Prenons sa vie où il commence à la sentir, au moment de sa rencontre avec son maitre, sidi cheikh Muhammad Bakkush. C’est ce jour-là qu’il est né, pas le 17 mars 1935, à Sousse en Tunisie, point de la terre où il apparait selon le registre de l’état civil. Avant il n’avait pas de vie. Il se sentait enfermé dans sa bulle subjective, confrontée à un monde d’événements et de gens tout physiques. Il se demandait فَهَلْ إِلَىٰ خُرُوجٍ مِّن سَبِيلٍ , n’y a-t-il pas quelque moyen de sortir d’ici ? (Cor. 40, 11).
Il était entrainé au maniement des concepts par sa solide formation universitaire, mais cela n’entrait pas dans sa vie. J’ai étudié à la mosquée de la Zaytûna et avec plusieurs chuyûkh, à Sousse aussi. J’ai fait de grandes études de fîqh, sur l’Unicité de Dieu (le tawḥîd). Mais je ne faisais pas la Prière. J’ai eu avec mes compagnons de bonnes relations, très étroites. Mais je ne trouvais pas ma voie, ma religion, tout comme les élèves qui étaient avec moi, et qui étaient aussi mes amis. Cette communauté n’était pas celle qui renforçait la religion et lui donnait plus de valeur (M, 17). Ces études ne lui donnaient aucun accès à lui. Autrefois, à la mosquée Zaytûna, dans un livre sur l’Unicité de Dieu, on lisait : « Regarde en toi, puis regarde où tu passes, regarde au-dessus, au-dessous. Tu y trouves un monde merveilleux ». Puis tu trouves la preuve que ce n’est pas éternel. Et si l’homme se retrouve en lui-même, que va-t-il trouver ? Il va trouver en lui l’Esprit de Dieu. Maintenant, il est devenu inconnu et beaucoup de gens disent, en se servant du verset du Coran (17, 85), que l’âme n’est pas connue (M, 17).
Il sentait qu’il ne pouvait s’en sortir tout seul. Tout seul c’est-à-dire au moyen de la réflexion. La conscience ne peut dépasser son propre principe. L’intellect veut maintenir le clivage sujet/objet, l’opposition réciproque de ce qui connait (spectateur mental) et de ce qui est connu (acteur corporel). Votre esprit est toujours à courir après un objet parfait et ne sait pas se réfréner. En se divisant ainsi il passe toujours à côté de soi, car personne ne peut se trouver hors de soi, comme un objet apparaissant devant son regard. Le connaissant ne peut être le fait d’une objectivation. Il doit englober le connu, mais, en tant que celui-ci apparait comme l’existence concrète extérieure, le connaissant est pensé comme le néant par rapport au connu. Une chose est objectivée quand elle est reconnue comme n’étant pas la connaissant. Dans la mesure où le connu figure le réel concret dans le champ de l’être, le connaisseur du champ, qui s’en exclut pour l’englober, qui se retire indéfiniment à l’intérieur de lui-même pour jouer son rôle de témoin, doit apparaître à ses propres yeux comme un rien du tout.
D’un côté le connaisseur doit perpétuellement se considérer comme quelque chose d’une dimension plus élevée que le connu, qu’il englobe, d’un autre côté c’est un moins que rien puisqu’il ne se voit jamais dans le champ de l’existence. Il est comme un trou dans du papier qui est dans le papier sans être en papier. Ce regard qui s’exclut à chaque fois de ce qu’il voit est une privation. Le regard revient émoussé et épuisé parce qu’il se pose sur ce qui est incomplet. De plus le regard fatigué et épuisé ne peut être valablement nommé regard, il est comme s’il n’était pas et c’est ce qu’indique la Parole d’Allâh : « Tu les vois qui regardent vers toi, mais ils ne voient point » (Cor. 7, 198). Allâh en leur attribuant un regard déficient affirme par là même que le regard leur est retiré, qu’il est réduit à néant. Par voie de conséquence les choses vues par un tel regard perdent toute réalité (F, chap. 2).
L’unique esprit apparaît scindé, la personne croit qu’elle a des pensées et des actions concernant les phénomènes extérieurs, et là voilà prise dans une perpétuelle situation d’action et de réaction. Elle ne peut obtenir une image complète d’elle-même. Le soi ne peut prendre le soi en entier pour objet. La réflexion nous condamne à une série de vues partielles sur nous-mêmes , elle espère aboutir à une vue récapitulative, à une image de synthèse, par addition des parties. Mais cela n’aboutit qu’à une image finie, limitée de soi, à un enfermement. Chacun est occupé par ce qu’il perçoit… « Chaque récipient donne ce qu’il contient » (F, chap. 2).
La réflexion tourne en boucle. Lorsqu’elle semble vouloir se régler sur une vision qu’elle juge juste, valable, d’une dimension plus élevée, elle le fait toujours dans les limites de son intelligence. Celui qui cherche à appréhender sa vérité intérieure au moyen de la dialectique demandera par exemple le livre de l’Imam Mâlik, l’examinera, cherchera ce qu’a voulu dire l’Imam Mâlik, et utilisera la réflexion dans sa recherche. Lorsqu’il sera convaincu, il « suivra », mais en réalité il ne « suivra » pas l’Imam Mâlik, il ne « suivra » que parce qu’il a été convaincu des propos de l’imam Mâlik ; il ne « suit » donc que sa conviction et son opinion (M, 15).
