepts sont des instruments nous servant à échanger des informations. Ce sont des moyens de socialisation.[1] Les animaux n’utilisent pas de tels médias. Cela pose la question fondamentale : qu’est-ce qui fait qu’un individu donné, en des temps et des lieux donnés, puisse penser une vérité universellement valide ? Car le concept s’impose à toutes les consciences comme un facteur commun, une donnée opposable, valable une fois pour toutes et pour tous. Ils doivent nous apporter la certitude que nous parlons bien des mmêmes choses. Lorsque nos opinions divergent, le concept nous assure que nos différents ont trait à une chose unique. Si deux groupes politiques s’opposent, en raison de leurs conceptions différentes du pouvoir dans la société, ils le font à propos d’un même État, qu’ils ambitionnent de gouverner tous deux. Cela fait consensus, ils s’entendent sur ce point. La discorde se rapporte à la même pomme. Leur désaccord repose sur une base commune. Il y a une différence d’appréciation entre groupes car on suppose un fonds commun à propos duquel la différence s’exprime. Sans terrain de comparaison, les divergences en resteraient au stade des distinctions subtiles, sans ancrage sur la terre ferme où les opinions s’affrontent. L’opposition, l’antagonisme se fond dans le rassemblement d’une plus haute appartenance mutuelle.
Le mot concept vient du latin capere, capter, saisir, capturer, s’assurer des traits saillants des choses, les arraisonner, pour les ranger sous une catégorie englobante. Le concept c’est l’idée abstraite et générale. Abstraire c’est extraire. Extraire quoi ? Les caractères communs à plusieurs choses. Comment y arriver ? Par la comparaison. Prenons un hêtre, un chêne, un figuier. Nous leur trouvons des points communs. Nous remarquons qu’ils ont tous des racines, un tronc, des branches, des feuilles colorées et nous formons le concept « d’arbre ». Le pin, le cèdre seront classés dans la catégorie des « résineux ». Nous voyons un éléphant, un hippopotame, un mouton, une gazelle. Nous observons qu’ils vont tous à quatre pattes et nous construisons le concept d’« animal », de « quadrupède ». Nous inventons des catégories plus englobantes encore, telles que celles de « carnivore », d’ « herbivore », etc. Ils se différencient du « minéral » et du « végétal » qui restent fixés sur place. Le concept relève, entre plusieurs individus singuliers, des ressemblances suffisantes, sous un certain rapport, pour établir entre eux des relations d’équivalence. Il pense leur appartenance à la même classe. On laisse de côté ce qui ne s’accorde pas à l’élément d’identité qui sert d’étalon de mesure. Le concept est la visée du même dans le divers.
Bien sûr ces rapprochements ne peuvent être faits qu’entre choses qui ont entre elles un certain degré d’affinité, de parenté. Je peux ranger le rouge et le noir sous la catégorie « couleur », le chaud et le froid sous le concept « température », mais je ne peux trouver un dénominateur commun entre « le triangle » et « la vertu », « la pierre » et l’ « homme », car ce sont là des choses complètement différentes par le genre ; elles ne peuvent être distinguées puis comparées sur un même plan.
Nous avons l’habitude de poser une certaine idée générale pour englober les cas individuels, auxquels nous attribuons le même nom. Les divers objets sont comparés entre eux relativement à cette unité. De sorte que, par la force de l’habitude, nous ne voyons plus l’individu, nous pensons seulement le concept, le mot.
Nous prenons un barème de revenus, nous observons le comportement, les habitudes de ceux qui perçoivent le même salaire et nous construisons l’idée de « classe bourgeoise », ou de « Français moyen ».[2] Mais personne n’a jamais vu un arbre, un animal, un quadrupède, personne n’a jamais serré la main du français moyen. Nous sommes uniquement en présence d’un chêne, d’un chat, d’un tel.
En nous attachant aux concepts nous nous éloignons de la vraie vie qui est toujours singulière. L’extraction automatique des ressemblances rejette les traits individuels, en sorte que plus le concept devient englobant plus il devient impersonnel. Le concept est mental, pas vital. Il n’a qu’une valeur nominale, pas existentielle. Ce qu’il gagne en compréhension, en extension, il le perd en qualité, en intensité, en concrétion. Ce qu’il gagne en intelligibilité il le perd en visualisation individuelle.
Lorsque les concepts s’emparent de notre conscience, les libres activités de nos vies sont entravées par des obstacles émotifs et cognitifs, empêtrées dans des contradictions. Le mental organisateur se sent menacé par quelque chose qui n’a pu être prévu par l’entendement. Nous paniquons, nous nous empressons d’essayer d’y ajouter quelque chose. Le concept a une fonction descriptive, mais surtout prédictive. Il permet de prévoir, d’anticiper ce qui va arriver en tenant compte de précédents. C’est la projection dans l’imagination des traces laissées dans la mémoire par les expériences passées, souvent les plus douloureuses. L’organisation mécanique est le signe de gens crispés sur eux-mêmes, qui veulent tout prendre de peur d’être privés de quelque chose. Ils soignent cette peur par une pléthore de concepts. Le sentiment d’insécurité rend avide de savoir. Savoir pour prévoir et pouvoir. L’angoisse nous pousse à chercher refuge dans la connaissance conceptuelle. Nommer, catégoriser, mettre chaque chose à sa place en trouvant une case où la localiser est un processus qui nous fait perdre notre qualité spacieuse.
