Nous croyons avoir le sens des réalités : « c’est ainsi que je sens les choses ». Nous pensons avoir accès à leur « ainsité », à leur intériorité, à leur « talité », à leur être de plain-pied avec nous. Nous sommes persuadés de vivre des expériences de première main, effectives, unitives, immédiatement connectées à ce que nous voyons. C’est complètement faux. Chacune de nos expériences est détournée de nous par une pensée qui nous la présente comme se déroulant hors de nous.[1] Nous en sommes séparés par un voile qui nous éloigne (Q, 105). Le voile nous est lui-même voilé, nous ne voyons pas sa force de recouvrement omnipotente. Ne pas savoir, et ne pas savoir qu’on ne sait pas est la cause de souffrances infinies. Le rationnel ne peut être connu recouvert de son voile (Q, 81).[2]
Quelle preuve avons-nous que nous sommes hantés par cette illusion primaire, jour et nuit, sans relâche. Notre langage nous trahit : « tu as vu ce qu’il m’est arrivé ?! » Si nous prenons l’autre à témoin c’est que nous estimons que notre expérience peut être vue quelque part dans le monde, qu’elle se déroule dans un espace commun d’aperception visionnaire, à un moment donné du temps mondial. C’est un événement qui nous touche de l’extérieur et qui se répercute à l’intérieur. Là-aussi nous « lui » demandons d’assister, avec nous, à l’impact qu’a l’événement sur nous. Ce double regard fait que mes propres « états » m’apparaissent comme des choses m’arrivant du dehors. La source de mon expérience se trouve dehors, dans le monde matériel, et son retentissement psychologique est aussi aperçu « devant » moi, dans mon espace personnel ; car dans la mesure où ce contenu psychologique est visionné en même temps que moi par un autre, il m’apparaît comme un spectacle « objectif », séparé de moi. Cela se traduit par l’expression courante : « c’est là où on voit que…». « Là » dans une situation mondaine, « on voit » par une conscience anonyme, plurielle, collective, qui est comme la moyenne arithmétique de tous les yeux conscients qui ont accès à mon expérience, dans une perspective de troisième personne.
Je ne suis pas seul dans ma conscience, il y a un autre voyeur. Je regarde mon esprit, un autre que moi plonge en même temps que moi dans mes phénomènes intérieurs, ergo ces phénomènes m’apparaissent comme des « faits » de conscience, des données sur-venant, venant sur moi du dehors. Concrètement, cette extraction de soi se fait par l’intervention d’un « il » fantôme : il y a moi, je regarde mes états, ma disposition intérieure, et puis j’invente cette légende d’un tiers extérieur qui assiste à mon propre devenir intérieur en même temps que moi, et, bien sûr, à ce moment-là, mon propre devenir intérieur devient pour moi quelque chose d’opposable. Ce regard m’assure, une fois pour toutes, de la réalité de type objectif de ce que je suis en train de vivre intérieurement.
« Il » est clair pour moi que je me vois penser, que je m’entends dire, que je me regarde faire et me juge, que je me rends compte qu’il y a en moi de la pensée, du jugement, de l’émotion, de l’action. Tous ces phénomènes sont mis hors de moi. « Il est clair pour moi… ». Où est ce « il » ? Dehors, dans l’ambiance générale du monde. C’est de « là » que je me vois. C’est à l’horizon du monde que « je » m’apparais. Je pose un « œil » extérieur sur moi. J’occupe une position de témoin oculaire sur ma constitution psycho-physique. Où est ce témoin ? Dans le monde de la troisième personne, de la troisième dimension. C’est d’un endroit de cette troisième dimension qu’ « il » m’observe.[3] C’est de « là » que « je/me » regarde comme insulté ou valorisé dans une situation mondaine. Un « il » estime, évalue ma situation, la position de « je-me », de « je » psychique en lien avec un « me » physique.