De là naissent les conflits entre les hommes. Chacun pense détenir la vérité totale dans les limites de son entendement. Les conceptions se heurtent les unes aux autres. Trop de connaissances constituent des choses indépendantes et incompatibles. Et je suis certain que les désordres et les maux proviennent du fait que la religion et ses enseignements ne sont plus connus en mode d’intuition intérieure et de « goût », mais seulement appris en mode rationnel et théorique (F, chap. 2). Les autres maîtres s’occupent de leurs disciples en leur enseignant des choses [uniquement] transmises (manqûlât) [et non réalisées personnellement], en utilisant la réflexion (fikr), l’opinion individuelle (ra’y) et la recherche personnelle (ijtihâd) ; tout cela est acquis par une expérience [empirique] (khibrah), par l’entendement [humain] (dhakâ’), par une vaste connaissance livresque (sa‘ah al-ittilâ‘), une guidance [approximative] et un scrupule formel, mais, à quelques exceptions près, ce sont là des moyens purement rationnels (‘aqliyyah), qui ne sont donc pas à l’abri d’erreurs et de confusions dues au manque de connaissance globale (ihâtah) et à une grande disparité dans l’interprétation et la compréhension. À partir de là sont apparus de multiples madhâhib, qui ont à leur tour généré d’autres madhâhib, la polémique stérile s’est répandue et s’est aggravée, et le bon grain s’est mélangé à l’ivraie – et il n’y a de force et de puissance que par Allâh l’Élevé, l’Immense (G, concl., § 98).
La vie intellectuelle, les concepts devraient être, du fait de leur universalité, des facteurs d’union entre les intelligences. Mais c’est tout le contraire qui arrive. La science et la philosophie aiguisent l’intelligence, mais assèchent le cœur. Ce sont des constructions, des structures au travers desquelles nous voyons le monde ou voulons l’emprisonner. Mais ces structures, en tant que telles, sont là pour être déstructurées. C’est comme le squelette. C’est une structure, mais en lui-même il n’a pas de vie, il ne peut pas se mettre à marcher tout seul. Celui qui spécule à propos de tout, qui s’interroge sans fin sur le pourquoi et le comment s’épuise par le mental. Parce que toute question fait naître une autre question dans un cycle sans fin.
Toutes les questions intellectuelles sur le sens de la vie (Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ?) se posent à partir d’un point qui n’existe pas, d’une position extérieure à nos vies ; elles sont hors « je ». Nous sommes devenus si épris de notre pouvoir de former des concepts que nous nous sommes graduellement détachés des sources de notre être. Notre aptitude à construire des raisonnements abstraits nous laisse dans l’inquiétude. Même quand nous sommes convaincus de la justesse et de la perspicacité de notre logique, nous paraissons nourrir le sentiment de quelque lacune intérieure, que nous sommes incapables de situer. La logique elle-même, considérée comme un tout, nous semble manquer d’un pouvoir certain, vital, fondamental. Nous ne sommes satisfaits ni de nous-mêmes ni du monde entier tant que nous nous accrochons au dualisme du sujet et de l’objet. Ceux qui ont la passion de la dialectique et des discussions vaines appartiennent à cette catégorie de gens qui ne font aucune différence entre la conviction rationnelle et la foi du cœur et qui n’arrivent pas à comprendre que la conviction rationnelle ne résulte que des arguments et de la démonstration, qu’elle ne subsiste et qu’elle n’a de force persuasive que dans la mesure où ceux-ci en ont, à la différence de la foi, car celle-ci fait partie des dons accordés à l’homme de la part du maître rétribution, les arguments et les démonstrations n’ayant donc aucune autorité sur elle (D).
Il faut éviter d’entretenir tout ce qui s’apparente à l’esprit de discussion. Les émanations psychiques sont des pollutions dont il faut absolument se débarrasser. Les théories philosophiques et scientifiques sont des constructions, des charpentes, des cadres à l’intérieur desquels nous essayons d’enfermer le monde et de le fixer. Mais ces structures divisent les hommes. Deux individus qui appartiennent à des écoles philosophiques différentes en peuvent s’entendre. S’ils sont confrontés l’un à l’autre, ils se querellent. Il recourt à l’obstination, s’appuie sur des paroles vides et sans fondement, et multiplie les polémiques stériles (V, question 14). C’est la preuve que les écoles philosophiques se contredisent les unes les autres. Dans le cours du temps elles se présentent comme des strates géologiques. Par contre, on n’a jamais vu un maître soufi contredire un autre maître soufi.
Les philosophes élaborent des systèmes et le monde n’est pas changé pour cela. Bizarre non ? Le Soufisme travaille les hommes, les transforme, les ennoblit, les rend meilleurs. Les philosophes ne sont là que pour accoucher les systèmes politiques. Le pouvoir suit à peu près à un intervalle de trente ans un courant de pensée.
Le Soufisme rejette la philosophie parce que le soufisme tu ne le trouves jamais là où tu le cherches. Tu penses le saisir par ici et c’est par là qu’il vient. Tu ne peux jamais le faire rentrer dans une catégorie, dire une fois pour toutes : « le soufisme c’est comme ceci ou comme cela. » Il y a un souffle. Les philosophies de Kant et de Hegel sont de belles constructions, mais tu n’y trouves pas la fiancée. L’amour est « inconcevable ». Si on pouvait restreindre la beauté d’Allah à quelque chose, l’univers périrait. Dans l’histoire d’amour de Qays et Laïla, Qays est mort fou d’amour, rendu malade et chétif du fait de la beauté de Laïla, pour ce peu de beauté qu’Allah a bien voulu donner à Sa créature. Si la beauté d’Allah se limitait, se renfermait dans une seule créature, toutes les créatures brûleraient. C’est pour cela qu’Allah n’est l’objet ni de figuration ni de représentation d’aucune sorte, afin que personne ne s’imagine la beauté d’Allah de façon limitée. Ainsi, notre cerveau ne peut s’imaginer la beauté des corps que sous une forme visuelle et palpable (M, 30).
