« Il  me semble que je/me vois en train de… Il est clair pour moi que je suis conscient de moi occupé à penser à ceci, en train de faire cela, de parler avec vous de telle chose ». Toute mon activité psycho-physique (celle de je/me) est aperçuepar ce « il » séparé de moi, introuvable. [1]  « Il » y a observation, « il » se fait que l’observation est sous observation.  Mais où est, qui est l’observateur ? Personne ne le sait parce qu’ « il » n’est personne, « il » n’existe pas.[2] Ce « il » est le regard à distance que je porte sur moi. Il me frustre de tout. Dès que je fais un pas en avant pour aller à la rencontre de moi, ce moi recule d’autant et m’est extérieur. Si je veux toucher les choses, un précipice, un néant s’interpose entre moi voyant et les choses vues. Tout reste à distance, moi compris. Cet état de séparation, de rupture se déplace partout avec nous ; il gâte notre vie, nous empêche, nous inter-dit d’entrer en contact direct avec rien. Et  la réalité nous affecte du dehors. L’esprit se met en mouvement en réponse au monde extérieur. Nous sommes vulnérables, atteignables de tous côtés. Notre frère sidi Bechîr Nourî qui est docteur, me parlait des maladies psychiques de ses patients. Je lui demandai alors si les compagnons du Prophète  avaient été malades psychiquement. « Non, me répondit-il, cela n’a pas pu leur arriver ». « Pourquoi ? demandai-je, ils vivaient comme nous les problèmes de la vie ». « Oui, me dit-il mais leur foi était si forte qu’ils ne pouvaient tomber malade psychiquement. Ils ne souffraient pas psychiquement du mal qui les touchait, ils se soumettaient totalement à Allah qui leur venait en aide et ils n’étaient pas peureux »  (M, 30).

            Pourtant nous tenons plus qu’à la prunelle de nos yeux à ce regard intellectuel. Nous aimons notre aliénation. Ce droit de regard que nous exerçons sur nous (« c’est moi que ça regarde » ) à partir d’une position extérieure me donne l’illusion que je suis le mieux placé pour gouverner ma vie. Nous nous enveloppons dans des illusions telles que : « nous sommes maîtres de nous-mêmes », ou « c’est nous qui décidons pour notre bien », ou encore « nous avons le libre choix » (M, 29). Nous sommes pauvres, car nous nous sommes enrichis d’illusions, par nos actions, par nos âmes, et non par Allah (M, 17).

            Si les choses tournent mal nous en faisons porter la responsabilité à Dieu. C’est ainsi que le voleur dira : « si Allah l’avait voulu, je n’aurais pas volé ! » ; que le meurtrier dira : « si Allâh l’avait voulu, je n’aurais pas tué !» ; que l’impie dira : « si Allâh l’avait voulu, je n’aurais pas été impie ! »  et que celui qui délaisse la prière dira : « si Allâh l’avait voulu, je n’aurais pas délaissé la prière !» (D). Ces expressions dénotent que le coupable situe Dieu à l’extérieur, comme un témoin qui pilote ses actes à distance. « alâ murâdi -llâh » (c’est Allâh qui l’a voulu). Il est des coutumes que les mœurs modernes font évoluer. Ce n’est pas le cas de cette expression, car elle ne fait que se renforcer avec le temps ; et l’évolution, la civilisation, la modernisation et la mode ne font que l’ancrer davantage au point qu’elle semble s’appliquer à contrarier toute chose (D). Dieu est lui-même pensé, réfléchi comme étant extérieur à nous. « Il » est regardé comme gestionnaire de notre situation. Nous pensons qu’il nous regarde de loin et fixe notre destin par un décret arbitraire. Il est posé, institué comme un « Il », « me» regardant de haut, d’une position dominante (comme une image dans le miroir qui se figurerait que son Témoin la regarde « du dehors »). Il est une conscience qui a  devant elle une existence autre.  Quand disons nous cela ? Quand nous sommes pris en flagrant délit, quand quelqu’un d’autre peut témoigner de notre méfait. Ce double témoignage fait apparaître l’acte comme « extérieur » à moi et aussitôt j’invente un super témoin oculaire de ma déviation en la personne de Dieu qui doit assumer la responsabilité de cet acte mauvais. En tout temps, en tout lieu, je suis vu et su, supervisé par une tierce personne. C’est le mirage même, apparu comme un voile (Q, 65).