L’intellect nous fait la promesse d’une liberté qu’il ne peut pas tenir. Une des illusions de l’intellect est celle de sa liberté. Il veut y voir clair dans ses idées. Il traite le réel comme une pièce d’étoffe qu’il découpe en plusieurs morceaux. Il les examine puis les ré-assemble dans une unité de sa composition. Il procède par analyse et synthèse. Mais le produit toujours fini et mort. Et de ce fait l’esprit ne peut s’en contenter.
En desserrant les liens individuels, le travail conceptuel aboutit, à mesure qu’il s’élève, allant de dépouillement en dépouillement, à une limite où il reste plus que le vide. Aussitôt que nous avons pris la dernière différence pour former le composé, ce composé constitue une « essence » vide de toute vie individuelle. Le concept d’euro ne fait pas de moi un homme riche, le concept de chat ne miaule pas, le dessin d’une cruche ne suffit pas à contenir de l’eau. Vous ne pouvez pas manger le mot « pain », pas plus que vous ne pouvez en vivre. Il ne fait que communiquer une idée. Il n’acquiert de sens réel que dans l’action réelle de manger. La vraie vie n’est pas verbale. Nous vivons une impression singulière, avec un individu vivant. La pensée s’empare de cette expérience et en fait un concept en la rapprochant d’autres expériences participant d’un caractère commun.
La pensée se fait une représentation d’elle-même comme jouissant d’une liberté d’expression, d’une mobilité d’agencement par la virtuosité de l’intellect. Mais cela se fait au prix de la vie. Car les généralités qu’elle fait apparaître n’ont aucune existence concrète. Le concept ne sent rien, il se constitue par effacement de l’individu sensible, réellement existant. C’est pure spéculation.
Ce n’est pas la raison seule, c’est nous qui sommes abstraits, extraits de notre vie. Penser, conceptualiser, regarder en général c’est insensibiliser sa vision. L’espace de vue qui nous dégageons pour percevoir des objets est une étendue intelligible, un concept, le concept de moi en train de regarder dehors. Nous nous sommes conceptualisés, extraits de nous-mêmes pour nous poser comme regardant hors de nous. Nous voyons les choses par le concept « je suis », ou, plus précisément « je suis comme ceci et comme cela » c’est-à-dire la forme aspectuelle, l’image que je me fais de moi, tous les concepts que je nourris à mon sujet et dont la trame est faite de la somme de toutes les expériences enregistrées dans la mémoire et verbalisées dans des idées.
Le moi pensé est le total de nos expériences mondaines auxquelles nous avons ajouté un commentaire explicite ou tacite dont la mémoire conserve la trace. Le penseur a remplacé en nous l’homme sensible. Quand je dis « moi », c’est ce paquet de pensées que je vise, une forme aux contours définis bien qu’invisibles, envahissante, bien que passée. Cet ensemble de souvenirs diaphanes qu’on appelle une âme – tout ce que je sais, tout ce que me dis à mon propre sujet – est lesté par un corps qui donne une apparence sensible, palpable à un sentiment de soi intensément intuible, mais pas concrètement saisissable. Le corps est l’élément stabilisateur et figurable de l’âme.
Tel est le trait de caractère principal du concept : il ne donne rien à vivre, à sentir, personnellement. Le concept de température ne nous fait ni chaud ni froid, le concept de musique, traduit en notes écrites sur la partition, ne nous donne à entendre aucune mélodie. Le concept de rouge ne nous fait pas voir rouge. C’est là un point capital. Car nous confondons « penser » et « voir ». En pensant le rouge, nous croyons voir rouge. Nous pensons sentir avec notre pensée. Mais le rouge éprouvé n’est pas le rouge pensé ou conçu à travers un jugement de conscience, une définition, une notation du type :« le rouge est une couleur d’une certaine longueur d’onde venant frapper l’œil ». Le rouge n’est reconnu que lorsqu’il est senti, apprécié dans le sentiment de ce que cela me fait de voir rouge.
Le concept de rouge n’est pas une couleur. Le rouge est une onde émotive, un retentissement affectif immédiat, une impression de l’âme, un ressenti infiniment subjectif. Le rouge est une couleur « chaude » qui nous fait sentir la circulation de la vie. Le bleu au contraire nous fait « froid », il semble s’éloigner de nous pour reposer dans le ciel. Le peintre Kandinsky dit par exemple que « le jaune tourmente l’homme, il le pique et l’excite… Il résonne comme une trompette aigüe dont on sonnerait toujours plus fort ». Cela vaut même pour les formes qui sont des modes de notre sensibilité : « La forme , même abstraite, géométrique, possède son propre intérieur, elle est un être spirituel… un triangle est un être ».[3]
Une onde lumineuse et un œil ne permettent jamais de voir une couleur. La couleur vue est vécue par quelqu’un, une âme. C’est une révélation intérieure, pas sensation organique, ni une définition. Aucun concept ne me fera voir une couleur.[4] La couleur n’est pas une description, c’est une émotion, un se sentir rouge, une action sur l’âme ou plutôt l’âme est elle-même cette action. Il n’y a pas de couleur en dehors de nous pour la voir, la sentir. وَمَا ذَرَأَ لَكُمْ فِى ٱلْأَرْضِ مُخْتَلِفًا أَلْوَٰنُهُ, ce qu’Il a créé pour vous sur la terre est de couleurs variées (Cor. 16, 13). Sans ce « vous», les couleurs n’existent pas.