Dieu est le vert et aussi le jaune, le rouge et le bleu. Il est le chaud et le froid, la vie et la mort. Et c’est pour ça que les maîtres du Soufisme disent que la seule façon de Le connaître c’est par la dhawq, le goût. Le goût il n’y a aucun moyen de le mesurer, de le graduer, de le quantifier. Même chose avec un parfum senti, ou une belle forme vue. Ces choses ne sont pas mesurables par la science. Une parole du Prophète a plus d’effet que des milliers d’ouvrages de philosophie. Il n’y a même aucune comparaison possible. Le Nabi sourit et ça suffit. Tout le monde est heureux. Celui qui n’a pas accès à cette forme de connaissance effective subit une perte évidente, qu’Allah nous en préserve, et ce « dhawq » est ce que les Maîtres soufis nomment encore « sirr al-asrâr » littéralement « le secret des secrets » (perception par le coeur dont le « sirr » (le secret) est le point le plus intime ; il est le lieu de la contemplation, le sirr est aussi la réalité divine la plus cachée) (F, chap 2). Certains maîtres se sont contentés d’indications allusives, d’autres ont utilisé une expression logique et discursive, et tous ont excellé dans leur mode propre. Cependant nous pensons que cette expression très développée, quelle que soit son excellence, et bien qu’elle puisse amener la conviction intellectuelle est une divulgation de ce qu’il n’est pas permis de dévoiler. Nous interdisons donc ce mode d’expression parce qu’il fait sortir cette réalité métaphysique du domaine qui est le sien, celui de la connaissance par mode d’expérience directe (dhawq) et par mode d’état spirituel pour la faire tomber dans le domaine du raisonnement philosophique et de la controverse, et cela nous ne l’agréons en aucune façon. C’est pour cela que nous avons dit « à laquelle nos maîtres soufis ont fait allusion en mode d’expression philosophique par « wahdatu -1-Wujud » : l’exposé détaillé de cette question et même l’emploi seul du terme « wahdatu -l-Wujud » sont en effet plus proches des thèmes philosophiques que du Taçawwûf : puisque les modalités connaissance relèvent, dans le Taçawwûf, de la foi intuitive et non de la conviction rationnelle (F, chap. 2).
La structure pensante ne peut sortir de son périmètre restreint de compétence. Lorsqu’elle exerce son œil critique sur les choses, elle ne peut s’oublier, elle s’affaire autour d’elle-même. Elle n’est pas avec ce qu’elle voit, mais, en tant qu’elle est devenue spectatrice et commentatrice de son expérience, elle est « conscience d’avoir vu cela ». Le mouvement de la réflexion est toujours rétrograde, il revient sur ses pas pour étudier ce qui s’est passé. La réflexion est un phénomène du passé. Elle n’a aucun contact réel, c’est-à-dire présent, avec le réel.
Prenons l’exemple de la colère. Quand je suis vraiment en colère, sous le coup de la colère, je ne peux pas réfléchir. Je fais corps avec elle. Il n’y a pas de distance entre moi et ma colère, pas d’écart pour un regard. La colère n’est pas un « état » dans lequel « je » suis, un état que je pourrais observer, dont je pourrais devenir le témoin objectif, que je pourrais considérer à distance. Je suis colère, c’est un mode de vie, un mode de révélation, une manière dont « je » se sent, s’éprouve, une forme d’énergie où mon individu s’existe, se trouve, indivisible, invisible, sans bifurcation sujet/objet, spectateur/état, âme/monde, œil/horizon, observateur/image. Le connaissant et le connu font un dans l’expérience, et non deux. Qui a vu sa colère ?
C’est une expérience, toujours nouvelle, toujours présente, intraduisible, plus vive que le mental. Ce n’est qu’après coup que je peux penser la colère comme quelque chose qui m’est arrivé, un « état » qui « m’ » a provisoirement occupé, un état objectif qui aurait visité, traversé un sujet inchangé. Je m’extrais de cet état pour revenir dessus ; dans ce mouvement de retraite, je me pose comme un moi immobile regardant à distance un moi affecté d’un état. Mais ce n’est plus alors à la sainte colère, à la vraie colère, à une colère vivante que j’ai affaire, mais à une colère pensée, à ma réflexion sur la colère, à ce que je m’en dis après coup. Plus sur le vif. Je suis hors du coup, dans le concept, avec la colère en général. J’observe, j’examine un « état » mental.
Et c’est encore beaucoup dire : ce n’est plus moi qui considère cet état, c’est une pensée de moi, un sujet mental confronté à un état passé. Ce n’est plus « je » (« se » sentant, s’éprouvant, se vivant en colère), c’est un concept de moiregardant un concept d’état, un regard sans sujet. Le connu n’est qu’une forme, la connaissance n’est qu’un nom, et le connaissant n’est qu’un état du mental. Le réel est au-delà.