            Dès que je me désolidarise de moi pour me regarder à l’extérieur, dans l’espace, je me sens oppressé. ظَلَمْنَآ أَنفُسَنَا, Nous sommes les propres oppresseurs de nos âmes (Cor. 7, 22). Cette structure pensante, auto-observatrice, n’est pas principalement intellectuelle, elle est affective. Nous sommes toujours en train de nous évaluer, de tester si nous sommes quelqu’un de suffisamment valable, présentable. Nous sommes incapables de nous faire confiance, nous préférons nous vérifier, nous diriger nous-mêmes par des critères, des repères, des «  valeurs » extérieures.

            Nous voulons avoir tout « devant » nous, pour nous. Les objets et la vie devant nous. Chacun veut avoir son « je » à soi, être tout pour soi, nous voulons nous « posséder » en propre. Cette volonté est totalitaire. Elle exerce une oppression constante sur nous. L’observateur veut exercer un droit de regard absolu sur l’observé. Le voyant terrorise le vu pour obtenir une image complète, volontariste, valorisante à la hauteur de ses attentes. Il lutte pour obtenir des améliorations. Là où il y a voir, il y a domination sur le vu. D’une personne critique on dit qu’elle est « regardante ». Ce regard sur soi est un pouvoir coercitif, une volonté d’ingérence dans la vie d’un autre, celle du moi vu.

            Je suis pour moi-même un projet d’avenir. Mon image parfaite est toujours pour demain, quand l’observateur sera complètement passé devant. « Je » tyrannise « me », car je ne peux avoir « devant » moi qu’une image partielle, provisoire, incomplète de moi, une figure, une facette, un aperçu, un « profil » de ma personnalité. Le connaisseur devient graduellement spectateur et critique. C’est un éternel insatisfait. L’image qu’il a devant lui le déçoit. Il manque toujours quelque chose qui « devrait être » là. C’est la volonté de se capturer dans une image entière qui amplifie le mouvement vers plus de connaissance, la tendance à vouloir saisir les choses à travers une multiplicité d’aspects.   « Devenir» implique une insatisfaction de l’existence, un désir impérieux d’avoir autre chose. إِنَّ ٱلْإِنسَٰنَ لَظَلُومٌ كَفَّارٌ, l’homme est vraiment injuste et ingrat (Cor. 14, 34).

            Notre vie est capturée par la troisième dimension. Partout et toujours il y a cette structure : un champ d’existence appelé espace, un champ de conscience ou d’expériences intérieures se déroulant dans le temps, un connaisseur du champ intérieur appelé « moi », l’« œil » balayant ce champ c’est-à-dire le héros de la scène psychologique approuvant certains vécus, en réprouvant d’autres – moi, l’œil de l’observateur semble se mouvoir intérieurement dans telle ou telle direction, pour choisir ses objets –, enfin un témoin anonyme qui compare et établit des relations entre dedans et dehors. Nous sommes un territoire double, physique et spirituel, présenté par l’expérience courante comme opérant sous le regard d’un « il » introuvable.

            Ce témoin est fictif, car il intervient après la séparation entre moi et monde, pensée et réalité, pour recoller les morceaux. Mais il ne s’agit plus alors d’une expérience réelle, vécue par quelqu’un en temps réel, c’est une expérience sur laquelle on revient après coup, qui n’est plus habitée par personne. C’est un composé de pensée et de chose du monde, raccommodés par un témoin extérieur aux deux.