Nous n’arrêtons de nous dédoubler, de « sortir » de nous pour nous voir apparaître. Être pour moi c’est me voir être, constater ce que je suis à l’extérieur. Exister pour moi c’est être devant. Il me semble qu’une chose n’accède à l’existence réelle qu’en se présentant dans ce « devant », sinon elle n’est pas. Être, c’est être tout indiqué devant, c’est la troisième personne du singulier, c’est l’indicatif, l’index qui montre tout ce qu’il y a dehors : du présent, du physique, du tangible, de l’être réel, solide. Nous sommes pourtant musulmans, nous avons foi dans le « Caché » (ou « le Mystère », « le Non-Manifesté », al-ghayb), et la foi dans le Caché implique-t-elle autre chose que de rejeter complètement loin de toi la matière ? Tu ne feras partie du groupe d’Allâh, de ceux qui ont foi en Lui et qui Lui sont soumis, que si tu as foi en quelque chose de « caché », c’est-à-dire quelque chose d’autre qui n’est pas matériel. La sagesse d’Allâh a voulu qu’Il nous impose de rejeter le matériel et de croire dans le Caché, et cette seule foi dans le Caché nous fait entrer dans le Paradis et nous garantit le Pardon divin. Pourquoi cette exigence de la foi dans le Caché ? Parce qu’Allâh veut nous éloigner du « monde sensible » (al-mahsûs), plongés que nous sommes jusqu’au cou dans les réalités sensibles : nous ne comprenons quelque chose qu’à travers le sensible, nous ne voyons que le sensible, et Allâh a voulu ainsi élever nos aspirations (M, 34).
Nous sommes affectés d’un torticolis métaphysique qui nous ob-lige à nous mettre en avant, à voir soi en dehors de soi. Ob-liger c’est se lier par devant. Dès que je me fais « objecteur » de conscience, dès que je veux me voir, me mettre dehors, je me divise. Dès que nous nous disons : « voilà, c’est mon soi intérieur », ce « soi » s’est déjà coupé en deux : conscience d’un côté, existence de l’autre, « je » (agent observateur, diseur, son, sens, nom) et « me » (acteur, observé, forme, physique). Quand on dit « je suis conscient de moi-même », il y a deux : « soi » et « quelque chose » devant soi, une conscience jetant un oeil sur une forme d’existence, un nom s’appliquant à une forme. Dès que nous devenons conscients de nous, nous avons toujours l’un, celui qui pense, et l’autre, celui qui est pensé, sujet et objet. Sujet et objet sont partout présents, dans nos pensées, nos sentiments, nos actes, nos mouvements. Si je me prends pour une description verbale projetée sur une forme physique je verrai partout des noms et des formes. C’est cela la vision mondaine à l’état de veille, un rêve dans un rêve, un rêve de sons dans un rêve de formes.
Mon corps doit m’apparaître devant. Mes pensées aussi. Elles apparaissent devant l’œil de l’esprit. Il me semble que (me, moi, pense un « il » qui lui fait voir « en » lui autre chose que lui) qu’ « il » y a en moi un œil qui regarde défiler les pensées comme les voitures dans la rue. Et mon intellect aussi, en tant qu’il forme des jugements, qu’il se fait des réflexions sur le cours des choses et suit le fil de sa pensée est aussi sous observation. « Il » a un témoin de ses opérations.
Il y a toujours cette interprétation mentale de l’expérience : dire « je suis conscient de ce qu’il m’arrive » fait intervenir quatre instances : « je » à qui il arrive quelque chose, « la chose » qui arrive, « le monde » où elle arrive, et « il » qui, d’un certain endroit du monde, à un moment donné, porte témoignage de la connexion, de la relation entre moi et la chose, moi et l’événement.[4] C’est un témoignage qui se fait en troisième personne, moyennant l’intervention d’un tiers qui peut témoigner de mon expérience en même temps que moi, et ainsi la faire apparaître comme « ce » qui m’arrive. Je deviens à mes yeux, par la médiation de ce regard extérieur, comme un premier objet, visible aux yeux de tous. Ils ont tous accès à mon intériorité par ce dehors où je suis entièrement exposé.