Tout ce que nous savons de nous est passé. Ce que nous appelons notre vie psychologique est un phénomène dépassé. Vous êtes une personne avec son nom et sa forme, ses joies et ses peines. Cette personne n’était pas là avant votre naissance, elle ne sera plus là quand vous serez mort. Mais elle n’est même pas là maintenant, car la pensée d’être un sujet ayant conscience d’états se rapportant à des situations (une conscience et son témoin, séparés d’un monde de circonstances, distant, où est son corps) est une construction de l’intelligence revenant sur le passé. Ce maintenant n’est pas vivant, mais « vécu », il n’est connu qu’une fois qu’il est passé, quand je peux retourner sur mon expérience pour la décrire. Les mots ne créent pas les faits, ils les décrivent ou les dénaturent. Un fait est toujours non verbal. Le maintenant où je pense que mon expérience a eu lieu, en tant que je m’en suis démarqué pour le connaitre, est devenu du passé commenté. Notre moi est un conglomérat d’idées fausses sur nous-mêmes. Ce n’est pas vous qui désirez, qui craignez, qui souffrez, c’est la personne qui est construite sur les fondations de votre corps par des circonstances et des influences.
Cette structure pensante qui est celle d’un sujet en situation est ce qui caractérise notre état de veille. Cet état est en réalité un profond sommeil puisque notre vrai moi en est absent. Plutôt que de nous battre avec la personne fictive, pour la faire devenir ce qu’elle n’est pas, pourquoi ne pas dépasser l’état de veille et quitter complètement la vie personnelle. Cela ne veut pas dire l’extinction de la personne, mais son dépassement. Les gens veulent monter spirituellement au plus haut degré, oui ! Mais seulement toujours avec le caractère humain. قُلْ إِنَّمَآ أَنَا۠ بَشَرٌ مِّثْلُكُمْ يُوحَىٰٓ, je suis un homme comme vous, il m’a été révélé… (Cor, 41, 6), (M, 7). Je suis un homme comme vous, avec un corps et une pensée, mais « il m’a été révélé ». Je ne connais rien par le corps et le cerveau, mais par révélation directe. Sensation et pensée ne sont pas pour moi des sources de connaissance.
Nous disons que nous voyons quelque chose « dehors » parce que nous prenons notre corps comme centre de perception. Nous croyons saisir par le corps, les yeux, le cerveau, les mots. Mais le corps ne perçoit rien. Mettez un œil et un cerveau ensemble, sans vous, ils ne voient rien. Nous ne percevons pas par le corps et les sens , nous éprouvons par l’esprit des impressions, qui sont des révélations divines. La chose vue peut être considérée comme extérieure à mon corps, mais pas à mon esprit voyant. Elle est distante dans l’espace, dans le monde des corps, mais dans l’esprit elle est sans distance, elle est moi. Je ne la regarde pas dans l’espace, je la vois en moi. Je dois quitter la perception corporelle des choses pour leur donner leur pleine valeur spirituelle. Sidi Madanî a dit : « Éloigne-toi de ton genre humain, de tes qualités humaines, et anéantis-toi en Allah ». On s’éloigne de ce caractère humain par lui, on s’éloigne de l’humanité par l’humanité. Ce ne sont pas des choses rationnelles, acceptées mentalement. Il y a des gens qui sont éblouis par l’Isrâ’du Prophète et qui disent : « Est-ce qu’il a réalisé cette ascension corporellement ou en esprit ?» Si on répond : « par son esprit », il n’y a pas de problème, tous les musulmans sont d’accord. Mais si on dit : « par son corps », c’est un problème parce que le corps, c’est humain. Comment peut-il s’éloigner corporellement de son caractère humain ? Notre Prophète s’est éloigné de son caractère humain par son caractère humain. Il s’est éloigné de l’humanité par son maintien total dans l’humanité. Ceux qui l’ont suivi ont agi de même. Il n’y a pas de lutte sans cet aspect humain. Sans cet aspect humain, il n’y aurait eu ni Hégire, ni partisans à Médine. C’est comme cela, nous devons avoir une compréhension claire des choses, et en plus ce sont des choses spécifiques du cœur et elles lui restent spécifiques (M, 7).
Quand « on » cherche « comment » sortir de la colère on ne touche plus la colère vivante, réelle, actuelle, personnelle ; il n’y a pas de sujet réel dans la question, il n’y a qu’un jeu d’images ou de représentations. C’est une question théorique, posée par un « il » anonyme. « Il » s’agit de savoir comment sortir de la colère « en général ». Le « comment » désigne la méthode – meta odos le chemin (odos) qui, du dehors nous mène près (meta) de la chose. Mais ce chemin extérieur nous éloigne de nous, de l’existence, de la vraie vie. Cela ne dépasse pas le degré de l’ordonnance médicale. Attention de ne pas se contenter de l’ordonnance en négligeant le remède (GC, part. 1, introd., § 5)
Théoriser, chercher le comment n’est qu’un prétexte pour éviter d’agir. La programmation stérilise l’action. Il faut savoir aussi que connaître une chose affaiblit l’intention par rapport à cette chose, et que la faiblesse du gain sera conforme à la faiblesse de l’intention, elle-même affaiblie par la science sur laquelle elle s’est appuyée. (G, question 2, § 57). Je suis le premier à croire que les mots ne font pas parvenir au but espéré (G, question 3, § 79). « Chaque homme n’a pour lui que ce dont il a eu l’intention ». Cela veut dire que nous n’avons absolument aucun autre moyen de réaliser nos objectifs, nos buts et nos aspirations que l’intention, et uniquement elle : la science nous apporte clarté (yuwaddihu) et précision (yubayyinu) sur ces objectifs et ces buts, mais elle ne nous permet absolument pas d’y parvenir, puisque, conformément à la raison et aux données traditionnelles (‘aqlan wa-naqlan), c’est d’abord l’intention, et ensuite l’action, qui nous les font atteindre (G, concl., § 91).