            C’est faire demi-tour, revenir sur ses pas pour exhumer les traces de l’expérience. Jamais l’expérience concrète, personnelle, une, ne dérive de la rencontre occasionnelle de deux éléments, d’une réalité solide et d’une pensée subtile. Cette reconstitution psychophysique de l’expérience est une reprise tardive, une représentation mentale. Je n’ai pas à attendre pour faire une expérience. Elle est à chaque fois entière, immédiate, elle se vit à l’instant. Un instant non bordé d’« avant » et d’  « après ». « Avant » et « après » sont ajoutés après coup, « avant » dans la mémoire, « après » dans l’imagination. Mais ma seule expérience est uniquement maintenant, indissociable de moi. Je ne me vois pas, moi ne voit pas moi en train de regarder une expérience se déroulant hors de moi. Elle ne se déroule pas dans le temps, dans le défilé des avants et après, avec un bout empiétant sur l’avenir et un pied déjà dans la tombe. Elle est tout entière ici, dans le moi qui la vit. Elle n’est pas dans l’espace ; elle est moi, je suis elle.[3]

            Je ne me regarde pas en train d’avoir[4] une expérience, comme si l’expérience et le regard sur l’expérience, l’existence et la conscience étaient deux choses séparées. Je ne me vois pas d’« abord » pour « ensuite » regarder mon expérience comme « quelque chose » m’arrivant. Le connaitre n’est rien d’autre que le fait de l’expérience qui se forme elle-même à l’intérieur d’elle-même. Comment pourrions-nous vivre l’expérience à partir de l’extérieur d’elle-même ? Vous n’avez pas une vue extérieure sur l’expérience. Si vous essayez de prendre de la distance vis-à-vis d’elle comme si elle était un objet de la nature, vous ne trouverez rien. Car se démarquer de son expérience c’est prendre de la distance par rapport à votre «vous» actuel. Or « je » ne peux sortir de moi pour me voir d’ailleurs, à un autre moment. Nous sommes toujours dans l’expérience présente, jamais en dehors d’elle.

            Il n’y a pas cette scission temporelle, ce passage d’un moi conscient à un contenu expérimental autre que lui. Il n’y a pas de séparation entre l’expérimentateur et l’expérience. Je ne trouve rien d’autre que moi au cœur de l’expérience. Il n’est même plus possible de parler de « réalité », comme si la réalité était une chose nommable avec des limites définies et des frontières, comme si le connaisseur de la réalité se tenait hors d’elle.

            Cette objectivité illusoire se constitue par l’intervention du « il » au sein de ma conscience, une autre conscience qui visionne en même temps que moi des phénomènes qui « nous » apparaissent dès lors comme extérieurs à nous. Ce témoignage en « il » est littéralement le fait d’un out-sider : une conscience extérieure (out) implantée en nous pour regarder en même temps que nous le spectacle de l’existence. Cette pensée de « il » me regarde de travers (sider) : on se met de côté pour observer à l’horizon deux consciences dont on compare les contenus. Toute comparaison et fausse. Au moment où je vis une expérience, elle est une, incomparable, insubstituable. Toute similitude disparût… Une beauté fit disparaître mon « moi »  et me redonna vie lorsqu’Elle m’eut parfaitement tué (Q, 55).

Je ne peux jamais me regarder en train de faire, de dire, de penser quelque chose c’est-à-dire sortir de mon expérience pour la voir se dérouler hors de moi. Comme si elle était le produit de la rencontre deux observables : moi-corps-conscient et réalité-monde. Je ne puis constater mon expérience de l’extérieur, car elle me révèle le caractère illusoire du « moi » qui viendrait occuper une telle position.