Nous sommes pour nous-mêmes le premier venu dehors et c’est cette projection qui provoque l’apparition de ce grand dehors appelé « le monde ». Et ce monde nous fait peur. J’ai peur de mon ombre portée. Dès que le monde est extérieur et que je suis extérieur à moi j’éprouve de la peur.[5] « Eh bien, n’est-ce pas, les Amis d’Allâh ne subissent aucune peur et ne sont pas attristés » (Cor. 10, 62). Il faut savoir que la peur et la tristesse ne peuvent réellement disparaître que par l’abandon de l’âme et des tendances qui lui sont inhérentes (lawâzimuhâ), en totalité et dans le détail, en sorte qu’il ne reste plus rien d’elle : l’âme est en effet elle-même la peur, la tristesse, la perte, le malheur, la bassesse, l’isolement, et l’abandonner signifie abandonner tous les vices, les défauts et les manques (G, § 104).
Ce que j’éprouve n’est plus un avènement-en-je c’est un événement-en-il. Je ne vis pas une expérience immédiate, je la regarde à distance par l’intermédiaire d’un autre, de tous les autres, qui peuvent en parler. Elle devient un dérivé du langage, ce qu’« on » s’en dit du dehors. Mon expérience n’est jamais directe, elle est biaisée par le langage. Ce n’est pas « je sens » mais « je me dis que je sens », « je me dis que cela m’est arrivé », « il paraît que …», je m’en fais la réflexion. Entre nous et notre propre conscience, un voile s’interpose. Les mots s’immiscent entre l’expérience et nous. Nous vivons extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes.
Il y a les choses dehors et nos réflexions sur les choses dedans. Mes réflexions sur les choses, quand elles passent devant moi pour se faire connaitre, deviennent aussi du « hors » de moi. Si tel était le cas nous verrions deux choses : la chose en soi dans son existence-au-monde et la chose pensée en moi. Il y aurait deux « où » de l’expérience. Comment pourrions-nous faire le lien entre les deux pour revenir à la conscience d’une seule chose ? Notre « réflexion sur » serait toujours séparée de « ce » sur quoi elle porte, par une distance invincible, indépassable, déchirante. Le connaisseur reste toujours distinct de l’objet connu. Quand « on » pense, quand « on » lit, quand « on » perçoit c’est toujours « sur », « à propos de » quelque chose, mais cela ne nous donne pas la chose elle-même. Ce n’est pas de simplement parler de l’eau, ni la simple vue d’une source qui donnera une pleine satisfaction à l’assoiffé, c’est de boire effectivement une bonne gorgée. C’est « moi » qui bois, pas une image de moi regardant l’élément eau. L’intellect nous éloigne toujours de nous-mêmes. Qui fuit cette Intimité demeure en exil (Q, 10).
Une chose ne nous est jamais donnée en deux fois, dans une version existante (dehors) et dans une version pensée (dedans). C’est toujours déjà une existence unique intimement vécue en conscience. Mais elle est revêtue par « je me dis que », « on dirait que », un tissu de réflexions que je me fais à son sujet, le voile d’imagination et le tissu d’illusions (Q, 77).[6]
Ce mot de « réflexion » évoque le miroir. Celui qui se reconnait dans le miroir éprouve immédiatement une impression, dans l’impératif « Sois ! » Sa personne apparaît instantanément à sa vision directe, sans distance. Il ne se regarde pas en train de regarder une image, il se voit, il se reconnait tout de suite dans son existence. Il fait un avec la personne dans le miroir. C’est ainsi que nous voit Dieu. L’amour demande deux choses : un aimé et un amant, donc il y a une distance, une séparation entre l’aimé et l’amant. Il y a un état plus haut que ce stade-là, un état où cette distance, cette séparation entre l’aimé et l’amant n’existent plus car elle disparaît. C’est celui qu’Allah a appelé « Invoquez Moi, Je vous invoque » (Cor. 2, 152) (Q, 30).
Si maintenant l’image « se dit qu’» elle pense par elle-même, qu’elle réfléchit toute seule, qu’elle peut se voir en se passant du témoin qui se reconnait en elle dans le miroir, elle se prend à témoin de sa propre existence. « Je » suis témoin de « cela », du fait que « je suis », dans la mesure où je peux m’en faire la réflexion. En portant un témoignage « sur » soi elle pose ce soi devant elle, elle le met en avant et le désigne par l’indicatif présent « je suis », elle le déclare « existant », et elle se met en retrait en tant que « conscience » observant un état de fait, « je sais que je suis ». Comme si son être était le produit ou l’effet de sa réflexion, comme si nous pouvions nous trouver, rencontrer notre âme au moyen d’une pensée. ٱلْحَمْدُ لِلَّهِ ٱلَّذِى هَدَىٰنَا لِهَٰذَا وَمَا كُنَّا لِنَهْتَدِىَ لَوْلَآ أَنْ هَدَىٰنَا ٱللَّهُ, Dieu soit loué de nous avoir guidés ici, et nous n’aurions pas trouvé la bonne voie si Dieu ne nous avait pas guidés (Cor. 7, 43). D’où la prière : « Ne me laisse pas m’en remettre à mon âme le temps d’un clin d’œil, ou moins encore » (GC, 2e part, chap. 3, § 4). Ne m’abandonne à une pensée, à une image de moi prétendant voir et avoir son existence à elle ; إِنَّ ٱللَّهَ بَصِيرٌۢ بِٱلْعِبَادِ, en vérité, Allâh voitparfaitement ses serviteurs (Cor. 40, 44).
L’âme « se » voit dans le « Sois ! » de Dieu. Dès qu’elle vole à Dieu l’acte par lequel il nous voit, elle ne fait que se regarder, elle fait de son existence un simple objet de réflexion. Ma présence est réfléchie en « il », en témoin conscient d’une existence extérieure. « Il » se trouve que je pense à moi comme existant pour moi devant moi = « je suis au courant de ma présence, je me dis que je suis en train de me regarder être et de regarder tout ce qu’il y a dans le miroir ». Si vous dites : « je suis conscient », cela veut simplement dire que : « je suis conscient que je pense au fait d’être conscient et de regarder tout autour de moi ». Mon âme, ma vie entière m’est rendue étrangère par la puissance de cette réflexion. Notre âme est notre ennemie la plus acharnée et notre adversaire le plus revêche? « Ce qui t’advient de mauvaise chose provient de ta propre âme » (Cor. 4, 79), (D).
La personimage dans le miroir di-vise l’intérieur de l’extérieur. Elle se dit qu’elle existe à l’intérieur de ses contours, dans la portion d’espace occupé par sa forme dans le miroir, et que tout le reste se trouve à l’extérieur. Elle pense regarder des choses réelles dans l’espace. Elle ne cesse de passer alternativement d’un côté et de l’autre, du regard sur soi à celui posé sur les choses. Mais c’est toujours sur le même plan de réflexion que tout cela a lieu. Intérieures ou extérieures c’est tout réfléchi, pensé, parlé, jamais vécu en direct.[7] « Je vois une forme à l’extérieur» veut dire « je suis en train de penser qu’il y a cette forme dehors », je m’en fais la réflexion. Cela ne démontre pas l’existence réelle des choses à l’extérieur, mais leur simple représentation dans le mental qui se tient ce discours.
L’image tombe sous la dépendance du miroir matériel, sa réflexion a lieu « en » lui. De même, dans ma pensée, dans le moi réfléchi, je suis pour moi à condition de m’apparaître dehors. Cela se traduit par la conviction « je suis… le corps… dans le monde ». Moi aperçu dehors, hors de ma présence d’esprit chute dans la pensée d’être un simple corps. Le corps comme instrument d’action de l’âme. Notre propre présence, quand elle est regardée comme extérieure à nous, devient cette forme d’absence qu’est le corps physique. La réflexion « je suis» s’accompagne toujours d’un complément d’objet direct : « je suis quoi ? » Le corps. Où ? Dans le monde. La matière nous a submergés et nous ne faisons plus cas que d’elle (M, 34). Tel est le tragique de la condition humaine décrit par Seyyidunâ ‘Ali. Cette Dunyâ, avec tous les efforts déployés pour elle, tous les sacrifices consentis, les soufis disent que c’est une illusion, qu’elle n’a pas de sens et les Compagnons du Prophète, eux aussi, l’ont dit. Seyyidunâ ‘Alî (le gendre du Prophète) a dit :
« Ton remède est en toi et tu ne le vois pas.
Ton secret émane de toi et tu ne le ressens pas.
Tu prétends être quelque chose de très petit
Alors que tout l’univers est en toi » (M, 10).[8]
Comme l’image réfléchie dans le miroir, notre réflexion demande au corps d’assurer sa perpétuation. Si le miroir se brise ma réflexion disparaît. Le mental est toujours associé au corps. C’est la base de toutes nos peurs. Si le corps disparaît, notre réflexion s’en va avec lui.[9] D’où le souci d’avoir toujours un jour de plus. Nous ne devons pas être dupes de cette Dunyâ, ne pas nous laisser leurrer par elle car elle n’est pas vraie. Il ne faut pas être crédule, cette vie ne présente en tout et pour tout que l’équivalent de quatre jours. Il faut voir ce qu’il nous reste à vivre et ce que nous avons fait pendant les années passées. Une fois, sidi Chaykh m’a demandé (c’était une semaine avant sa mort) : « J’ai quel âge ? » J’étais étonné de sa question. Il m’a dit : « J’ai 75 ans, et où sont toutes ces années ? Rien du tout. Même si on m’ajoutait encore 75 années, elles passeraient avec la même vitesse et je n’aurais rien dans la main ». En comptant les jours et les années, nous sommes étonnés de les voir filer entre nos mains sans rien pouvoir y faire. Il vaut mieux les rattacher à Allah, à quelque chose qui dure. Tout se perd et s’efface, sauf les années que nous avons rattachées à Allah en étant proche de Lui (M, 30).
Nous ne nous sentons plus dans le Soi de notre vie réelle, nous nous regardons en pensée, dans le concept « je suis » prenant la forme d’un corps équipé d’une conscience, fonctionnant dans le monde sous le regard d’un « il » qui nous fait dire « il me semble que je vois », « il me paraît que je pense», « il est clair pour moi que je vois ceci devant moi ». D’où vois-je tout cela ? D’une position extérieure, en « il », dans la troisième dimension de l’espace.
Ce « il » provoque une crise de conscience. La conscience est dans une situation critique. On parle de « regard critique ». Critique veut dire « en crise », tiraillé, déchiré. La conscience est en crise parce qu’elle ne peut jamais se voir regardant quelque chose. Soit elle tourne son regard vers soi et elle oublie le dehors. Soit elle regarde un dehors qui absorbe la totalité de son énergie et la plonge dans l’oubli d’elle-même. Le regardant et le regardé ne sont jamais synchrones[10], de sorte qu’il n’y a jamais de regard sur le monde. C’est une pensée de regard, une réflexion sur la réflexion. Je pense que je regarde dehors. Tout cela appartient au même plan de réflexion qu’est le miroir. Je ne trouve rien dehors, que des pensées de dehors, des pensées de choses, des pensées d’événements, des pensées de moi. Cette perception-là est pur néant (M, 22). « Replie cet univers, tu seras gagnant » (Sidi al-‘Alaoui) : l’univers et ce qu’il contient, la vie d’ici-bas et son contenu (biens, enfants, santé etc…), tout ce que nous avons en cette vie, toutes ces choses sont une mer dont les vagues s’entrechoquent, et notre état est comparable à une personne qui nage dans la mer et sur qui, de temps en temps, est lancée quelque chose : lorsque les choses lancées sur ce nageur deviennent trop nombreuses, elles lui sont pesantes, impossibles à porter, et elles finissent inévitablement par le noyer. Nous sommes dans la vie ici-bas comme ce nageur dans la mer, et si notre vie est pour Allâh Seul, nous faisons partie de ceux qui nagent dans la mer, légers, libres, exempts des charges pesantes qui noient leur porteur au plus profond de l’abîme (M, 32).
Si maintenant je pense à moi, si je veux me regarder regardant, si je veux me voir en train de voir, en tant que sujet regardant, je ne vois rien ni personne. La conscience dédoublée en je/me est appelée la conscience malheureuse. Elle est malheureuse parce qu’elle ne peut jamais se rejoindre, se voir, réaliser une silencieuse et joyeuse coïncidence avec elle-même, fêter les retrouvailles d’un soi. « Je vois quelque chose » à l’extérieur, veut dire « je me vois, intérieurement, en train de regarder quelque chose », « je me sais regardant ». Mais je ne peux me regarder car « je » et « me» ne sont jamais synchrones.
Dès que « je » veut « me » regarder en face, mon « je » fait volte-face pour garder son statut d’observateur d’un « me » extérieur.[11] L’autoaperception, l’observation de soi repose sur cette dichotomie du « je suis » (spectateur, observateur, soi intérieur, supérieur, animique) d’un « ceci », « ci-devant » (me, observé, acteur, inférieur, physique). Soit « je » rentre en lui-même et s’oublie comme observé, soit il passe du côté monde – chez « me » –, et s’oublie comme observateur. Dans les deux cas, regardant et regardé ne se rencontrent pas. Ils sont séparés par l’ « avant » et l’ « après », le « devant » ou le « dedans ». Tout regard sur moi-même est la vision d’un œil de verre.
« Je me vois d’ici ». Mais ton « d’ ici » est un « là » vu. Le voyant est toujours dans le noir. Mon esprit ne peut s’objectiver, sortir pour se voir devant. Avec quel moi pourrais-je voir cet autre moi placé devant ? Comment me retirer de l’expérience « je » et en faire du « il ». Avec quel moi pourrais-je sortir de moi pour observer un moi autre ? Je ne peux passer derrière moi pour me voir. مَّا جَعَلَ ٱللَّهُ لِرَجُلٍ مِّن قَلْبَيْنِ فِى جَوْفِهِ, Dieu n’a pas mis deux cœurs dans la même poitrine (Cor. 33, 4). Il n’y a pas deux moi dont l’un serait le témoin de l’autre. Notre expérience intime nous donne la certitude que notre esprit est un, notre moi est un.[12] Le moi observé sur la scène du monde est tout aussi illusoire que le moi d’arrière-plan qui exerce sur lui un droit de regard.
Ma vraie vie est pour moi un angle mort, un point aveugle, un trou noir. C’est ce point noir de l’existence qui est retiré par les anges de la poitrine du Prophète et il devient capable de voir à 360 °. Il n’est plus hanté par une arrière-pensée de lui-même échappant sans cesse à sa vue. Il voit directement le voyant. Tout ce qu’il voit n’est plus « devant » mais est lui. Il en va de même pour nous au fond. Quand je vois une forme en conscience, je ne la regarde plus dans l’espace.[13] C’est une forme de conscience, une forme de moïté, une manière pour moi de me sentir en forme. Il n’y a pas de circonstance extérieure. Quand je me vois dans le miroir, je ne regarde pas une forme extérieure, dans l’espace, je me vois directement, ma présence personnelle, sans distance, en pleine forme. Beaucoup de gens ne comprennent pas ( la véritable signification du verset ) : « ne t’avons-Nous pas dilaté la poitrine ? » (Cor. 94, 1) et, dans leur explication de la dilatation de la poitrine, ils s’appuient sur une compréhension purement matérielle, disant : Sayyidunâ Jibrîl et Sayyidunâ Mikâ’îl – sur eux et sur notre Prophète la meilleure des Grâces et des Salutations de Paix divines – vinrent trouver notre Seigneur Muhammad – qu’Allah répande sur lui Sa Grâce et Sa Paix – ouvrirent sa poitrine, sortirent son cœur et en retirèrent un morceau de chair noire, ainsi qu’il est raconté dans le hadith bien connu et transmis selon de multiples chaînes. Tel est donc le récit qui présente de manière claire la réalité concrète (tujassimu bi-wudûh) de l’« ouverture » de la poitrine pour ce qui est de notre Seigneur Muhammad – qu’Allah répande sur lui Sa Grâce et sa Paix – mais nos Maîtres disent : « La dilatation de la poitrine, c’est l’ouverture des coeurs et « ne t’avons-Nous pas dilaté la poitrine ? » veut dire : « Ô Muhammad ! Ne t’avons-Nous pas ouvert les serrures de ton coeur, afin qu’il n’y ait sur lui aucune rouille ? » Lorsque la rouille a disparu et que les portes de ton cœur se sont ouvertes, alors tu saisis et comprends, et si tu reçois un « rappel » divin, tu te « rappelles» (M, 31).
Ce Rappel du soi complet fait que nous ne sommes pas malheureux en sa compagnie. Il soigne la maladie diviseuse de la conscience pensante. Chaque fois que le voyant veut se trouver dans une forme vue, faire l’expérience de lui-même en dehors de soi, il ne perçoit que l’ombre de lui-même, une réflexion. Pour se trouver, échapper au malheur, il faut que ce regard obsessionnel sur soi cesse.[14] « Celui qui leur tient compagnie n’est pas malheureux ». Cela n’est pas dans le Coran, mais c’est un hadith et les gens diront au Prophète : «Tu as dit : ‘Celui qui leur tient compagnie n’a pas de malheur’ ». Et le Prophète leur répondra : « Oui, je tiens parole ». Toujours, le bon vaincra le mauvais. Ainsi, ceux qui s’intègrent dans le cercle de dhikr, ou ceux qui font le dhikr, Allah leur évite d’être malheureux. (M, 27). Celui-là est donc d’entre les gens de la félicité, seulement pour avoir été parmi ceux qui font le dhikr. C’est donc ce groupe qui est la wasîlat – l’accès à l’union (M, 21).
[1] « Par le mouvement d’une seule pensée, l’Ignorance est entrée dans notre vie » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, Albin Michel, t.1, 2023, p. 80.
[2] « Le Dhammapada parle de la nécessité de se débarrasser de la conscience… ‘Détruire la conscience’ signifie détruire la conscience superficielle et relative. Cela signifie aller au-delà de la bifurcation entre sujet et objet. Le sujet et l’objet, avant de se séparer, émergent d’un endroit où il n’y a pas encore de distinction entre eux. Le monde que nous prenons pour acquis et que nous voyons est une reconstruction intellectuelle ; ce n’est pas la réalité véritable. Nous l’avons reconstitué à travers nos sens et notre intellect, et nous croyons que cette fabrication est la véritable réalité. Mais pour atteindre le moi intérieur, il faut éradiquer cette relativité superficielle. Détruire la relativité ne signifie pas en créer une autre, mais découvrir la relativité elle-même comme étant indivisible en termes relatifs – ce qui, encore une fois, est difficile à comprendre. Toutefois, le moi intérieur n’est atteint que lorsque cette relativité est transcendée, quand il n’y a plus ni sujet ni objet… Lorsqu’il n’y a ni sujet ni objet, nous sommes dans un état semblable à celui que nous avions avant de naître dans ce monde. Nous voyons les choses comme nous les voyions avant notre venue au monde » D. T. Suzuki, Buddha of Infinite Light, Shambala Publications, 1997, p. 39.
[3] « L’intelligence fondamentale nous suit partout. Big Brother nous observe. Bien qu’aucune entité extérieure ne nous observe et ne nous hante, nous nous hantons nous-mêmes…Vous êtes extrêmement occupé à vous observer, à vous observer vous observant, et à vous observer en train de vous observer vous observant. Et ça continue… Vous essayez de vous sécuriser et, une fois en sécurité, vous essayez de mettre cette sécurité en sécurité. De telles fortifications peuvent prendre l’extension d’un empire infini… Vous devez voir l’ironie de cette structure enchevêtrée d’autodéfense. Vous devez abandonner l’observateur, et celui qui observe l’observateur. Pour y arriver il faut laisser tomber le premier observateur, l’intention protectrice elle-même » Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine. Au-delà du matérialisme spirituel, Seuil, avril 1976, p. 55.
[4] « Si l’on a la moindre idée d’une relation – j’ai telle expérience, je fais ceci – alors ‘je’ et ‘ceci’ sont deux personnalités extrêmement fortes, sur un pied d’égalité. Il y a aura, de quelque façon, un conflit entre ‘je’ et ‘ceci’… L’observateur est seulement une paranoïa. On peut être complètement ouvert, avoir une vision panoramique, sans avoir à distinguer entre deux parties, ‘je’ et ‘autre’» Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine. Au-delà du matérialisme spirituel, op. cit., p. 81, 83.
[5] « On demanda à Shibli : ‘Qui a été ton premier guide sur la voie du mysticisme et du soufisme ?’ Il répondit : ‘En fait, c’était un chien que je vis au bord de l’eau. Il voulait boire ; mais, voyant son reflet dans l’eau, il le considérait comme un autre chien et s’enfuit. Il mourait de soif, mais avait peur de s’approcher. Enfin, l’envie de boire l’emporta et il se jeta à l’eau. Dès qu’il y fut tombé, l’autre chien disparut et il but tout son content. L’obstacle qui empêchait le chien de réaliser son désir n’était que lui-même. Ce n’était que le reflet de son moi’ » Djamchid Mortazavi, Soufisme et psychologie, éditions de Rocher, 1989, p. 171.
[6] « Nous vivons tous dans une ‘sphère mentale’. Vos pensées ne sont pas votre propriété : elles appartiennent à tout le monde. Ce ne sont que des pensées mais vous créez une contrepartie : le ‘penseur’ qui lit chaque pensée. Votre effort pour contrôler la vie a créé un mouvement secondaire de pensée en vous et vous l’appelez ‘JE’. Ce mouvement de pensée en vous est parallèle au mouvement de la vie mais il en est séparé, il ne peut jamais être en contact avec la vie. Vous êtes une créature vivante et cependant vous menez votre vie entière dans le mouvement de cette pensée isolé et parallèle. Vous vous retranchez de la vie – et c’est contre-nature » Rencontres avec un éveillé contestataire, U. G., Les Deux Océans, 1986, p. 58.
[7] Le maître Zen Bassui (1327-1387) dit « Brisez les miroirs » Masumi Shibata, Les Maîtres du Zen au Japon, Robert Laffont, 1974, p. 261.
[8] « Et tu dis que toi, tu serais un petit corps, alors qu’en toi est enveloppé le monde le plus grand » Ali ibn Abî Tâlib, in Mullâ Sadrâ Shîrâzî, Le verset de la Lumière, commentaire, texte établi et traduit par Christian Jambet, Les Belles Lettres, 25 mai 2009, p. 74.
[9] Si mon existence concrète, réelle, est extérieure à ma conscience, j’aurais l’impression que je tire mon sentiment d’exister du dehors. L’homme est donc une partie de l’univers matériel et s’explique entièrement à partir de ce dernier. Qu’on le veuille ou non, c’est cette conception de l’homme qui, par des voies diverses, détermine la pensée de notre temps.
[10] « Face à face toute la journée, mais pas un moment en face » Masumi Shibata, Les Maîtres du Zen au Japon, op. cit., p. 74.
[11] « Le connaissant n’entre absolument pas dans le champ visuel une fois qu’on s’est appuyé sur le point de vue de la connaissance objective » Nishida Kitaro, A propos de la philosophie de Descartes, in L’Éveil à soi, trad. Tremblay, CNRS éditions, 2003, p. 53.
[12] Ceci nous révèle dans toute sa profondeur la parole du Christ : « Bien sûr, si j’étais seul à témoigner de moi, mon témoignage ne serait d’aucune valeur. Mais j’ai un autre témoin et je sais que son témoignage est vrai » Jean 5, 31-32.
[13] « On ne peut pas dire l’objet transcende le champ de conscience au sens où il serait entièrement en dehors d’elle, car étant placés pour notre part dans la conscience, nous ne verrions plus aucun objet » Michel Dalissier, Anfractuosité et unification, La philosophie de Nishida Kitaro, op. cit., p. 419.
[14] « La Voie c’est s’étudier. S’étudier c’est s’oublier. S’oublier soi-même signifie être certifié par toutes les existences du cosmos. Être certifié par toutes les existences du cosmos, c’est se laisser dépouiller de son corps et de son esprit, ainsi que du corps et de l’esprit d’autrui » Traduit du japonais par Maître Taisen Deshimaru in Le trésor du zen, textes de Maître Dogen – Spiritualités vivantes , Albin Michel , mai 2003, p 141-142.