Questionner c’est faire un pas en arrière, prendre du recul vis-à-vis de ce qui pose question et, par cette mise à distance, s’empêcher de le rejoindre directement. La recherche de la recette miracle, de la méthode n’est qu’un prétexte pour différer l’action directe, concrète, personnelle. C’est ainsi que tout disciple dont le but est de rechercher la science auprès de son Maître… exige de lui recherche (bahth), discussion (niqâsh) et justification (ta‘lîl) plutôt que soumission(G, question 2, § 63, 2). C’est un mauvais état d’esprit, la perte complète de la clairvoyance et de la perspicacité. Sa réflexion en arrive à être totalement paralysée et sa perception intuitive des choses totalement voilée : c’est là la mort ! (D). La raison a refusé de se soumettre et de s’éclairer à la lumière de la révélation, et elle a rejeté le conseil , «…Nous n’avons pas été injuste envers eux, mais ce sont eux-mêmes qui se font du tort » (Cor. 16, 118) (GC, part 2, introd.§ 2).Le problème c’est que vous êtes dans la causalité : si je fais ceci, cela doit avoir pour conséquence cela. Non, vous faites ce que vous avez à faire et le résultat appartient à Dieu, au-delà de la causalité. Mais c’est une gymnastique à laquelle vous n’êtes pas habitué. Comme avec le corps , il y a certains mouvements que vous n’avez pas l’habitude de faire.
Sidi cheikh renverse ici toutes nos idées reçues sur l’initiation. L’homme dans sa condition primitive est un aliéné. Il est soudé à l’extériorité pensante. C’est un pro-fane : il est pro, « devant », le « temple » (fanum) de son être. L’initiation est chargée de le reconduire au centre de lui-même ; elle doit lui permettre de « se » con-templer à nouveau. Il doit planter son arbre de vie dans son jardin intérieur, en se désolidarisant de l’arbre de science, de la pensée réfléchie enchaînée aux concepts.
C’est l’idée qu’on se fait habituellement de l’initiation. Elle est un « moyen » pour obtenir un résultat, un état, un maqâm, lequel se signale par une « rupture du cours habituel des choses » (ce que l’on nomme « prodige » ou « miracle »), des dévoilements extraordinaires (M, 24). Ces gens se pensent titulaires d’un état élevé au-dessus du commun. Pourtant ces hommes ne sont pas arrivés au Degré élevé parce qu’ils ont encore un désir d’agir (raghbah fî-t-tasrîf), ils sont loin d’être « serviteurs d’Allâh » (M, 24). Sidi cheikh dit en ce sens : « chez nous il n’y a pas d’état maquâm. Le maquâm c’est Allah ». C’est là que réside l’héritage des Soufis : ils lèguent la Servitude qui est le maqâm de l’ « Ihsân », mais ceux qui n’ont pas réalisé cette servitude ne peuvent la léguer. Celui à qui le Cheikh n’a pas dit : « tu es serviteur d’Allâh » ne peut prétendre à la servitude. Celui qui dit par lui-même : « je suis serviteur d’Allâh », est parfois serviteur d’Allâh, parfois serviteur de son âme, de ses passions, de ses désirs, etc., il prétend être serviteur d’Allâh, alors qu’il est serviteur de mille choses, mais peu à peu cette servitude envers de multiples choses disparaît, en sorte qu’il ne reste plus que la servitude envers Allâh. C’est ainsi qu’un Prophète des Fils d’Israël a dit : « Seigneur, comment arriver à Toi ?». Allâh lui répondit : « Laisse ton âme et viens ! » Laisse ton âme, c’est-à-dire : ne sois pas son serviteur (M, 24).
Le miracle de l’initiation c’est la sortie de la logique oppositionnelle. Il y a des gens qui sont dans une impasse, enfermés dans une voie à sens unique : ils croient pouvoir pardonner et aimer, mais au fond ils n’y arrivent pas. Ils ne le pourront que lorsqu’ils réaliseront qu’Allah est Beau et qu’ils accepteront cette beauté… Tous ces recueils que nous avons, de sidi Madanî et de sidi Al-°Alawî, sont venus d’un maqâm dont personne ne peut avoir l’idée ou imaginer ce qu’il est. Ce maqâm leur donne la possibilité de dépenser de l’amour. Ils donnent de l’amour aux gens. Ils mettent les cœurs des gens dans de bonnes dispositions, ils adoucissent les cœurs des croyants et les cœurs des aimés, parce que, lorsque les cœurs s’adoucissent, tous les maux qui y sont s’en vont : rancœur, rancune, égoïsme, haine (M, 10).
René Guénon définit l’initiation comme la transmission d’une influence spirituelle, une semence plantée dans une âme en voie de réalisation. Elle est un commencement, un initium, l’impulsion initiale, une virtualité appelée à éclore par une pratique des possibles. L’homme part d’un état mental chaotique, éparpillé, et progresse vers un autre état, spirituel, de transparence harmonique à soi. Tout cela grâce à l’influx, à l’activation de l’énergie initiatique, au fiat[1] jouant le rôle d’ordonnateur interne de dispositions flottantes, d’essence évanescente. Par Elle, j’ai rassemblé ma dispersion (Q, 41). Il y a un « parcours » initiatique, qui se fait par une puissance émanant d’une intelligence supérieure, au sein d’une organisation initiatique. Elle est transmise au cours d’un rite de rattachement. Il y a dans l’initiation « officielle » un fort sens d’« appartenance ». [2]
Sidi cheikh ne réfute pas ce sens de l’initiation. Il en parle dans l’exemple donné par sidi cheikh Bakkûsh à une jeune fille du levain mêlé à la patte qui lui permet de gonfler et de donner au gâteau appétissant. La jeune fille était pressée de comprendre le sens ce vers de sidi Al-°Alawî : « Je me suis approché du quartier de Laïla lorsque j’ai entendu son appel ». Sidi cheikh Bakkush lui a répondu : « Tu vois, tu vas d’abord prendre un peu de farine et me faire un pain ». « Mais comment ? lui répond la jeune fille, je dois d’abord pétrir la pâte, ensuite attendre qu’elle lève pour pouvoir la cuire ». « C’est très bien, lui dit sidi Chaykh, tu vois, il faut attendre que la pâte lève. Eh bien, le vers de ce poème, nous devons attendre qu’il lève en nous pour qu’on puisse le comprendre ». Sidi Chaykh a donné un exemple adapté au niveau de la jeune fille, mais c’est une leçon, un fondement de la voie soufie qu’il a donné. La voie soufie est une science : ce ne sont pas des illusions ni des paroles en l’air. Le faqîr (le disciple) est aussi comme une pâte. Pour l’amener à l’amour d’Allah et de son Prophète et faire qu’Allah et son Prophète l’aiment aussi, il doit être bien pétri, bien levé, bien préparé à cet amour. On peut l’orienter vers l’amour d’Allah et de son Prophète, lui faire apprendre des paroles, sans être pétri, ni bien préparé. Mais une pâte bien levée et une autre qui n’est pas bien pétrie, ni bien levée, n’ont pas le même goût de pain une fois cuites. Et c’est ça l’exemple de sidi Chaykh – qu’Allah lui accorde Sa Miséricorde. Moi, je suis une pâte et je veux que mon chaykh en fasse vite un pain (M, 1).
La spiritualité est comme une graine.[3] C’est une essence unique. Mais en fonction du terrain où tu la plantes, de la qualité de la terre, du climat ambiant, de la façon dont tu sarcles, cette graine donne une plante différente. L’essence est la même, mais la plante spirituelle ne se développe pas de la même manière chez un sidi cheikh, un sidi Alaoui, un saint chrétien ou un maître bouddhiste. C’est différent et pourtant la graine est la même.
L’initiation est regardée comme un moyen en vue d’une fin. C’est ainsi qu’elle est traitée par celui qui le reçoit : elle est un grain, un gain, un acquis qu’il faut faire fructifier. Elle est soutenue et activée par l’enseignement oral sortant de la bouche du maître. La tentation du disciple est alors d’obtenir toujours plus d’informations, de notions au sujet de la voie. Elle est regardée comme un corpus intellectuel que l’on peut s’assimiler, l’élève cherchant à valoriser et à agrandir son image de marque au moyen de la doctrine, de mots. Elle fabrique un état de dualité tel qu’il suppose des moyens et une fin, un sujet et un état objectif à atteindre, ceci et cela, ce qui voit et ce qui est vu, plus haut, plus tard. C’est une vue conceptuelle des choses.
Les concepts sont utiles, car ils nous permettent de diriger et d’organiser le cours de notre expérience quotidienne. Si nous n’avions pas les concepts de « différence » et d’ « égalité », nous ne pourrions jamais dire que deux planches sont de taille égale ou différente. Le menuisier ne pourrait faire un lit. Si nous ne savions pas ce que signifient identité et opposition nous ne pourrions jamais nous comporter à l’égard de nous-mêmes comme étant auprès de nous-mêmes, en tant que personnes jouissant d’une identité, et nous ne pourrions jamais éprouver ce qui s’oppose à nous comme du différent. Les concepts sont des moyens de connaitre dans un milieu, des médias, des instruments. Le drame de nos existences c’est qu’ils en viennent subrepticement à nous remplacer, à passer de l’état de « moyen » au statut de « fin ».
Les concepts sont des produits de notre entendement, ils sont « sous » nous qui les formons. Ils finissent par avoir le dessus, par gouverner nos vies. Ils deviennent des principes, des valeurs, des normes auxquelles nous nous soumettons corps et âme. Nous avons notre maison, qui est nous, que nous habitons de manière immédiate. Nous nous connaissons nous-mêmes sans moyens. Notre moi s’est déjà reconnu avant toute réflexion à son sujet. Je me sens immédiatement ouvert à moi-même, en rapport avec moi sans faire intervenir aucun concept qui s’ajouterait à moi pour me faire connaitre qui je suis. L’existence personnelle se révèle immédiatement à elle-même, sans avoir recours au souvenir ou à l’imagination. Être n’a pas besoin de preuve. Notre sentiment d’exister s’éprouve directement, sans chercher une confirmation dans un souvenir passé ou une projection imaginaire dans le futur. Il est intensément présent.