            Ce que nous appelons notre vie consciente est une forme de schizophrénie, de dédoublement de personnalité où je me vois voir, je me vois faire, je m’entends dire. Au moment où j’écris ces lignes, j’ai vécu quelque chose d’étrange. J’ai un téléviseur sophistiqué dans ma chambre. Au cours d’une mise à jour j’ai dû faire une erreur de manipulation en activant la fonction « TalkBack », qui veut dire répétition : un témoin parlant est apparu en même temps que moi dans le poste, pour me répéter tout ce que je faisais, en léger différé, mais je le sentais dans une quasi-synchronicité. J’appuyais sur l’icône « You Tube » et la voix me disait « vous êtes sur You Tube ». Je montais le son, la voix me disait « le volume du haut-parleur est réglé sur 30 ». Si je voulais voir un film, la voix m’en donnait le titre. Tout cela je le vivais sans avoir besoin qu’un autre me le dise, j’en faisais l’expérience en première personne et un autre, une troisième personne dans le poste de télévision me le répétait, s’en faisait l’écho et parasitait mon expérience. Elle m’empêchait de vivre mon film. Eh bien dans notre perception ordinaire, dans le moi tel que nous le connaissons habituellement, nous faisons la même chose. Nous vivons une expérience en première personne et « nous nous disons que » nous la faisons. Nous ajoutons un jugement à une expérience, une description à un vécu. Je bois un verre d’eau, je me sens désaltéré et j’éprouve le besoin de me le dire, c’est-à-dire de sortir de mon expérience pour en donner un compte rendu verbal, extérieur.  L’expérience subjective, infinie, incarnée en Je, irreprésentable, insubstituable, dont je ne peux « sortir » pour la regarder fait l’objet d’un compte rendu en « il ».[5] Ce qui était simple, effectif, impressionnel, personnel devient de l’ordre de la pensée générale, de l’objet décomposable en « profils » multiples, visible dans l’espace mondial. La réalité de l’impression-une devient schématique, elle rentre dans une image qui l’ étale, qui en fait un objet optique dans l’espace-temps. Sidi cheikh nous demande de désactiver cette fonction TalkBack qui nous exile de nous.[6] Tout exil disparut loin de moi (Q, 55). Mon être sensible disparût dans ma Réalité cachée (Q, 41). Mon « moi » disparut de moi, et je devins par Lui un Tout (Q, 65).[7]

            Si l’observateur est effacé, toute la structure du monde objectif disparaît et nous devenons « un Tout »[8]. Il n’y a plus deux moitiés : Sujet-Conscient/Monde existant. C’est une seule impression de l’âme qui s’éprouve avant le partage des sens et des significations, de la stimulation sensorielle et de la traduction intellectuelle.

            Ce qui nous retient dans les liens n’est rien d’autre que ce regard sur nous, ce fait de s’observer comme un chat «  guette » une souris, en jugeant notre expérience en termes de plaisir ou de douleur. Si ce regard témoin s’éteint, l’ensemble de la structure se désintègre. La dichotomie moi/monde ne se maintient qu’aussi longtemps qu’il y a un observateur pour créer le tableau. Il faut pulvériser l’observateur, le contemplateur des deux extrêmes. Les bouddhistes disent que l’exclamation «  Gate  !   », « Il est parti », résume tout l’esprit de la Prajnâ-pâramitâ.[9] « Il » s’en est allé, il nous a quittés, il a cessé de nous espionner, il a disparu loin de nous (Q, 49).

            Ce « il » sidi chaykh l’appelle l’espion, le guetteur, le censeur, l’observateur, le raqib.[10] Il nous semble que si nous nous perdons de vue, si nous oublions cet observateur nous ne sommes plus rien. Sidi chaykh dément cela. Il le manifeste dans l’expérience : quand il parle, il ne s’écoute pas parler. Il fait une mudhakârate sans réfléchir à ce qu’il va dire, il ne s’écoute pas, ne se dédouble pas en orateur et entendeur, spectateur et acteur.[11] Ce n’est qu’après qu’il écoute l’enregistrement et peut y réfléchir. Mais en temps réel, dans l’acte, il ne se rend pas compte qu’il parle, il ne suit pas du regard le déroulement de sa pensée et de son discours.[12]  Quand il parle de la transformation qu’il a vécue grâce à l’impulsion  de son maître il dit :  je ne me suis pas rendu compte de ce qui m’était arrivé et je ne savais pas ce qu’il serait fait de moi.  Quand il écrit ses poésies, il ne se regarde pas comme un écrivain témoin de son acte : j’y disais des choses que je comprenais rarement et c’était mon Maître – qu’Allâh soit satisfait de lui et le rende satisfait – qui me les expliquait (G, 3e question, § 79).

