Dostoïevski est celui qui a le mieux vu, dans sa légende du Grand Inquisiteur, cette insurrection des concepts contre la vie. C’est une fiction bien sûr, mais elle traduit à merveille cette lutte entre Je et la pensée de Je, l’impératif Sois ! et l’indicatif « Je suis », l’impression personnelle et l’indication formelle, le soi et l’image. Intéressons-nous à cette histoire, qui va nous initie au vrai sens religieux.
La scène se passe à Séville en Espagne, autour du XVè siècle, période terrible de l’Inquisition où chaque jour des hommes montaient au bûcher. Pris de compassion pour nous, notre Seigneur Dieu consent à se manifester. Le Christ réapparait dans le monde des hommes. Chacun le reconnait, non comme un « revenant », une image spectrale, mais comme celui qui dit « Je suis la Vie ». Pas une vie qui se contente de parler, mais une vie active, effective, opérative. « Qu’est-ce qui est le plus facile, dire ‘tes péchés sont pardonnés’ ou ‘ lève toi et marche’ ? » (Marc, 2, 9).Il soigne la maladie de la mort, la peur de la mort. Il faut lire en entier ce passage admirable.
Oh, sans doute, ce n’est point la venue qu’il opèrera, selon sa promesse, à la fin des temps, dans toute sa gloire céleste, et qui sera soudaine « comme l’éclair qui brille depuis l’Orient jusqu’à l’Occident ». Non, il a voulu, ne fût-ce qu’un instant, visiter ses enfants, et il a choisi justement le lieu où flambaient les bûchers des hérétiques. Mû par son infinie pitié, il vient encore une fois parmi les hommes, sous cette même forme humaine qu’il a revêtue durant trente-trois années quinze siècles auparavant. Il descend dans les « rues brûlantes » d’une ville méridionale où, la veille précisément, dans un « autodafé magnifique », en présence du roi, des grands, des chevaliers, des cardinaux et des plus charmantes dames de la cour, devant toute la population de Séville, le cardinal grand inquisiteur a brûlé en une seule fois près d’une centaine d’hérétiques ad majorem gloriam Dei.
Il apparaît modestement. Il ne cherche point à attirer l’attention, et voilà que – chose étrange – tous Le reconnaissent. Ce pourrait être une des plus belles pages du poème, si je parvenais à bien expliquer le pourquoi de cette reconnaissance. Le peuple entraîné vers Lui par une force invincible L’entoure, se presse sur son passage, se met à sa suite. Silencieusement, il traverse les rangs de la foule avec un doux sourire qui exprime une infinie compassion. Un soleil d’amour embrase son cœur, ses yeux lancent des rayons de Lumière, de Science et de Force qui, en tombant sur les hommes, éveillent chez ceux-ci une réciprocité d’amour. Il leur tend les bras. Il les bénit ; de son contact, du contact même de ses vêtements se dégage une vertu curative. Parmi les personnes présentes se trouve un vieillard, aveugle depuis son enfance. « Seigneur », s’écrie-t-il, « guéris-moi, et je Te verrai !» Il tombe comme une écaille de ses yeux et l’aveugle Le voit. Le peuple pleure et baise la terre sur laquelle Il marche. Les enfants jettent des fleurs devant Lui, ils chantent et lui crient : « Hosannah ! » « C’est Lui, c’est Lui-même ! » répète tout le monde, « ce doit être Lui, ce ne peut être que Lui. » Il s’arrête sur le parvis de la cathédrale de Séville au moment même où un petit cercueil blanc est porté dans le temple, au milieu des lamentations : dans cette bière ouverte repose une enfant de dix-sept ans, la fille d’un des notables de la ville. Le petit cadavre est couché sur des fleurs. « Il ressuscitera ton enfant », crie-t-on dans la foule à la mère en pleurs. L’ecclésiastique venu à la rencontre du cercueil regarde d’un air étonné et fronce le sourcil. Mais soudain la mère éplorée de la défunte fait entendre sa voix : « Si c’est Toi, ressuscite mon enfant ! » s’écrie-t-elle, en se prosternant à ses pieds. Le cortège s’arrête, on dépose le cercueil sur