En général nous cherchons la vérité des choses à partir d’affirmations convergentes d’un grand nombre de témoins indépendants. Mais qui validera cette preuve ? Uniquement moi dans le sentiment immédiat d’exister, de mon être le plus profond. D’habitude nous cherchons la vérité partout, hors de nous, nous cherchons à la cerner, à l’enfermer dans un énoncé définitif. La vérité c’est ceci, elle est là. Et que sera la preuve de la preuve ? Nous tombons dans une argumentation régressive. Qui, en dernière instance, confirmera la preuve ? Vous. Tout énoncé reconduit à moi, à ma présence d’esprit, qui est la seule garantie que qui ou quoi que ce soit existe. La seule résidence de la vérité c’est ma présence, qui se sait, qui se sent immédiatement vraie dans son existence. Vous n’avez pas d’autres preuves et vous ne pouvez pas en avoir. Vous êtes vous-mêmes, vous vous connaissez, vous vous aimez. Celui qui expérimente n’a pas besoin de preuve. La vérité se prouve d’elle-même et n’a pas besoin de preuves extérieures à elle (yustadallu bihi wa lâ yustadallu ‘alayhi)(V, question 9). Je suis et je sais que je suis. Vous ne pouvez pas demander de preuves supplémentaires. Vous ne savez qu’une seule chose, que vous existez, vous êtes la seule preuve que vous pouvez avoir de quoi que ce soit.
Il en va de même dans toutes nos expériences de première main, vécues en première personne. Je vis une expérience. Le fait est sa propre preuve. L’expérience est unique, indéniable. Votre preuve, c’est votre expérience et elle n’est valable que pour vous. Qui d’autre pourrait avoir votre expérience quand autrui n’est réel que dans la mesure où il apparaît dans votre expérience ? Quand je marche par exemple je n’ai pas besoin de me le dire, de conceptualiser mon acte ou d’en demander confirmation à un autre. Mon expérience elle-même est à l’œuvre avant que je réfléchisse au fait que c’est moi qui expérimente ou que mon expérience possède une certaine structure.[4] Elle se produit comme une activité indépendante de toute interprétation conceptuelle, elle s’auto-suffit. Puis quelqu’un d’autre entre dans ma maison, monsieur Raison, la logique conceptuelle qui s’autonomise par rapport à moi et me subjugue. Cet intrus s’incruste et gouverne de plus en plus. Ce qui n’était qu’un instrument, comme un balai dans la maison, commence à me balayer. Ce n’est plus moi qui balaye au moyen des concepts, ce sont les concepts qui me balayent, me médiatisent. Ils me font croire nous accédons à nous seulement par leur intermédiaire.
Lorsque notre raison fonctionne hors de notre contrôle (ce qui est toujours le cas, à tout instant), elle fonctionne comme cet intrus. Il en arrive à me persuader que je n’ai d’accès à moi que moyennant son intervention, toujours autoritaire, dogmatique, contraignante.[5] L’une de ses caractéristiques, c’est qu’il n’est jamais d’accord avec nous. Non seulement il prétend tout régenter, mais en plus de ça, il n’est jamais d’accord avec moi. Quand la raison fonctionne intempestivement avec des visées, des visées criminelles, dont nous sommes la cible, elle s’arrange pour agir dans l’ombre, dans une pénombre relative, elle n’agit pas à ciel ouvert, elle se cache un peu. « L’âme incite au mal. Je ne me déclare pas innocent. En vérité cette âme incite au mal ». Cette âme qui incite au mal, tu veux l’aimer. Qu’est-ce que ce mal auquel elle incite ? C’est le chirk caché. « Le pire de tes ennemis est ton âme qui se trouve entre tes flancs » (M, 21).
Cette conception est fondée sur la distance entre le maître et l’élève, l’initiation, la voie initiatique, jouant le rôle d’intermédiaire. L’enseignement est une activité qui se situe dans la dualité. Cela ne concerne que le sujet mental. Cette approche fait que l’élève cherche à s’approprier le maître pour arriver à ses fins. Le maître devient pour lui un simple moyen , un instrument pour sa réalisation personnelle. Elle suggère une espèce de matérialisme spirituel, un désir d’obtenir un plus. Un élève désespéré disait un jour à sidi cheikh : « Pourquoi es-tu dans cet ton état et pas moi ? Pourquoi tu ne me le donnes pas ? » Sidi cheikh lui a dit : « Je n’ai rien à donner. Ce n’est pas une « chose » que l’on peut passer ainsi. Si je pouvais te la donner, je le ferais tout de suite, mais ce n’est pas ainsi que cela se vit ».
Le disciple tâche d’utiliser le maitre pour agrandir sa propre sphère d’influence. Sidi cheikh est très averti de cet instinct d’exploitation des ressources du maître par le disciple pour aboutir à un moi augmenté. Finalement l’ego du disciple absorbe tout : l’enseignement et celui qui le dispense. Il ne suit plus quelqu’un, il suit ce qu’il peut en tirer par sa réflexion. Nous disons par exemple : « Le Cheikh a dit telle ou telle chose… », mais après, est-ce fini ? Est-ce que nous nous en tenons à ces paroles ? Non, il n’en est pas ainsi ! Nous disons des milliers d’autres paroles, nous avons des milliers d’autres positions à prendre, et parmi l’ensemble des sources que nous devons utiliser, il y a le Cheikh, mais d’où prenons-nous les autres choses ? Nous les prenons des renseignements en notre possession, de nos livres, de ce que nous entendons, de notre dépouillement intérieur, ou d’états qui s’emparent de nous, etc. » Qui donc alors suivons-nous ? Nous ne pouvons dire que nous sommes des « suivants », l’homme ne peut être véritablement un « suivant » au sens complet du terme que lorsqu’il suit une chose unique ; par contre, lorsqu’il a la liberté de suivre plusieurs choses, il choisit ce qu’il suit, cette qualité se sépare alors de lui, et il n’est plus un « suivant » (M, 15).