Le  « Censeur »  a disparu loin de nous dans ta digne Présence.[13] C’est dire a contrario que le regard que nous portons sur nous-mêmes et les choses à l’extérieur nous fait perdre toute dignité. Ce regard que nous portons sur nous-mêmes en « il » est indigne, en pure perte. C’est une chute, une dépravation, une corruption, un vice, un égarement, un boursouflement réflexif.

            Le sentiment de la Dignité personnelle est très fort en nous. Toutes les violences du monde ne s’expliquent pas par la pauvreté ou les conditions matérielles mais par le manque de respect, l’humiliation ressentie. Et cette humiliation c’est se sentir traité en « il », en absent.[14] La présence se trouve quand s’éteint toute comparaison. Je suis devenu « sans aucun semblable ». Libre,  mes liens dénoués. Plus de «  temps  », plus de « lieu ». J’ai déchiré les voiles de mon éloignement. Plus d’«  attributs », plus d’ « aspects ». J’ai trouvé la Paradis de ma «  Singularité » (Q, 135).

 

[1] Au tout début de sa recherche du temps perdu Proust  écrit ceci : «  Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : ‘Je m’endors’.» Je ne suis pas témoin de mon état d’endormissement. Je ne vais pas dormir, c’est l’inadvertance spécifique du sommeil qui me prend, me fait oublier moi et le monde. Je ne suis pas davantage témoin de mon retour à la vie éveillée, dans le monde, avec un corps. Pourtant le témoignage en « il » persiste à l’état d’imprégnation latente. Quand je me réveille je sais que je suis le même que celui qui était endormi et j’en conclus qu’ « il » existait, au-delà de mes deux états de veille et de sommeil un surveillant, un témoin qui m’assure de mon identité dans les deux états et que ce témoin est celui qui, maintenant, me permet de me voir dehors, dans l’éclaircie du monde, puisqu’ en me réveillant je dis « j’ai bien dormi ». Il me semble qu’ « il » y avait un témoin de mon état de sommeil et que c’est ce même témoin qui s’affirme présent maintenant que nous « sortons » du sommeil, un « il » qui fait le lien entre deux états. Mais ce « je » qui témoigne de lui-même maintenant n’existait pas dans le sommeil. Il ne peut se porter témoin de deux états alors qu’il était absent, disparu dans l’un deux. Il porte un faux témoignage en prétendant être, maintenant, témoin de lui-même. Il n’y a pas de témoin de la disparition du moi conscient et il n’y a pas au réveil de témoin de la sortie du sommeil. « Qui est ce témoin ? Puisque vous parlez de témoin, cela implique qu’il y a un objet et un sujet qui observe. Ce sont tous deux des créations du mental. L’idée de témoin existe dans le mental. Si celui-ci existait vraiment, il aurait dû s’écrier  : ‘ Je suis le témoin de l’oubli’. Or, c’est vous, avec l’aide de votre mental, qui venez de prétendre qu’il devait exister un témoin. Qui était ce témoin ? Vous ne pouvez que répondre : Moi. Mais alors, qui est ce Moi ? Vous êtes en train de vous identifier avec votre ego, quand vous dites Moi. Est-ce cet ego qui est le témoin ? C’est encore le mental qui s’exprime. Il ne peut pas être son propre témoin. C’est avec les limitations imposées par lui-même que vous pensez qu’il existe un témoin de l’activité mentale et de l’état d’oubli. Vous ajoutez de surcroît : ‘Je suis le témoin’. C’est celui qui a observé l’état d’oubli qui peut dire : « J’ai été témoin de l’état d’oubli ». Mais votre mental actuel à l’état de veille n’a pas le droit de s’arroger ce privilège. Tout ce raisonnement ne tient donc pas. La Conscience est illimitée. C’est quand on la limite qu’elle prétend être témoin. Il n’y a absolument rien à observer. Il s’agit tout simplement d’être » L’enseignement de Ramana Maharshi, Albin Michel, 1972, p.  140.