La couleur n’est pas explicable par l’agencement de processus matériels qui ne voient et ne sentent rien. C’est un surplus, un excédent, un surcroît, un autodébordement : il demeure surabondant, il est au-delà de mon corps, et remplit des cœurs (Q, 12). Cette surabondance s’appelle le charme de la nouveauté. Nous avons contemplé de Toi les variétés de ton « charme » fascinant (Q, 34)[5]. Notre esprit ne peut être « frappé » que par l’inédit. Les choses qui ont été dites, si on les redit, ce n’est pas du nouveau. Tous les tafâsîr et les études qui ont été faites depuis 1400 ans, si on les lit, on n’y trouve rien de nouveau. Où peut-on trouver du nouveau ? On ne le trouve que par un sens du goût, et par une compréhension vive (M, 17).
Le concept est toujours ancien, il compare des « données », du déjà vu, du préconçu. Ce qui fait la beauté de l’actuel c’est son entière nouveauté, le cas singulier qui ne se montre qu’une seule fois, à un seul. L’homme sincère n’a confiance que dans la nouveauté, qu’il tient directement de Dieu. Plus on vit, plus on comprend les paroles de notre Prophète et à chaque fois, nous comprenons mieux ces paroles déjà entendues. Même si la personne pouvait vivre des milliers d’années, sa compréhension serait continue et c’est ce que dit notre Prophète : « Le secret est en moi et en mon peuple jusqu’au jour du jugement ». Il y a 1400 ans que le Prophète est venu, et nous connaissons encore ses paroles et, à chaque fois, nous comprenons quelque chose. Le ḥadîth et les versets coraniques n’ont pas les mêmes explications avant et maintenant… Chaque génération comprend le tafsîr d’une certaine façon, la Sunna et le Livre. C’est une source qui ne tarit pas. À chaque fois, la compréhension est d’une certaine manière pour élever la personne spirituellement encore plus haut… chaque génération trouve un tafsîr pour le Coran et une interprétation pour le ḥadîth. Après des milliers d’années encore, il y aura d’autres compréhensions (M, 7).
Pour revenir à la couleur, disons qu’elle se donne dans un sentiment, pas dans un jugement. Seul l’esprit est sensible, pas l’organique ni le mental. La Beauté seule s’est vu attribuer ce lot, soit d’apparaître avec le plus d’éclat, mais aussi avec le plus de force ravissante.[6] Voilà pourquoi les concepts n’ont aucune vertu transformatrice. Ils sont impersonnels, inertes et n’émeuvent point. On a aura beau tenir des discours édifiants cela ne donnera à personne l’envie de changer. Notre intellection, bien que se rapportant à l’essentiel, n’a en elle-même aucun ressort, aucun élan qui nous soulèverait par-delà nous-mêmes pour nous porter auprès du désiré. Platon l’a déjà vu : « La justice et la réflexion et au demeurant tout ce que les hommes doivent honorer avant tout sont dépourvus d’éclat, là où s’en offre l’apparence… Les âmes éprouvent beaucoup de tourment dans la connaissance ».[7]
Seule l’émotion, la puissance d’attraction de la beauté nous « mobilise », nous subjugue, nous ravit, nous emporte vers l’aimable. Il faut qu’il y ait une poussée extérieure et une puissante attraction intérieure. Le Chemin droit n’est qu’une réalité conceptuelle qui ne s’actualise que par la présence de deux facteurs : une force qui meut et exerce une poussée, et une force qui dirige et maintient l’orientation. Une chose peut-elle se mouvoir par elle-même ? Non, il est pratiquement impossible que la force qui donne le mouvement procède de la chose elle-même, de même que cette chose ne peut diriger son propre mouvement ni préserver son orientation première. Ces deux forces n’appartiennent donc pas à la chose sur laquelle elles s’appliquent. C’est pour cela qu’Allah dit : « Suis la voie de celui qui revient à Nous » (Cor. 31, 15) c’est-à-dire, si tu trouves en toi-même cette force motrice, tu ne peux malgré tout te dispenser de chercher le secours du serviteur revenu à Dieu (al-munîb), afin de le suivre et de trouver auprès de lui l’orientation et la constance dans la Voie. De même, lorsque nous voulons tracer une ligne droite, nous ne pouvons nous passer d’une règle qui dirige le tracé et le maintient constamment droit ; si nous ne suivons pas la règle, le tracé dévie inévitablement… Ainsi pour tracer une ligne droite, il faut une force qui meut le croyant et exerce une poussée, il faut aussi une règle qui symbolise cette force qui dirige et maintient orienté… Même si le serviteur peut trouver en lui-même cette force qui meut, il ne peut y trouver la force symbolisée par la règle qui dirige et maintient (F, chap. 2).