le parvis, devant Lui. Il le considère avec une expression de pitié et une fois encore ses lèvres prononcent doucement : «Tâlipha Koumi – lève-toi, jeune fille!» La morte se soulève dans le cercueil, s’assied, sourit ; ses yeux s’ouvrent et elle promène autour d’elle un regard étonné. Elle tient dans les mains le bouquet de roses blanches avec lequel on l’a ensevelie. Le peuple est saisi de stupeur, on n’entend que des cris, des sanglots. Et voi- là que dans ce moment même passe tout à coup sur la place, près de la cathédrale, le grand inquisiteur en personne. C’est un vieillard presque nonagénaire, à la taille haute et droite, au visage d’une maigreur ascétique ; ses yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites, mais l’âge n’en a pas encore éteint la flamme. Oh ! il ne porte plus maintenant le superbe costume de cardinal qu’il offrait hier à l’admiration du peuple, pendant qu’on brûlait les ennemis de l’église romaine, – non, dans l’instant présent il n’a sur lui que sa vieille et grossière soutane de moine. Ses sombres collaborateurs et les estafiers du Saint-Office le suivent à distance respectueuse. Il s’arrête en face de la foule et observe de loin. Il a tout vu, il a vu qu’on déposait le cercueil aux pieds de l’Étranger, il a vu la résurrection de la jeune fille, et son visage s’est assombri. Il fronce ses épais sourcils blancs et son regardbrille d’un éclat sinistre. Il tend le doigt et ordonne aux estafiers de Le saisir. Sa puissance est telle, il a si bien habitué le peuple à lui obéir en tremblant, qu’aussitôt la foule s’écarte devant les sbires ; au milieu d’un silence de mort, ceux-ci mettent la main sur Lui et L’emmènent. La multitude, comme un seul homme, se courbe jusqu’à terre devant le vieil inquisiteur qui la bénit, silencieusement, et continue son chemin. Les estafiers conduisent le Captif à la prison de la Sainte- Inquisition où ils L’enferment dans une étroite et obscure cellule.[1]
Le Grand Inquisiteur représente la loi, l’ordre établi, le régime des concepts enserrant, codifiant une fois pour toutes et pour tous, les vérités de la religion. La venue du Christ, sa Présence Agissante dérange la structure installée, la hiérarchie ecclésiale. Les inquisiteurs avaient vaincu la liberté et fait en sorte de rendre le peuple plus heureux en lui prescrivant des règles et des croyances toutes faites. Car rien n’a jamais été plus insupportable à l’homme que la liberté.
Le Cardinal, Grand Inquisiteur fait emprisonner le Christ, il tente de séquestrer la Vie dans un réseau de représentations. Tout a été dit, la révélation s’est arrêtée, condensée dans des «paroles d’évangile » gravées dans la mémoire. Pourtant un esprit vif se manifeste par le geste, un mouvement d’aujourd’hui, il doit veiller sur l’instant présent (waqt) (GC, part 2, chap. 4, § 4). Il a fait le tafsîr non par la parole, mais par le geste, il a fait appel à leur cœur, il a frappé à la porte de leur cœur. D’autres tafâsîr frappent les oreilles et on dit : « C’est rentré par une oreille et c’est sorti par l’autre ». Si le tafsîr frappe à la porte du cœur, il n’en sort plus ; il n’y a pas un deuxième orifice comme une oreille pour ressortir. Qui pourrait frapper aux cœurs ? Seulement celui qui a un cœur ouvert et qui est proche d’Allah. Comment a lieu ce rapprochement ? C’est comme a dit le Prophète : « Ton compagnon, ton compagnon, c’est ta religion ». Si tu veux un compagnon, un ami, avoir avec lui une relation saine et franche, prends-en un qui est le plus rapproché d’Allah. Accompagne ce plus rapproché d’Allah, loin des illusions (M, 17). La présence vivante risquerait d’ajouter, d’ébranler l’édifice, l’organisation collective en ajoutant des sens nouveaux. Et il prédit même au Christ que le peuple préférera l’institution à la vie.
L’Inquisiteur contemple le visage du Prisonnier :
— C’est Toi ? Toi ?