[2] Abû Yazîd Bastâmî dit : « J’ai cherché mon essence (dhâtî, moi-même) dans les deux mondes – physique et subtil – ;  je ne l’y ait pas trouvée » in Henry Corbin, Sohrawardi, L’Archange empourpré, Quinze traités et récits mystiques, Fayard, 1976, p.  162.

[3] « Ce qui est le plus concret et donné immédiatement est ce qui est donné au soi. On doit dire que, ce qui existe dans notre éveil à soi le plus profond, est ce qui est le plus concret à la manière de ce qui est le plus immédiat… Mais, même ceux qui prennent leur point de départ dans l’expérience immédiate sont en réalité en train de penser quelque chose comme l’expérience immédiate par le moyen d’une forme ou d’une autre donnée quelque part » Michel Dalissier, Anfractuosité et unification, La philosophie de Nishida Kitaro, op. cit., p. 385-386.

[4] « Tant qu’il reste une trace de conscience qui vous fasse dire : ‘j’ai cette compréhension ou cette réalisation’, vous jouez avec les irréalités » Dögen inDaisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, Albin Michel, t. 3, 2024, p. 146.

[5] « Ce bavardage subconscient est un aspect de la paresse qui vous distrait automatiquement de la conscience éveillée et vous incite à retourner à la fascination qu’exercent sur vous vos pensées et vos émotions. Il agit particulièrement sur la nature observatrice de vos pensées – intellectuelles, domestiques, émotionnelles, quelles qu’elles soient » Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine. Au-delà du matérialisme spirituel, op. cit., p. 241.

[6] «  Dans la vie religieuse, nous acceptons et connaissons, tout en vivant, ce qui est au-delà de la connaissance ordinaire. Ainsi, savoir et vivre deviennent une seule et même chose. C’est la différence entre la vie religieuse et la vie mondaine. Là, il y a toutes sortes de bruits et de perturbations. Ce bruit finit par être réduit au silence, mais ce silence n’est pas obtenu par l’annihilation des multiplicités. Celles-ci demeurent telles qu’elles sont, et pourtant le silence prévaut – non pas en dessous, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur, mais précisément là où elles se trouvent » D. T. Suzuki, Buddha of Infinite Light, op. cit., p. 52.

[7] « Tout à coup, il trouve son esprit et son corps balayés de l’existence » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, Albin Michel, t. 2, 2023, p. 101.

[8] Objet et sujet s’épousent et se transforment mutuellement dans l’acte de connaissance. «  L’homme se retrouve et se regarde lui-même dans tout ce qu’il voit» P. Teilhard de Chardin, Œuvres 1, Le phénomène humain, Seuil, 1955, p. 26.

[9] « Épuisé à l’extrême, intellectuellement et émotionnellement, il a accompli le bond final. Le dernier lien qui le reliait au monde de la relativité et du ‘pouvoir sur soi-même’ a été complètement rompu. Accablé de sentiments, il n’aurait pu maintenir la profération du ‘Gate  !’. Maintenant le ‘Gate !’ est devenu son mantra, le ‘Gate !’ est devenu le mantra de la Prajnâ-pâramitâ. Avec ce cri, toute chose a été élucidée” Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, Albin Michel, t. 3, 2024, p. 230-231. Ce cri de libération est celui que lance le Bouddha quand il découvre soudain l’architecte de l’assemblage moi/monde : « Cherchant le bâtisseur de la maison, j’ai couru ma course dans le tourbillon des naissances sans nombre qui jamais n’échappent à l’entrave de la mort ; le mal, de naissance en naissance, se répète. Possesseur de la maison, je te vois. Jamais plus tu ne me bâtiras une maison. Toute ta charpente est brisée, le faîte du toit a volé en éclats : son assemblage n’est plus. Mon esprit est parvenu à la destruction des désirs » in Ananda K. Coomaraswamy, Hindouisme et Bouddhisme, Gallimard, 1949, p. 104.