L’activation conceptuelle fait que nous voulons tout mettre à notre service. Il est dit également dans un Hadith (textuellement ou en des termes approchants) : « Lorsque Allâh aime un serviteur, Il l’éprouve, et si le serviteur supporte, Il le choisit ». Cependant, la majeure partie des disciples n’aiment pas les épreuves, et lorsqu’elles surviennent, ils accusent le Maître de n’avoir pas répondu à leurs demandes de ce bas monde, celles-là mêmes qu’il ne convient absolument pas au disciple de formuler. Telle est la situation : au lieu d’aider la Voie, nous voulons que la Voie nous aide ; au lieu de servir la Voie, nous voulons que la Voie nous serve ; au lieu de répondre aux désirs de la Voie, nous voulons que la Voie réponde à nos désirs ; au lieu de nous soumettre à la Voie, nous voulons que la Voie se soumette à nous, et la chose demeure toujours ainsi ! Le disciple n’est pas un [véritable] disciple, le maître n’est pas un [véritable] maître, et la Voie n’est pas une [véritable] Voie. Il n’y a de Force et de Puissance que par Allâh l’Élevé, l’Immense ! (GC, Conclusion).
[1] « Le Fiat Lux détermine le début du processus cosmogonique par lequel le ‘chaos’ sera ordonné pour devenir le ‘cosmos’… Par l’initiation, l’être passe donc ‘des ténèbres à la lumière’, comme le monde, à son origine même y est passé par l’acte du Verbe créateur et ordonnateur… L’état de l’être antérieurement à l’initiation constitue une ‘substance indistinguée’… Ses possibilités ne s’y trouvent qu’à l’état ‘chaotique et ténébreux’, et il faut l’ ‘illumination’ pour qu’elles puissent commencer à s’ordonner et, par là même, passer de la puissance à l’acte… L’initiation n’est que virtuellement accomplie par la communication de l’influence spirituelle dont la lumière est en quelque sorte le ‘support’ rituélique… Les puissances de tout être sont nécessairement ordonnées en vue de sa réintégration finale dans l’immutabilité principielle » René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Éditions traditionnelles, 1975, p. 289 à 293.
[2] « On a compris que l’initiation consiste essentiellement dans la transmission d’une certaine influence spirituelle, et que cette transmission ne peut être opérée que par le moyen d’un rite, qui est précisément celui par lequel s’effectue le rattachement à une organisation ayant avant tout pour fonction de conserver et de communiquer l’influence dont il s’agit » René Guénon, Initiation et réalisation spirituelle, Éditions traditionnelles, 1971, p. 46.
[3] « Les mots d’un homme qui s’est réalisé ne manquent jamais leur cible. Ils attendent que de bonnes conditions naissent, ce qui peut prendre quelque temps et c’est normal car il y a une saison pour semer et une saison pour récolter. Mais la parole d’un gourou est une graine qui ne peut pas mourir. Il faut bien sûr que le gourou soit un authentique gourou, un gourou qui est au-delà du corps et du mental, au-delà de la conscience même, au-delà de l’espace et du temps, au-delà de la dualité et de l’unité, au-delà de la compréhension et de la description. Les gens de bien qui ont beaucoup lu et ont beaucoup à dire peuvent nous enseigner bien des choses utiles, mais ce ne sont pas de vrais gourous dont les paroles se révèlent toujours justes. Eux aussi peuvent vous dire que vous êtes l’ultime réalité même, mais où cela vous mène-t-il ? » Sri Nisargadatta Maharaj, Je Suis, op. cit., p. 442-443.
[4] « ‘Faire l’expérience de’ cela signifie connaître les faits tels quels. Rejetant complètement ses propres fabrications, c’est connaître en conformité avec les faits. Et ‘la pureté’ indique un état de l’expérience véritablement telle quelle, sans ajouter la moindre discrimination réflexive , alors que habituellement, dans ce qu’ils nomment expérience, les gens associent aux faits des considérations de toutes sortes. Par exemple l’instant où l’on voit une couleur, où l’on entend un son, est préalable, non seulement à l’idée qu’il est l’effet d’une chose extérieure ou qu’il est ressenti par moi, mais également à tout jugement additionnel concernant ce que la couleur ou le son peuvent être. De ce fait, l’expérience pure et l’expérience immédiate sont une seule et même chose. Au moment où est directement expérimenté l’état de conscience de soi, il n’y a pas encore de sujet ni d’objet, la connaissance et son objet sont en complète unité. Ceci est la modalité la plus quintessentielle de l’expérience » Nishida Kitaro, Recherches sur le bien, in Bernard Stevens, Invitation à la philosophie japonaise. Autour de Nishida, Cnrs éditions, 2005, p. 202.
[5] « Jusqu’à présent les hommes se sont toujours fait des idées fausses sur eux-mêmes, sur ce qu’ils sont ou devraient être. Ils ont organisé leurs rapports en fonction des représentations qu’ils se faisaient de Dieu, de l’homme normal, etc. Ces produits de leur cerveau ont grandi jusqu’à les dominer de toute leur hauteur. Créateurs, ils se sont inclinés devant leurs propres créations. Libérons-les donc des chimères, des idées, des dogmes, des êtres imaginaires sous le joug desquels ils s’étiolent. Révoltons-nous contre la domination de ces idées. Apprenons aux hommes à échanger ces illusions contre des pensées correspondant à l’essence de l’homme, dit l’un, à avoir envers elles une attitude critique, dit l’autre, à se les sortir du crâne, dit le troisième et la réalité́ actuelle s’effondrera » Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande (1845) ,trad. Renée Cartelle et Gilbert Badia, 1952, Les Éditions sociales, 1970, Préface, p.7.