Mais, sans attendre la réponse, il se hâte de poursuivre :
— Ne réponds pas, tais-Toi. D’ailleurs, que pourrais- Tu dire ? Je sais trop bien ce que Tu dirais. Mais Tu n’as pas le droit d’ajouter quoi que ce soit à ce qui a été dit déjà par Toi auparavant. Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ? Car Tu es venu nous déranger, et Tu ne l’ignores pas. Mais sais-Tu ce qui arrivera demain ? Je ne sais qui Tu es et ne veux pas savoir si Tu es Lui ou seulement son image, mais, quoi qu’il en soit, demain je Te condamnerai et Te ferai périr dans les flammes, comme le plus pervers des hérétiques ; et ce même peuple qui aujourd’hui a baisé Tes pieds, demain, sur un signe de moi, s’empressera d’apporter des fagots à Ton bûcher, — sais-Tu cela ? Oui, Tu le sais peut-être, ajoute-t-il d’un air pensif, en tenant toujours ses yeux attachés sur le visage de son prisonnier. Le vieillard même lui fait observer qu’il n’a pas le droit d’ajouter une syllabe à ce qui a déjà été dit. Si tu veux, c’est là le trait le plus fondamental du catholicisme romain, à mon avis, du moins : « Tout, dit-il, a été transmis par Toi au pape ; tout, par conséquent, appartient maintenant au pape, donc nous n’avons que faire de Ta présence, ne viens pas nous dé- ranger ». C’est dans ce sens que parlent et écrivent les jésuites. Moi-même j’ai lu cela dans leurs théologiens. « As- Tu le droit de nous annoncer un seul des secrets du monde d’où Tu es venu ? » — Lui demande mon vieillard, et il fait lui-même la réponse : — « Non, Tu n’en as pas le droit, puisqu’agir ainsi, ce serait ajouter à ce qui a été déjà dit auparavant et ôter aux hommes cette liberté dont Tu soutenais si ardemment la cause quand Tu étais sur la terre. Tout ce que Tu révélerais de nouveau porterait atteinte à la liberté de la foi chez les hommes, car cette révélation leur apparaîtrait comme un miracle, et autrefois, il y a quinze siècles, rien ne T’était plus cher que la liberté de leur foi. N’est-ce pas Toi qui alors disais si souvent : « Je veux vous rendre libres » ? Mais voilà que maintenant Tu as vu ces hommes « libres », ajoute brusquement le vieillard avec un sourire méditatif. — Oui, cette affaire nous a coûté cher, continue-t-il en le regardant sévèrement — mais enfin nous l’avons achevée, en Ton nom. Pendant quinze siècles cette liberté nous a donné bien du mal, mais à présent, c’est fini, bien fini. Tu ne le crois pas ? Tu jettes sur moi un doux regard et Tu ne me fais même pas l’honneur de T’indigner ? Mais sache que jamais ces gens ne se sont crus plus complètement libres qu’aujourd’hui, et pourtant eux-mêmes nous ont apporté leur liberté et l’ont déposée humblement à nos pieds. Mais c’est nous qui avons fait cela ; était-ce cela, était-ce une pareille liberté que Tu voulais ? »[2]
Le peuple est constitué de moi isolés. Ils veulent la perpétuation de leur moi sous la seule forme qu’ils connaissent : un assemblage corps-mental, dont ils espèrent la continuité sans faille dans un temps sans fin. Le moi veut la perpétuation de sa forme corporelle douée de pensée. Il est mené par l’instinct de conservation. Le souci du pain. Il s’en assure en s’entourant de garanties légales, en plaçant sa confiance dans lois édictées par des institutions. Il s’incline devant ces idoles mentales en abdiquant toute liberté intérieure. Le Christ a rejeté l’unique possibilité de rendre le peuple heureux en disant que l’homme ne vit pas seulement de pain. Aucune science ne leur donnera du pain, aussi longtemps qu’ils resteront libres, mais, en fin de compte, ils déposeront leur liberté à nos pieds et ils nous diront : « Asservissez-nous, pourvu que vous nous donniez à manger ». Eux-mêmes finiront par comprendre que la liberté est incompatible avec le pain terrestre en abondance suffisante pour chacun, parce que jamais, jamais ils ne sauront faire le partage entre eux ![3]
Ils pensent que leur sécurité dépend des organisations. Ils ne voient pas les dons d’Allah, et celui qui ne voit pas les dons d’Allah ne voit pas non plus le Donateur. A chaque instant où nous sommes distraits d’Allah, Allah nous voile à Ses dons. Il nous bande les yeux. Celui qui oublie Allah et en est distrait, Allah ne le prive pas de Ses dons, non, Il continue à lui donner, mais Il lui voile les yeux à Ses dons. Et sa vie devient un enfer bien qu’il ait tout. Hélas, il ne voit rien (M, 30). De par nos tendances naturelles (tabâi’i-nâ), nous demandons à Allâh qu’Il nous procure la bonne santé (sihhah), la subsistance (rizq), le bonheur (sa’âdah), le succès (najâh) etc., mais si, dans nos suppliques, nous demandions à Allâh la Proximité (qurb), si nous étions préoccupés uniquement de la Proximité d’Allâh, et si nous ne pensions qu’à cela, nous verrions alors qu’Allâh « entend tout » et « exauce » (M, 38). C’est là la mort. Pire encore que la mort physique… Le véritable mort est celui qui est mort en restant parmi les vivants… Cette mort que subit l’être – qu’Allâh nous en préserve – est due à son impiété envers son Créateur et au fait qu’il rejette la foi en Lui (D).