[10] Les Hindous appellent ce « il » le voleur. « Le roi Janaka disait : je suis parvenu à découvrir le voleur qui m’a ruiné si longtemps. Je vais maintenant m’en débarrasser sommairement. C’est alors que je serai heureux » L’enseignement de Ramana Maharshi, op. cit., p. 57, 58.

[11] « Autre exemple : vous et moi buvons une tasse de thé. Apparemment l’acte est le même, mais qui peut dire quel abîme existe subjectivement entre vous et moi ? Dans la façon dont vous buvez, il se peut qu’il n’y ait pas trace de Zen, alors que la mienne peut en être pleine. La raison en est que l’un de nous se meut dans le cercle de la logique et que l’autre en est sorti ; c’est-à-dire que dans un cas s’affirment les règles rigides de ce qu’on appelle entendement, et l’individu agissant, même lorsqu’il agit, est incapable de se libérer de ces liens intellectuels ; tandis que dans l’autre cas le sujet a pris un nouveau chemin et n’est nullement conscient d’une dualité dans son acte ; en lui la vie n’est pas divisée en objet et sujet ou en agent et action  : l’action de boire, au moment même, signifie le fait total, le monde entier. Le Zen vit, il est donc libre, alors que notre vie “ordinaire” est une servitude ; le satori est le premier  pas vers la liberté » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, Albin Michel, t. 1, 2023, p. 312.

[12] « Ils ne se tiennent pas à l’écart… Lorsqu’ils chantent, leur ‘ego’ ne se met pas en vedette, il apparaît plutôt parmi les autres êtres comme l’un d’entre eux, comme faisant naturellement partie de leur ordre d’existence, et collaborant à leur activité. C’est-à-dire que l’ ‘ego’ devient un brin d’herbe quand le poète marche dans les prés » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, Albin Michel, t. 2, 2023, p. 243.

[13] « L’homme perd son ‘moi qui observe’… Nous jetons le moi de notre soi. L’ego disparaît tout naturellement quand il cesse d’être un point de vue sur le monde »  Michel Dalissier, Anfractuosité et unification, La philosophie de Nishida Kitaro, op. cit., p. 44 note 43 et p. 98.