Une parole qui ne se rattache pas directement à l’impression divine, à une couleur du ciel, à une vibration émotive, un élan d’ enthousiasme, une dynamique du cœur, reste stérile. On voit pourtant les gens écouter de nombreuses exhortations, assister aux sermons du vendredi, et lire de nombreux livres destinés à la guidance religieuse ; on les voit de même rencontrer des personnes incitant à tirer leçons et enseignements. De fait, tous les récits que nous entendons sont remplis d’enseignements et de leçons, et tout ce que nous voyons dans notre vie est finalement… « des hommes qui passent négligents ! » (Cor. 12, 105) (M, 35), cela parce que la parole « vide » (ou « creuse », « ajwaf ») et « séparée d’Allâh » (mafsûl) ne rendra jamais les gens « unis à Allâh » (mawsûlûn). Lorsque celui qui est « séparé d’Allâh » parle, sa parole est « poussière dispersée » (Cor. 25, 23), et si sa parole était véritablement « unie à Allâh », il aurait commencé à réaliser lui-même l’ « arrivée à Allâh » avant de se préoccuper d’autrui (M, 38).[8]
Le concept ne s’intéresse pas à la vie. Il raisonne dans l’abstrait, à ce qui pose pro-blème en général. Un acte sur lequel nous avons réfléchi n’est plus un acte en soi. Aucun concept ne peut toucher l’acte, le présent de la vie. L’entendement peut s’élargir, augmenter autant qu’il voudra son horizon, le fond de la personne demeure inchangé. Le concept étant pour tous et pour personne ne rentre jamais dans nos vies. Seule l’obéissance à un être concret, vivant, choisi – pas l’obéissance à un concept –, donne l’impulsion à agir. C’est ainsi que cela se passa pour Sidi Al-Ghazzâlî – qu’Allâh soit satisfait de lui et le rende satisfait : lorsqu’il est allé trouver son Maître Sidi Al-Khalâs, il lui a dit : « Je me suis purifié de ma science et de mes actes ». Son Maître lui dit alors : « Enlève ton turban ! », puis il lui donna un vêtement rapiécé et lui dit : « Va donner de l’eau à boire aux gens ! » Pourquoi le Maître a-t-il dit cela à Sidi Al-Ghazzâlî – qui est pourtant un homme d’immense valeur ? Parce que, lorsque Sidi Al-Ghazzâlî lui a dit : « Je me suis purifié de ma science et de mes actes », son Maître a voulu lui faire appliquer la chose, qui ne doit pas être seulement par la parole, mais aussi par les actes et la mise en pratique des paroles, et il a voulu voir quel serait son comportement après qu’il lui ait donné des ordres, et vérifier s’il exécuterait ou non ce qu’il lui a dit (M, 38).
Pour s’œuvrer il faut se voir au-delà de toute conceptualisation. Nous pourrions appeler cela l’expérience d’un auto-saisissement, l’étonnement de « se » découvrir maintenant et ici avant toute dualité objectivante, toute partition classificatrice, toute recherche de récurrence temporelle et spatiale.
Le regard « scientifique » que nous portons sur les choses s’invente des objets qu’il place hors de lui, dont il pense qu’ils lui envoient des messages sensoriels pour signaler leur présence. Ces objets ne sont que des pensées auxquelles on attribue une qualité physique. Nous ne sommes plus dans une impression vive, mais avec un objet analysé sous ses différentes facettes, dans ses relations avec tous les autres, sans lien avec l’individu dans ce qu’il a d’essentiel et de propre.
L’objet est ce qui existe en soi, sans moi. Comment pourrais-je établir qu’une chose est là sans moi ? Il faudrait pour cela que je témoigne de mon absence. Affirmer l’objet hors de moi c’est, en termes de connaissance relative, nier ma propre existence. Et la nier au moment même, dans l’acte même où je prétends poser l’objet ainsi, dans son « en soi », dans son ainsité autonome. Cet objet est un suppôt de Satan, une supposition mentale, un ex-posé verbal, une fausse dé-position, une pensée d’objet, un objet-concept, pas un objet réel, pas un individu vivant. Si l’objet était réellement hors de mon esprit, je n’en connaitrais rien. Un objet peut être conçu hors de mon corps, jamais hors de mon esprit. Ce que je vois est de moi, de mon essence spirituelle. Dire qu’il est hors de moi c’est une façon de parler, une manière de penser, ce ne sont que des mots. Les choses vues « dehors » sont des amas de concepts.
Le concept ne retient une propriété spéciale qu’en la rendant commune à une infinité de choses, avec le plus faible degré de rapprochement ; il la déforme donc toujours plus ou moins par l’extension qu’il lui donne. Extraite de l’individu et représentée en un concept, elle s’élargit indéfiniment, elle dépasse l’individu puisqu’elle doit désormais le contenir avec d’autres. Dans cette extension il l’appauvrit et le restreint. Nous n’avons plus affaire qu’à une généralité. Ces concepts mis bout à bout ne nous donneront jamais qu’une recomposition artificielle de la chose-une, de l’impression, dont ils ne peuvent que figurer certains aspects généraux et en quelque sorte impersonnels dans des formules verbales, sans les donner à vivre : c’est donc en vain qu’on croirait, avec eux, saisir une réalité dont ils se bornent à nous présenter l’ombre.
En tentant de capter l’essence des choses avec les nombres, à fixer leurs caractères spatio-temporels, par exemple, on apporte une simplification significative dans l’étude des choses. On pense ainsi pouvoir pénétrer jusqu’à leur substance intime sans voir que plus une idée et générale plus elle est abstraite et vide. Je vois le vert de la feuille, le bleu du ciel, mais l’idée de couleur, nous ne l’obtenons qu’en effaçant du rouge ce qui en fait du rouge, du bleu ce qui en fait du bleu, du vert ce qui en fait du vert.
Le concept se construit par exclusion, négation, osons même dire par ex-termination car il revient à rejeter à l’extérieur le terme qui est la marque de l’individu pour ne retenir que les caractères généraux. C’est une entreprise de démolition individuelle. Le concept est l’usine où se fabrique l’objet, ce qui vaut pour tous, une fois pour toutes. Il est la sécrétion du « il ». Quand je te parle à toi, directement, je n’utilise pas de concepts. Je ne dis pas : « Tu es Pierre et non pas Paul, un homme et non pas un cheval ». L’idée « chevaline » n’interfère pas dans notre relation. Même si c’est un peu scolaire, ce point mérite d’être sondé à fond.
Si je veux définir l’homme « en général » je vais marquer sa différence spécifique d’avec l’animal (bipède doué de raison). Quand nous déclarons « l’homme n’est pas le cheval », on nie de lui l’équinité, on l’exclut cette caractéristique de l’être-homme. Mais si je te parle à toi, directement, comme individu, comme alter ego, je ne peux t’envisager d’un point de vue conceptuel en te comparant, en excluant de toi l’animalité, en disant de toi : « il est non-cheval ». Tu es toi et pas « non cheval ». Le « toi » de ton existence singulière ne s’intellige pas par la non-équinité. Sinon je ne pourrais jamais te parler sans penser en même temps au cheval, en excluant de toi la qualité « chevaline ». Aucune chose n’est vue, en réalité, dans le concept, car chaque chose, chaque individu est lui-même. On ne peut pas l’aborder par un « il est lui et rien d’autre » ou « il n’est pas comme les autres ».
Toute idée de « comme », de « et rien d’autre » implique une comparaison sous-jacente qui n’existe pas dans l’individu. L’individu n’est jamais la négation de rien, il est entière positivité, singularité, incomparable, insubstituable. Chaque chose est complète, elle est sa propre preuve, sa propre signification et sa propre raison d’être. Ne liez pas, ne médiatisez pas. Dieu ne crée pas une chose pour en servir une autre. Chacune d’elle est faite pour elle-même, elle n’influe pas sur les autres. رَبُّنَا ٱلَّذِىٓ أَعْطَىٰ كُلَّ شَىْءٍ خَلْقَهُۥ ثُمَّ هَدَىٰ, Notre Seigneur donne à chaque chose sa nature puis la guide(Cor. 20, 50). Nous utilisons les gens et les choses pour des vues qui leur sont étrangères, nous les transformons en moyens pour atteindre nos fins personnelles. Toute relation est, en ce sens, intéressée. Je regarde ce que je peux « en tirer ». Ce travail d’extraction est celui du concept.
Catégoriser c’est étymologiquement regarder en surplomb (kata) sur la place publique (agora), dans cette dimension d’extériorité où tout le monde perçoit les mêmes choses, celles qui font consensus, les choses du sens commun. Je n’ai plus affaire à toi, mais à ton concept. Si je me sens en présence d’un palmier je deviens aussitôt le palmier à ce moment-là. Il n’y a pas de séparation entre le palmier et moi vivant l’impression de palmier. Ma vision est impressionnelle. C’est une impression personnelle, complètement intime, unique, incomparable, une vibration de l’âme, un ressenti émotif. C’est une idée-impression. Mais si je dis « c’est un palmier et non pas un figuier », c’est que j’ai récupéré mon impression dans un concept, en opérant une distinction/comparaison/séparation entre palmier et figuier. Je le vois différent de moi de manière intellectuelle. Je suis dans la dualité, j’établis une différence intellectuelle et une réaction se produit en moi, une espèce de re-jet qui prend la forme de l’ob-jet. Je l’expulse de mon âme et je le situe dans le monde où il est là comme idée de type intellectuel, concept, réalité étrangère tant à la nature de l’esprit qu’à son impulsion ; un réel objectif, extérieur, un réel autonome se fondant en soi hors de moi.
Notre Prophète faisait cette demande à Dieu à la fin de chaque prière : Allahumma arina a shaya a kama hia. Seigneur fais nous voir les choses telles quelles. Voir la réalité en face, telle quelle, consiste à voir cette réalité-ci, unique, expérience saisissante, sans la mettre en regard avec une autre réalité dont elle se démarquerait pour affirmer une individualité séparée. De toute comparaison détourne-toi (Q, 79). La vision directe précède l’activité de dénomination et de caractérisation, qui absorbe le vécu singulier dans un jeu de classifications, d’appellations, opérant par ressemblance et différence. Ne t’appuie pas sur la discussion ni sur la forme extérieure ou les modalités contingentes ; laisse toute similitude, car la Présence est Sainte (Q, 127).
L’homme du commun ne vit pas au sein des réalités, mais seulement dans un univers de discours. Il est nourri de nom et de forme. Moïse envoie à son peuple la manne et les cailles. Ce sont des impressions célestes qu’ils conceptualisent en les rapprochant de ce mangeaient leurs ancêtres. Ce ne sont que des noms que vous avez inventés, vous et vos ancêtres. Dieu n’a fait descendre aucune preuve à leur sujet (Cor. 53, 23). Ils ne sont plus dans l’unicité de l’expérience : Ô Moïse nous ne pouvons plus supporter un unique aliment (Cor. 2, 61). Ils ne sont plus avec le gout qu’ils sentent, mais dans la comparaison avec des goûts passés. Ils sont dans le jugement.
Le jugement est l’instrument dynamique de la conceptualisation. Il consiste à relier plusieurs concepts entre eux, plus exactement à attribuer à un sujet concret une caractéristique générale. Dire « Pierre est beau » c’est associer au sujet singulier Pierre la qualité « beau », commune à plusieurs ; ce faisant, nous le comparons, implicitement, mais nécessairement, à d’autres sujets relevant du même prédicat, du même concept, de la même classe. Le sujet – celui qui existe réellement, concrètement, spirituellement – finit par être avalé par les attributs abstraits. Je ne vois plus l’existence du sujet Pierre, je pense son appartenance aux attributs : beau/laid, intelligent/bête, grand/petit, moral/déréglé, etc. Le jugement conceptuel est un dispositif de désabsolutisation de l’expérience, qui passe de la commotion du singulier à la classification d’une pluralité d’éléments reliables.[9]
L’activité conceptuelle est une forme de résignation. Elle ne peut porter que sur le passé, en quittant le foyer vivant de l’expérience pour lui substituer sa trace, son signe, son indice. Dire « c’est une montagne et pas une vallée », « c’est un stylo et pas un chien » … c’est s’être retiré de l’expérience-impression et lui substituer une pensée, une notion, un concept, la formulation au passé de ce qui est apparu, dans une première impression, dans une concrétude absolue, une unification primordiale, comme une impulsion de l’âme. Il serait plus juste de dire c’est une montagne ayant été regardée, c’est un stylo ayant été utilisé.
Tous les objets aperçus là-bas, en dehors du sujet ne sont pas des individus réels, ce sont des pensées congelées, des savoirs matérialisés, une somme de jugements projetés sur des impressions vives. Je ne peux reconnaitre une caméra là-bas qu’après m’en être séparé, qu’après m’être dit, subrepticement, sans même m’en rendre compte, « c’est une caméra et non pas…», qu’après avoir procédé à une comparaison différenciatrice dégageant une essence. C’est ce mécanisme de comparaison qui produit les objets hors de nous, comme étant vus par plusieurs personnes dont les témoignages convergent. C’est ainsi que se crée la fracture entre ma conscience située ici, derrière mes yeux, et l’existence positive de la chose dans le monde. La similitude provoque la contingence, l’extériorité passagère de la chose dans le monde, la similitude vouée à disparition (Q, 65). Car ces soi-disant objets ne sont que des pensées passagères.
La chose dite physique, extérieure à mon corps m’apparaît comme extérieure à mon esprit à cause de cette manie comparatiste. Je ne peux rien percevoir sensoriellement sans le terme, le concept. La connaissance conceptuelle est la projection d’un mot sur une forme. Elle est ce que je me dis à propos de ce que je vois. Ce sont ce que sidi cheikh appelle des huddud wahmiyya, des limites imaginaires (Q, 107), des vues de l’esprit sans existence individuelle. Ce sont des voiles cognitifs. Car je crois que je les vois dans l’espace, à l’extérieur de mon corps, alors que je les vois dans ma conscience, dans mon esprit, ce sont des formes éprouvées de mon existence. Ils sont extérieurs à mon corps, mais sûrement pas à moi, à mon esprit voyant.
En associant plusieurs concepts nous aboutissons à la formation d’un jugement, nous énonçons des vérités définitives. « La somme des angles d’un triangle est égale deux droits », c’est toujours et partout le cas. Cette vérité est positive, opposable à toutes les consciences. Si je dis « je suis sorti ce matin. Il faisait soleil et les dalles de la terrasse étaient chaudes » je fais là un constat de fait, circonstancié, local. Si je dis « à chaque fois que le soleil brille, les dalles se réchauffent », j’établis un lien de causalité, une loi , qui vaut pour tous et pour toujours. Le soleil est représenté dans le concept de cause et l’échauffement de la pierre comme effet. La loi de cause à effet ne dérive pas de la multiplication des expériences sensibles faites avec la pierre exposée au soleil. C’est un lien qui existe a priori, dans le jugement, dans la pensée, elle anticipe le donné. Le donné intuitif, empirique, apparaît, se manifeste au regard de la pensée uniquement quand il est amené sous la loi générale énoncée par des concepts déterminés. Le concept doit saisir l’intuition et déterminer à sa manière le donné qu’elle contient, d’une manière nécessaire et universellement valable.
C’est ainsi que se forme la science. Sidi cheikh ne nie pas le progrès de la science qui se fait par le travail des concepts. L’homme découvre les lois de la nature. Les êtres infrahumains ne le peuvent pas. L’homme découvre ces lois et les utilise à son profit. Un arbre grandit, déploie ses branches. Le moment venu des feuilles apparaissent, puis des bourgeons, puis des fruits. Les fruits tombent à terre. Quand le fruit tombe l’arbre a accompli sa destinée, il a achevé son cycle de manifestation. La production du fruit est le but de sa vie. Une graine germe et donne un nouvel arbre. Le processus continue, indiquant la tendance de la nature à se reproduire sans rupture.
Même chose avec l’animal. Il n’a pas de direction, pas d’histoire. Il est enfermé dans un cercle de réflexes conditionnés pour la conservation et la reproduction de son espèce. Il ne peut conceptualiser, sortir de la nature pour évoluer. Les bêtes se trouvent chaque matin devant l’oubli de ce qu’elles ont vécu la veille. Leur intellect rudimentaire, sous développé, doit travailler sur un matériel minime d’expériences. Le tigre d’aujourd’hui est identique à celui d’il y a six mille ans ; chaque tigre doit recommencer à être tigre comme s’il n’y en avait jamais eu avant lui. Mais l’homme, grâce au pouvoir qu’il a de se souvenir et de conceptualiser, accumule le passé, le sien et celui des ancêtres. Il découvre les lois et les utilise à son profit. L’homme n’est jamais un premier homme ; il ne peut commencer à vivre qu’à un certain niveau d’accumulation cognitive. L’homme a une histoire, il capitalise des concepts avec lesquels il saisit, comprend, aménage la réalité extérieure. Une force mystérieuse nous pousse à approfondir, à agrandir notre capital d’expériences par l’usage de la pensée. Cette activité unificatrice nous dépasse, elle tend à manifester une unité toujours plus vaste, plus compréhensive dans un système de conscience. Le savant cherche toujours une nouvelle pensée, l’artiste un nouveau style, l’homme religieux un nouveau motif, un nouvel éveil. Si notre conscience n’était équipée que d’une qualité d’enregistrement des données sensibles, elle se limiterait à un état de perception ordinaire tout animale et répétitive ; cependant notre élan spéculatif poursuit une unité sans limites. Et c’est plus fort que nous.
Sidi cheikh encourage ses disciples à apprécier le progrès des sciences, à ne pas être « bête » en s’accrochant à des concepts passés, dépassés, périmés. Il donne l’exemple en parlant avec la cardiologue, le psychologue, le journaliste curieux, le physicien quantique.
La religion se défait qu’on s’attache à des concepts morts. Les temps changent et seront autres que le nôtre, matériellement et spirituellement… L’héritage véritable se fait par Allah, parce que tous ceux qui sont venus après Staline ou Marx… ce sont des gens qui ont suivi, ce ne sont pas de vrais héritiers. L’héritage de la pensée, de la doctrine, ne se fait pas en les suivant mot à mot. C’est une suite de choses matérielles, on n’en hérite pas. On n’hérite que des sciences divines (M, 29). La cause de la propagation de ces habitudes et coutumes au coeur des religions, c’est la stagnation intellectuelle (al-jumûd al-fikrî) qui a dominé les hommes de religion en tout temps et tout lieu : cette stagnation fait perdre à la Religion vigueur (hayawiyyah) et vie (hayâh), la met en retard et l’empêche d’accompagner (muwâkabah) son époque, alors que c’est à la Religion que revient de droit la gouvernance (qiyâdah) sur son époque en vertu de ses possibilités d’évoluer (tatawwur) avec chaque époque ( G, Introd, § 2).
Dans une mudhakarâte il dénonce le passéisme, la mentalité rétrograde de certains religieux. Si au moins, ces milliers d’Imams en fonction étaient à la hauteur de la religion et de leur rôle de guide ! Mais ce sont eux qui devraient être les premiers à compléter leur formation sans prétendre que celle-ci est achevée et que la religion se termine là où leurs connaissances s’arrêtent. Ces muftis sont juges et parties. Si ces imams étaient modestes et essayaient de se former en religion et de combler leurs lacunes, ils recevraient ce savoir de ceux qui sont plus savants qu’eux. Leurs orientations et leurs conseils seraient mieux acceptés et bien reçus et, à ce moment-là, les peuples arabo-musulmans pourraient ne plus être influencés par d’autres idées et ne plus éprouver de tentation vers ce qui est matériel…
Allah a envoyé Ses prophètes qui s’exprimaient dans la langue de leurs peuples. L’imam doit connaître la culture du peuple, son langage. Les fidèles sont à des niveaux sociaux différents : il y a le médecin, l’ingénieur, l’ouvrier… L’imam ne parlera d’un sujet que lorsqu’il le connaîtra bien et quand il se sentira sûr de lui. Sinon les gens ne le prendront pas au sérieux. C’est pour cela qu’on entend dire par les communistes que les imams sont des ignorants, complexés, réactionnaires, moyenâgeux. Ils ne suivent pas le courant de la vie et les gens croient en ces critiques qu’ils entendent dans les mosquées. Les fidèles sortent des mosquées avec une mauvaise impression parce que leurs imams n’ont pas cherché à atteindre le niveau voulu. Pourquoi ? Parce que nous avons prétendu être au niveau demandé et même plus haut encore ! Et lorsque l’imam reçoit le certificat de la Direction des Affaires Religieuses pour exercer sa fonction, il croit avoir reçu toutes les sciences « des précédents et des suivants » et il se situe au-dessus de tout le monde. Il croit que tout ce qu’il dit, c’est « parole de vérité » et qu’il n’y a rien à ajouter ! …
L’imam aime bien qu’on l’écoute, qu’on apprenne de lui, qu’on lui demande conseil. Eh bien, qu’il aille lui aussi apprendre les sciences des scientifiques et les arts des artistes ! Qu’il interroge un médecin au sujet des problèmes qu’il rencontre dans la religion, un géologue sur un verset du Coran. La science doit circuler entre les gens et doit être en relation avec la religion pour que le scientifique et le religieux établissent des rapports entre eux afin d’éviter des catégories trop spécialisées : celui-ci est un homme de science, celui-là est un homme de religion. La religion englobe tout et elle ne dit pas qu’on doit éviter telle ou telle chose. Sidi Chaykh Bakhûch a souvent dit : « Nous devons apprendre les sciences des Kuffâr parce qu’Allah témoigne de leur savoir en disant : ‘Ils connaissent l’apparence de la vie de ce monde’ » (Cor. 30, 7). Si le non-musulman dispose d’une théorie scientifique, le premier qui doit l’apprendre est celui qui se veut religieux… Il vous est donc demandé d’apprendre ce qu’ont appris les autres et de ne pas rester repliés sur vous-mêmes (M, 11).
Sidi cheikh accepte l’idée d’un progrès réel dans les sciences, l’idée que l’esprit avance sans cesse, en approfondissant l’expérience. L’homme n’a pas de limite fixe, il peut repousser indéfiniment les limites du savoir, étendre son savoir aux confins du monde.[10] Il décide de ce qu’il veut être.
[1] « Notre vie sociale est par excellence le règne des quiddités ; il faut absolument classer un être, lui accorder une étiquette, le classer sous une intitulation (onwân) qui ne peut être celle de son acte d’exister, par lequel il est lui-même et rien d’autre » Henry Corbin, Le livre des pénétrations métaphysiques, Introduction, Verdier, 1988, p. 15.
[2] « La constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour l’homme. Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des François, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâces à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu » Joseph de Maistre, considérations sur la France, Potey, libraire, 1821, p. 102-103.
[3] Michel Henry, Voir l’invisible, Éditions François Bourin, 1988, p. 137, 83.
[4] Nous pouvons parler ici de l’expérience de pensée menée par Jackson dans un laboratoire imaginaire où est enfermée depuis toujours une chercheuse scientifique appelée Mary. Dans ce milieu clos Mary n’a été en contact qu’avec des objets en noir et blanc avec des degrés. Par ailleurs, elle assimilé toutes les connaissances théoriques que peuvent donner la physique et la physiologie à propos de la perception des couleurs. Elle peut comprendre leurs caractéristiques structurales, les conceptualiser à l’aide de mesures mais elle ne voit pas les couleurs. Aucune somme d’explications, aucune transmission d’information sur les longueurs d’ondes du rouge, du vert etc. ne pourra lui faire éprouver le rouge, le vert en personne, voir rouge ou vert, l’impression de rouge. La couleur est une impression divine, une révélation, pas une perception provenant d’une sensation extérieure ou d’une conception intérieure. Une fois qu’elle ouvre la porte de son laboratoire elle découvre, elle a soudain l’expérience directe des couleurs. Elle voit des choses colorées comme « quelque chose de neuf par rapport à ce qu’elle savait auparavant, quelque chose qu’aucune théorie objective du monde et d’elle-même ne lui avait jusque-là permis de connaitre et a fortiori de prévoir ». La prévisibilité maximale de toutes les notions dont elle disposait pour se faire une idée des couleurs « n’a pas empêché sa complète incapacité initiale à anticiper la composante qualitative de sa propre expérience vécue. Cette dernière n’est accessible qu’à la première personne du singulier ; elle ne s’anticipe pas, mais se vit à présent » Michel Bitbol, La conscience artificielle, Une critique vécue, Mimésis, 2025, p. 41. « Ce qu’Il a créé pour vous sur la terre est de couleurs variées » (Cor. 16, 13). Pour vous, pour votre moi-esprit qui est une de ses impressions personnelles. Votre vous, votre âme voit la couleur par son œil, son impression rouge vécue en Muhammad. La couleur n’est pas une donnée sensible ou intelligible, c’est une vibration, une charge émotionnelle.
[5] Tout ce qui se révèle immédiatement à nous « a un charme qui lui est propre parce qu’il est la première œuvre de l’Inconscient. Que nous ressentions ce charme témoigne de cet Inconscient » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, Albin Michel, 2024, t. 3, p. 361.
[6] Platon, Phèdre, 250 d.
[7] Ibid.
[8] « Si vous connaissez ce que vous enseignez, vous pouvez enseigner ce que vous connaissez. Ici, la vision et l’enseignement ne font qu’un. Mais la réalité absolue est au-delà des deux. Le gourou qui s’arroge ce titre parle de maturation et d’effort, de mérite et d’accomplissement, de destinée et de grâce ; ce ne sont que les formations et les projections mentales d’un esprit intoxiqué. Au lieu d’aide, ce sont des empêchements » Sri Nisargadatta Maharaj, Je Suis, op. cit., p. 443.
[9] Notre personnalité sociale écrit Proust « est une création de la pensée des autres. Même l’acte si simple que nous appelons : ‘voir une personne que nous connaissons’ est en partie un acte intellectuel. Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons de toutes les notions que nous avons sur lui, et dans l’aspect total que nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que nous écoutons » Du côté de chez Swann, Gallimard, Folio, 1988, p. 18-19.
[10] « L’indice en est que nous constatons que nos propres âmes parcourent elles-mêmes la distance de l’orient à l’occident, par le tourbillonnement des pensées, en moins d’un clin d’œil. Elles sont capables de se représenter ce qui leur est absent, et de le connaître sans qu’il s’ensuive qu’un lieu quelconque les contient ni qu’elles aient besoin pour cela d’un temps quelconque. Tout au contraire, c’est leur propre méditation qui, en moins d’un instant, embrasse les régions lointaines, voire les cieux et la Terre et ce qu’ils contiennent » Henry Corbin, Trilogie ismaélienne, Verdier, 1994, p. 190.