L’homme se rue à la servitude en pensant que le collectif, à la tête duquel il place une puissance raisonnable, lui garantit des conditions de vie stables.
Ils sont vicieux et insubordonnés, mais à la fin ils ne laisseront pas de devenir obéissants. Ils nous admireront et nous regarderont comme des dieux parce que, en nous mettant à leur tête, nous aurons consenti à supporter le poids de la liberté et à régner sur eux – tant, à la fin, ils auront peur d’être libres !
Il n’y a pas de souci plus constant et plus douloureux pour l’homme laissé libre, que de chercher au plus tôt un objet de vénération. Mais l’homme veut s’incliner devant ce qui est incontestable, devant ce qui réunit tous les humains dans un commun respect, car l’effort de ces lamentables créatures consiste à chercher non l’objet d’un culte particulier à moi ou à un autre, mais un être en qui tous croient, devant qui tous s’inclinent également. Ce besoin de l’universalité dans l’adoration est le principal tourment de l’homme individuel aussi bien que de l’humanité tout entière depuis le commencement des siècles. C’est pour réaliser cette adoration universelle qu’ils se sont exterminés par le glaive. Ils ont créé des dieux et ils se sont dit les uns aux autres : « Abandonnez vos dieux et venez adorer les nôtres, sinon mort à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, et lorsque les dieux auront disparu de la terre, ce sera la même chose : l’humanité se prosternera devant des idoles …
Au lieu de confisquer la liberté humaine, Tu l’as élargie et Tu as introduit pour toujours de nouveaux éléments de souffrance dans le domaine moral de l’homme. Tu désirais que celui-ci T’aimât d’un libre amour, qu’il Te suivît librement, séduit, subjugué par Toi. Au lieu de la dure loi ancienne, il devait d’un cœur libre décider désormais lui- même ce qui est bon et ce qui est mauvais, n’ayant devant lui pour se guider que Ton image, mais comment n’as-Tu pas pensé qu’il finirait par repousser et par contester même Ton image et Ta vérité, s’il était chargé d’un fardeau aussi terrible que la liberté du choix ?[4]
Chacun quitte la demeure de son soi et se met sous la coupe de l’omnitude. Il déserte le royaume des impressions vives, personnelles pour des concepts collectifs, pour l’empire des ombres.
Tu aurais fourni à l’homme tout ce qu’il cherche sur la terre, savoir : devant qui s’incliner, à qui remettre sa conscience et enfin comment s’unir pour ne former tous ensemble qu’une même fourmilière, car le besoin de l’union universelle est le troisième et dernier tourment des hommes. Toujours l’humanité dans son ensemble a tendu à l’unité mondiale.[5]
Pendant tout le temps du discours, le Christ ne dit pas un mot. Il ne veut ni ne peut entrer dans le monde des concepts. La seule réponse est un acte d’amour. Le Christ répond avec tout lui-même, avec ce qu’il est.
L’inquisiteur se tait, il attend un moment la réponse du Prisonnier. Son silence lui pèse. Le Captif l’a écouté tout le temps en le fixant de son pénétrant et calme regard, visiblement décidé à ne pas lui répondre. Le vieillard voudrait qu’il lui dît quelque chose, fût-ce des paroles amères et terribles. Tout à coup, le Prisonnier s’approche en silence du nonagénaire et baise ses lèvres exsangues. C’est toute la réponse. Le vieillard tressaille, ses lèvres remuent ; il va à la porte, l’ouvre et dit « Va-t’en et ne reviens plus… plus jamais ! » Et il le laisse aller dans les ténèbres de la ville. Le Prisonnier s’en va.
— Et le vieillard ?
— Le baiser lui brûle le cœur, mais il persiste dans son idée.[6]
[1] Fédor Dostoëvski, Les Frères Karamazov (1923) traduction par Victor Derely parue dans la Revue contemporaine, 1886. Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé sur le site de la Bibliothèque le 21 août 2011. Ici pages 2 à 5.
[2] Ibid, p. 5 à 7.
[3] Ibid, p. 11.
[4] Ibid, p. 12 à 14.
[5] Ibid, p. 19.
[6] Ibid, ici traduit du russe par Henri Mongault , Les frères Karamazov, Nrf, 1935, t. 1, p. 278.