[14] إِنَّ ٱللَّهَ لَا يُغَيِّرُ مَا بِقَوْمٍ حَتَّىٰ يُغَيِّرُوا۟ مَا بِأَنفُسِهِمْ , Dieu ne change pas la disposition morale d’un peuple tant que les individus ne modifient pas leur propre âme (Cor. 13, 11).  « Dans la vie quotidienne de la plupart des hommes et des femmes, la crainte joue un rôle plus important que l’espoir. Ils pensent davantage aux possessions que les autres pourraient leur ravir qu’à la joie qu’ils seraient capables de faire naître dans leur vie et dans celle de leur prochain. Ce n’est pas ainsi que la vie devrait être vécue. Ceux dont la vie est une source de satisfaction pour eux-mêmes, pour leurs amis ou pour la société, sont animés d’espoir et soutenus par la joie. Leur imagination leur fait entrevoir les choses qui pourraient être, et la manière de leur donner le jour. Dans leur rapport personnel, la crainte de perdre l’affection et le respect qu’ils reçoivent ne les tourmente pas. Ils prodiguent sans compter l’affection et le respect, et ainsi ils se trouvent récompensés sans même le chercher. Dans leur travail ils ne sont pas obsédés par la jalousie de leurs concurrents mais se préoccupent de l’ouvrage à accomplir. En politique, ils n’investissent pas leur temps et leur enthousiasme à défendre les privilèges iniques de leur classe ou de leur nation, mais cherchent à rendre le monde, dans son ensemble, plus heureux, moins cruel, moins chargé de conflits entre cupidités rivales, plus peuplé d’êtres humains que l’oppression n’aura pas laissé étiolés et rabougris. Une vie vécue dans cet esprit, l’esprit créateur plutôt que possesseur, connait un certain bonheur fondamental que l’adversité ne peut pas entièrement lui dérober. C’est le mode de vie que recommandent les Évangiles, et tous les hommes qui ont guidé la pensée du monde. Ceux qui l’ont découvert sont affranchis de la peur, puisque ce qu’ils estiment le plus dans l’existence est hors d’atteinte des puissances extérieures.  Si tous les hommes pouvaient trouver en eux assez de courage et d’imagination pour vivre de cette manière, en dépit des obstacles et du découragement, il n’y aurait aucun besoin de régénérer le monde, en commençant par des réformes politiques et économiques. Toutes les réformes indispensables se produiraient d’elles-mêmes, sans opposition, grâce à la régénération morale des individus. Mais, depuis des siècles, le monde accueille, en principe, la parole du Christ, et pourtant ceux qui cherchent à la vivre sont encore persécutés, tout comme ils l’étaient avant l’époque de l’empereur Constantin. L’expérience nous le montre : rares sont ceux qui peuvent entrevoir derrière les mots apparents de la vie du proscrit, la joie intérieure qui provient de la foi et  de l’espérance créatrice. Si l’on veut se libérer du joug de la peur, point ne suffit en ce qui concerne la masse des hommes de prôner le courage et le stoïcisme devant le malheur. Il est indispensable d’ôter les raisons de cette peur, de faire qu’une vie exemplaire ne soit pas forcément une vie ratée au sens matériel du terme, et de réduire le mal infligé à ceux qui ne sont pas habiles à se défendre… La tyrannie avilit aussi bien celui qui l’exerce que, en règle générale, celui qui la subit… (Il faut) réduire au plus faible degré possible l’ingérence de tout homme dans la vie d’un autre… ‘Quel est le fléau fondamental de notre société moderne , celui dont il nous faut entreprendre l’abolition ? Voilà la question. Il existe à cette question deux réponses possibles et je suis persuadé que des très nombreuses personnes bien intentionnées choisiraient la mauvaise. Elles répondraient : ‘la pauvreté’, alors qu’elles devraient dire : l’ ‘esclavage’. Ayant chaque jour devant les yeux les antithèses scandaleuses, richesses et misères, rentes élevées et bas salaires, n’ayant que trop conscience de la vanité de tout effort pour redresser l’équilibre par le truchement de la charité privée ou publique, ils répondraient sans hésiter qu’ils sont pour l’abolition de la pauvreté. Parfait, tous les socialistes sont là-dessus d’accord avec eux. Ce qui n’empêche pas que leur réponse à ma question soit la mauvaise. La pauvreté n’est que le symptôme, la maladie c’est l’esclavage. La richesse et la misère extrêmes sont la conséquence inéluctable de l’excès de liberté de l’extrême servitude. La multitude n’est pas asservie parce qu’elle est pauvre, elle est pauvre parce qu’elle est asservie. N’empêche que les socialistes ne voient trop souvent que la misère matérielle des pauvres, sans se rendre compte qu’elle repose sur la dégradation spirituelle qui écrase l’esclave’ – George Douglas Howard Cowl, Self -governement in Industry – Bertrand Russell,Le monde qui pourrait être : Socialisme, anarchisme et anarcho-syndicalisme, Lux éditeur, 23 janvier 2014, chap. 8. Sidi cheikh parle de ceux qui l’ont aidé à construire sa zawiyya : « Toute chose disparaît, excepté ce en quoi le Nom d’Allâh est invoqué, et qui ne disparaît ainsi jamais… Nous élevons et érigeons un palais (qasr) destiné à l’invocation et complètement différent des bâtisses et des palais auxquels les hommes sont habitués. Vous voyez de vos propres yeux ce palais, et la louange en revient à Allâh ! Dans quel but ces piliers ont-ils été dressés ? Pour l’invocation d’Allâh. Et qui a construit ce palais ? Une aide financière provenant du gouvernement ou des milliers de gens vivant ici ? Pas du tout ! Ceux qui ont construit ce palais sont un petit nombre de disciples ‘pauvres’ (fuqarâ) envers Allâh et Son Envoyé. Ceux qui invoquent ici sont des ‘pauvres’ , ‘émigrés’  (muhâjirûn) ; ils sont un très petit nombre, quatre » (M, 32).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *