Comment arrivons-nous à nous persuader que nous vivons tous dans le même monde, objectif ? C’était déjà la conviction d’Héraclite : Les éveillés n’ont qu’un monde unique et qui leur est commun ; chaque dormeur au contraire se porte vers un monde qui lui est propre.[1] Le monde de l’état de veille est commun à tous, le monde du rêve est propre à celui qui le fait. Celui qui dort, sa vision n’a pas de valeur effective sauf si elle est confirmée par la vision à l’état de veille…ce n’est pas la vision dans l’état de sommeil qui est valable, c’est celle à l’état de veille (M, 19).
Se sentir éveillé c’est être-au-monde. Comment ouvrons-nous la fenêtre donnant sur le dehors du monde ? Pour parler en toute rigueur disons : comment ouvrons-nous la troisième dimension de l’espace, celle qui laisse les choses s’étendre « devant » nous ? [2] Si nous faisons l’inventaire de ce que nous avons « devant », nous devons dire que c’est à peu près tout : le monde des corps, mon corps, ses actes, mes idées, mes sentiments, et même moi regardant tout cela. Notre moi mental est devant nous. Tous les évènements du film de ma vie mentale sont devant. À l’évidence, la réflexion que je poursuis est devant, comme une espèce de ruban. Et le commentaire que je me fais, en aparté, optimiste ou teinté d’inquiétude, sur la progression de ma réflexion, je m’observe aussi en train de l’observer.[3]
La pensée, l’idée est un objet mental apparaissant dans un espace psychologique. Avec une idée on a la sensation qu’on est devant un être que l’on n’a pas matériellement figuré, qu’on situe encore dans le domaine de l’esprit, mais qui résiste à l’être spirituel que nous sommes. Donc on est devant une espèce d’objet spirituel. L’espace dans lequel se déploient les phénomènes psychologiques et mentaux n’est simplement pas l’espace dit objectif, physique. Mais le modèle est le même. Les pensées, les idées, les sentiments semblent apparaître devant nous avec leur sujet central, le « me » du « je », comme des objets.
Nous regardons nos pensées, nos « états » d’âmes comme des événements, des choses nous arrivant dans une espèce d’extériorité spirituelle (le champ psychologique). Nous vivons notre esprit comme un espace avec une troisième dimension où nous pouvons voir, mettre en perspective nos vécus. Nous pouvons nous déplacer à l’intérieur de cet espace, envisager notre vie mentale sous plusieurs angles. Nous avons une marge de manœuvre, une puissance de rotation, un espace de circulation qui nous permet de prendre de la distance vis-à-vis de nous et de nous rapprocher de nous. Il y a des états d’âme dont on s’émeut dès qu’on les connaît, des joies et des tristesses avec lesquelles on sympathise, des passions et des vices qui provoquent l’étonnement douloureux, ou la terreur, ou la pitié, des sentiments qui passent d’âme en âme par des résonances sentimentales qui se propagent un espace de conscience commun.
Mais restons pour l’instant avec l’espace physique. La troisième dimension est celle qui garantit aux choses leur objectivité, leur existence hors de notre conscience. Nous pouvons les voir là, mais en les voyant nous estimons en même temps qu’elles appartiennent à cet espace, à ce champ d’aperception visionnaire, au champ de l’existence objective qu’on appelle « le monde ». C’est de « là », à partir de ce milieu, de ce champ de présence « extérieure » que nous voyons venir les choses, que nous avons la sensation qu’elles nous « arrivent ». Ce dehors est la condition de toute expérience possible, visible, tangible.
Comment se convaincre qu’il existe un « en dehors de nous » ? Nous n’y arrivons pas. Au fond toute cette histoire d’extériorité du monde ne nous intéresse pas directement. Nous ne voyons rien à l’extérieur. Le monde des choses, objectif, concerne un autre, accapare l’attention d’un implant d’extériorité dans notre moi-esprit. C’est quelque chose d’autre en moi qui voit du hors de moi. Précisément je dois faire intervenir la vision d’un autre pour aboutir à la conclusion que nous sommes en présence d’un espace commun de perception, que nous voyons tout sur une scène objective. Je trahis ma vision divine en procédant à cette comparaison. Nous avons vécu une Intimité rejetant loin de nous l’autre ; tout autre que Lui, nous le voyons disparaître à nos yeux (Q, 3). Le raisonnement qui pose les choses hors de nous n’est jamais droit, il est oblique, indirect, il passe par la médiation de l’autre. Le monde extérieur est un univers de discours, un dialogue fictif que j’établis avec l’autre, de manière pour ainsi dire inconsciente, un « je me dis que » (« je » regardant « me » comme un autre) sous-jacent à toutes mes démarches conscientes.
Voilà ce qu’on se dit pour poser l’extériorité du monde : Je suis ici, je perçois cet objet là-bas, cette tasse sur la table. Tu es là aussi, dans la cuisine, tu perçois la même tasse sur la même table, mais de là où tu es, d’un autre point de vue, avec une conscience autre, connexe, mitoyenne, distante de la mienne. La tasse réelle projette son image dans ma conscience et c’est ce que je perçois. Tu regardes la même tasse, elle projette également une image dans ton âme d’un autre endroit. Nous convenons alors, en confrontant nos descriptions, que nous sommes en présence de la même tasse, donc que cette chose existe en soi, indépendamment de nos points de vue subjectifs, de nos perspectives d’individus conscients. Le monde « objectif » se constitue par ce détour. C’est en comparant nos points de vues que nous inférons l’existence « en soi » de l’objet, coupé de nos consciences. Tu vois la même table, la même tasse que moi. Donc ça veut dire que, dans leur existence même, elle sont indépendantes de nos consciences et donc qu’elles se fondent en elles-mêmes, qu’elles existent en elles-mêmes, qu’elle sont objectives.
Cette tasse, cette table, ne sont pas une rêverie subjective, un produit de nos imaginations. Elles existent en soi, indépendamment de notre être-au-courant-d’elles. Leur existence, leur présence, leur être là est posé en dehors de nos consciences, de nos pensées, de nos idées, des images que nous en avons. L’être réel est séparé de la conscience.
Cet argument a une grande force de persuasion mais c’est un colosse au pied d’argile car il repose sur un sophisme inconscient. Écoutons-nous parler : Je vois la même chose « en même temps » que toi d’un « autre endroit ». Le décor est planté ; celui de l’espace-temps. Ce raisonnement implique que nous voyons les choses dans l’espace et le temps : dans un même temps, dans un espace autre.
Espace : c’est nous, notre esprit qui voit. Notre esprit ne se trouve pas ici ou là, dans l’espace. L’esprit, unique assise de ma personne, est insitué et insituable. Or nous venons de spatialiser l’esprit. Dire que tu vois la même chose « à côté » de moi, ou « en face » de moi veut dire que chaque esprit est attaché à l’endroit où il se manifeste. Nos consciences, en tant que rivées à leurs corps, sont séparées par des intervalles. Mais un esprit ne voit rien dans l’espace. L’espace ne voit rien, ne sent rien, et ne donne rien à sentir aux objets qu’il contient. Il ne leur permet pas de se voir. Il n’est pas capable de les « sensibiliser », de leur faire sentir leur présence. Notre esprit, en tant qu’il se sent et se sent voir, n’est pas dans l’espace, il va, traversant les masses, les formes des corps (Q, 73).
Pour soutenir que nous voyons la même chose de deux points de vues différents il faut insensibiliser nos visions. Pour conclure que « je » vois exactement la même chose que « ce » qu’ « il » perçoit, il faut faire abstraction de toute sensibilité personnelle et ne retenir de l’objet que ses caractéristiques extérieures, celles qu’il emprunte à l’espace précisément. Ce que « je » vois est toujours une impression vive. Pour en faire un objet mort je dois le dépouiller de toute qualité sensible et ne retenir de lui que sa pellicule extérieure, sa forme, ses coordonnée-spatio-temporelles.[4] Ces données sont équivalentes pour toutes les consciences, elles ne mettent en jeu aucun pouvoir de la sensibilité. Si je dis 1 + 1 = 2, ce que comprend l’autre est strictement équivalent à ce que j’en comprends moi. Nos contenus cognitifs sont interchangeables, superposables. C’est une information, une notion également distribuée dans les consciences, sans différence qualitative. Le nombre, la quantité est le minimum d’intelligibilité requis pour déterminer une chose, lui assigner sa place dans une portion d’espace et fixer son point d’apparition dans le temps.[5]Ce sont des données impersonnelles qui ne nous disent rien de la vie réelle de la chose. L’objet est le volume géométriquement mesuré. Et c’est au moyen de ces mesures impersonnelles que nous supposons l’existence d’objets extérieurs à nous.[6] Il est là, à telle distance mesurable, avec telle surface observable, réductible à telle quantité d’étendue, à un moment donné datable ; je peux observer son évolution en suivant sa trajectoire dans le temps. Je décris un objet géométrique impersonnel. Un objet mort, qui n’émeut pas. Nous imposons une mortalité générale à tout ce que nous voyons, ou pensons voir.
Nous ne voyons pas des objets mais des mesures mentales, des concepts sensorialisés. Nous croyons sentir avec notre pensée. En regardant dehors nous appréhendons des objets dans un espace non-vécu. C’est notre auto-extraction de l’impression qui dégage un espace de vue, vide de toute vie personnelle, qui élimine du sujet connaisseur toute vibration existentielle, qui le persuade que ce qu’il « a » devant lui est de la non-impression, de la perception objectale. L’espace où je vois l’arbre, l’espace de la perception, l’espace du monde, je dis que c’est un espace objectif non vécu, pourquoi ? Parce que j’éjecte du vécu, de façon très arbitraire, toutes mes sensations visuelles, ce que cela me fait, à moi personnellement, de voir cet arbre, mon arbre. C’est un volume d’arbre, non vécu dans une impression personnelle. C’est l’arbre de tout le monde, qui pourrait être perçu là par n’importe qui de manière égale. « Toutes choses étant égales par ailleurs » dit-on. Quand on pose l’existence d’un non-moi, on pose l’existence d’un non vécu, de la non impression. Le monde extérieur c’est de l’impression traitée comme du non vécu.
Nous partons de cette espèce d’a priori que toutes nos perceptions se déploient dans l’espace, je parle de nos perceptions visuelles, et que toutes nos perceptions visuelles c’est des non-sensations, c’est du non vécu, et un non vécu qui sépare. Quand l’impression se dégrade en chose perçue à l’extérieur, séparée de mon esprit, elle semble s’imposer à moi du dehors. Les circonstances particulières, je les vis comme se produisant dans l’espace objectif ; je suis incapable de voir en elles une aventure de ma conscience, de voir que je les vis ; je subis du non-moi.
Je fais passer mon impression pour du non vécu, du non moi. Dire « je vois quelque chose là-bas » c’est dire que je ne la suis pas, que je ne la vis pas personnellement mais que cette chose appartient à un espace commun de perception, anonyme, inhabité par une sensibilité propre. L’état de séparation se met en place, c’est le monde de la perception : moi/ rupture/ non moi. Le monde est « hors » de moi, donc c’est du non vécu. Moi-conscience je suis ici, et Monde-existence est là, devant moi, en face.[7] Et moi qui suis dans ce monde je ne peux jamais me rejoindre, je suis en état de rupture avec moi.
L’espace est insensible et ne donne pas à ce qu’il contient le pouvoir de sentir. C’est un vaste champ pour exercer le sens de l’égalité conceptuelle, dépouillée de tout sentiment personnel, et qui nous pousse dans l’angoisse du dénuement.[8] Notre perception, lorsqu’elle porte dehors est anesthésiée. Elle ne sent rien, elle est devenue folle. Le fou est ce qui ne se sent plus.
L’espace est le lieu des avoirs : voitures, villas, terrains. Et nous disons alors : « Quelle chance ils ont d’avoir tous ces biens » ! Les gens sont en compétition pour acquérir des richesses et, une fois qu’ils les ont, ils retournent vers leurs familles, très contents (M, 28). Ils ne réalisent pas qu’ils suivent le sort de ces biens. L’espace les sépare de nous et nous les enlèvera bientôt. Tout ce qui vient, vient pour s’en aller. Nous attendons le moment de la séparation d’avec ces biens, car ceux-ci vont partir. Par exemple, un nouveau PDG vient d’être nommé dans une administration : les uns le félicitent, les autres disent : « Il ne restera pas longtemps, il partira » (M, 28).
L’espace social est le lieu des statuts, des positions, des places. Le monde semble être déjà sur place et distribuer des places à ceux qui sont appelés occuper des fonctions. Nous pensons que le monde existe d’abord et que nous venons ensuite pour y faire un bref passage. C’est un monde préconçu, préfabriqué, prêt à porter. Ma « place » est stable, moi non.[9] Ce poste que vous occupez, s’il était éternel, il appartiendrait encore à votre prédécesseur, autrement vous ne l’auriez jamais obtenu. Et ce poste dont vous êtes tellement fier, il n’est pas durable ; il vous arrivera la même chose qu’à celui qui vous a précédé. Ce poste n’était pas vacant, il était occupé. Vous pouvez mourir, ou vous serez mis à la retraite, ou il peut y avoir un détrônement, un renversement, ou un coup d’État, vous pourriez être tué ou pendu. Nous voyons que ces postes pleins de responsabilités sont aussi pleins de risques. Il n’y a aucune garantie de sécurité (M, 28).
L’espace et le temps sont le théâtre de notre mort. Rien de ce qui appartient à ce monde objectif ne peut rester avec nous. Nous ne pouvons en jouir toujours. Ils sont les instruments de la séparation. Mon père, ces jours-ci ne peut plus sortir. Tout ce qu’il peut faire c’est passer du lit au pot sous le lit. Il ne peut plus marcher. Je n’aurais jamais imaginé que mon père puisse en arriver là. Pourquoi est-ce que je n’aurais jamais imaginé cela ? Parce que j’étais imprévoyant, distrait. Et nous tous y passerons si nous vivons longtemps. Rien ne pourra empêcher la maladie et la vieillesse d’arriver. Tous les biens du monde ne pourront les arrêter. Sidi Malik m’a raconté, une fois que je lui rendais visite, l’histoire d’un milliardaire qui possédait un très grand verger valant des milliards. Il y avait tout ce qu’on peut imaginer en matière de fruits et plaisirs. Il en a fait une résidence. Et il est tombé malade, d’une maladie qui lui interdisait de goûter aux plaisirs de sa propriété (M, 28).
En suivant le cours des choses nous devenons instables, toujours sous l’emprise de la peur et du désir. Nous sommes possédés par ce que nous aimons : personne ou objet. Nous en sommes esclaves. Il est impossible d’aimer une chose et d’en être libre (M, 28). Le souci de l’extérieur opère en moi la mort de la vie, alors que mon esprit doit opérer la mort de la mort. Les vrais hommes sont ceux qui ne consentent à avoir qu’Allah avec eux. Celui qui a Allah avec lui… ! Allah, qui est éternel et impérissable, n’abandonne jamais celui qui est avec Lui. Celui-là reçoit d’Allah une grandeur que personne n’a jamais eue et qui jamais ne disparaîtra… Le Don d’Allah est complet et durable, jamais repris. Celui qui noue une relation avec Allah et la maintient, rien ne peut la dénouer. Elle sera durable (M, 28).
Dieu seul peut soigner la peur de la mort, la seule peur, en nous faisant partager sa vie éternelle. L’homme de Dieu est pour au-delà de la mort. La seule réalité dont nous ne pouvons jamais être séparés, c’est Dieu. Nos seigneurs Soufis ont dit: « Quelle chance pour ceux qui ont eu Allah ! », parce qu’ils savent qu’Allah est éternel et durable. Il ne périt pas, Il vit éternellement. D’Allah, rien ne peut nous séparer. Et tout ce qu’on peut acquérir avec Allah ne périt pas non plus. Il y a un proverbe qui dit : « Mieux vaut le peu qui dure que le beaucoup qui périt ». Et Allah est à la fois « beaucoup » et « durable» (M, 28). Celui qui s’affranchit de l’idée d’extériorité pour être l’esclave de Dieu devient maître du monde : Sidi Bûzîdî, un de nos cheikhs, a dit : « Je suis le guide de la Voie et l’univers est dans ma poignée ». Tout est dans sa poignée, parce qu’il n’a besoin de rien, il n’éprouve aucun besoin, de quoi que ce soit ni pour quoi que ce soit. Ainsi, tout l’univers est dans sa main (M, 28).
Le temps : la même anomalie se produit avec lui. Quand je dis « tu perçois cet objet en même temps que moi », il ne s’agit pas du temps qualitatif que chacun ressent comme le présent de sa propre Vie, ce qui n’est senti qu’une fois.C’est le temps uniforme de l’horloge, la seconde inconsciente de l’événement qu’elle indique avec son aiguille. Ce temps est insensible, indifférent à ce qu’il « contient ». Il est midi pour un génocide comme pour une histoire d’amour. C’est la même seconde, les événements sont simultanés, synchrones, mais complètement insensibles, aseptisés, quand ils sont projetés dehors, hors du présent vivant de nos sensibilités vives.
Contrairement aux perceptions dans le temps du monde, nos impressions spirituelles ne passent pas. Une impression est un moment d’éternité revenant à l’éternité. L’éternité est la vie. Par exemple : tu as pris un thé avec un homme qui, après un certain temps, est devenu ministre. Tu vas lui rendre visite pour demander un service ; bien sûr il te rend ce service. Vous étiez ensemble, vous avez passé de bons moments tous les deux et il ne t’oublie pas : tu lui rappelles des souvenirs. Que dire d’Allah qui n’oublie pas, et c’est Allah, le Jour du Jugement, qui nous rappellera ces bons moments, ces soirées du dhikr et nous serons contents d’avoir un capital chez Lui. Et Allah nous rappellera toutes les émotions que nous avons ressenties, même celles que nous avons oubliées, des larmes au moment du dhikr, des moments de passion. Et c’est comme une rencontre de deux bien-aimés qui se réunissent après une longue séparation. Deux amis qui se rencontrent après une longue séparation sont bien contents de se voir, même s’il y a eu entre eux auparavant quelques ennuis ou quelques mésententes (M, 27).
La causalité : Ce raisonnement qui pose l’existence d’un monde en dehors de nos consciences est logique, mais pas réel. Sa conclusion, qu’on peut appeler sa force causale, porte à faux. Il suppose que je puisse quitter ma conscience pour aller voir par les yeux de la tienne, puis, en comparant « ce que » nous voyons, en conclure que c’est la même chose, que nos deux consciences coïncident en tous points, qu’il y a convergence de vues. Il y aurait des allées et venues entre deux centres d’observation. Or je ne peux jamais quitter ma conscience pour me mettre à la place d’une autre, sinon je m’oublierais moi et je deviendrais cette autre conscience. Deux êtres supposés identiques ne seraient pas vraiment deux, mais coïncidant en tout ils ne seraient qu’un seul et même être. Pour faire cette comparaison, il faudrait sortir un instant de soi et pénétrer son prochain. Mais le moi est incapable d’une telle transmigration.
Même si je pouvais me transporter dans une conscience autre pour voir ce qu’il y a dedans c’est toujours avec une conscience mienne que j’appréhenderais ce qui se passe dans la sienne, à ma manière. Je peux penser que j’observe le même objet mathématique que l’autre, appréhendé seulement au moyen du nombre, de la quantité, égale pour tous, mais chacun voit selon une impression personnelle, différente, incoercible, incommunicable, avec sa couleur personnelle. Je ne peux pas m’abstraire de « je » qui connaît au moment du connaître. « Simuler » la cognition d’autrui, pour varier l’angle d’approche d’un phénomène ne comporte nulle évasion à l’extérieur de son propre moi sentant. La convergence des perspectives cognitives, pour trouver un invariant, est une illusion mentale. La simulation est une dissimulation, le monde de la similitude est ce qui projette nos impressions spirituelles dans un espace-temps où elles semblent passer devant le regard de tout le monde. Tournant le dos à la similitude, inéluctablement vouée à disparition. C’est le mirage même, apparu comme un voile (Q, 65). Du Monde de la similitude détourne-toi, et ne lui prête aucune attention (Q, 79).
Dieu voit sans comparaison, sans établir de similitudes. Il est unique, il n’a en lui aucun autre avec qui il pourrait se comparer. لَيْسَ كَمِثْلِهِۦ شَىْءٌ وَهُوَ ٱلسَّمِيعُ ٱلْبَصِيرُ, aucune chose n’est semblable à Lui et c’est Lui qui entend et voit(Cor. 42, 11). Rien ne lui est semblable, il n’y a pas d’objet autre devant lui auquel il pourrait être comparé. Et c’est justement parce qu’il ne regarde pas dehors qu’il peut être Celui qui entend et voit. Il ne regarde pas quelque chose, il s’entend, se voit. Il n’a pas besoin de comparer une chose à une autre pour connaitre. Cette comparaison est impossible, car elle implique une séparation entre morceaux d’existences éclatés, alors qu’il SE voit en chaque chose ; c’est sa propre unité qu’il savoure, retrouve en chaque chose. Chaque chose est unique parce que l’Unique s’y retrouve tout entier. Il est à chaque fois en présence de lui-même, une présence une, insécable, qui ne se disperse pas en objets extérieurs, comparables les uns aux autres. Il se voit sans distance comme celui qui reconnait sa personne dans un miroir.
C’est à l’intérieur du Soi divin que nous voyons tout, pas dans le monde. مَا يَكُونُ مِن نَّجْوَىٰ ثَلَٰثَةٍ إِلَّا هُوَ رَابِعُهُمْ وَلَا خَمْسَةٍ إِلَّا هُوَ سَادِسُهُمْ وَلَآ أَدْنَىٰ مِن ذَٰلِكَ وَلَآ أَكْثَرَ إِلَّا هُوَ مَعَهُمْ أَيْنَ مَا كَانُوا۟, pas de conversation secrète entre trois sans qu’Il ne soit leur quatrième, ni entre cinq sans qu’Il n’y ne soit leur sixième, ni moins ni plus que cela sans qu’Il ne soit avec eux, là où ils se trouvent (Cor. 58, 7). Si nous sommes convaincus que nous voyons, que nous avons affaire à « une » réalité, et que celui avec qui nous parlons peut la reconnaitre aussi, c’est que nous la voyons d’une même source, chacun dans la Station de la « Singularité », de nature spirituelle, pure élévation (Q, 127). Nous vivons une impression spirituelle qui est la vibration de Dieu se voyant dans le Miroir de la Création. La Station de la « Singularité » – quelle jouissance pour moi – Une Station dont la Source me fascine (Q, 112).
Nos perceptions coulent de source. C’est une pluie qui tombe sur nous, une pluie d’esprits, d’impressions, des multiplications de joies qui vont toujours en croissant, car elles sont inséparables de l’esprit divin qui nous les fait goûter. C’est une multiplication spirituelle de la part de la divinité dans l’homme, quand il lui a ouvert sa vie intégrale. Ces impressions nous lient à l’unité même, nous ouvrent des sources intarissables lorsque nous éprouvons sensiblement que les choses de ce monde ne sont point. Vos qualités rapprochent mon coeur de vous ; Vos qualités sont une pluie abondante de douceurs, faisant éclore les calices et épanouissant les fleurs : les fruits du désir alors mûrissent et deviennent licites (Q, 81). C’est alors que notre vision opère en nous une suite d’actes vifs qui sont comme des multiplications de lumières. J’ai tendu ma main, et j’ai vu ses dons affluer en une pluie abondante (Q, 55). Il est comme une pluie abondante tombant dans le cœur (Q, 38).
Mais nous ne voyons pas par cœur, nous procédons par comparaisons mentales. Nous appliquons un raisonnement mathématique impersonnel à la vie de tous les jours. On dit que « tout travail mérite salaire » sous-entendant par-là que le salaire est l’équivalent exact de l’effort fourni. On dit aussi « à travail égal salaire égal ». Mais aucun travail n’est égal à un autre. Il n’y a pas de base commune, de terrain de comparaison, pas de commune mesure. L’effort subjectif fourni par l’un n’est pas égal ou superposable à celui d’un autre. L’un portera facilement une charge physique ou psychologique alors que cela demandera plus de peine à un autre. Mais il n’y a aucune comme une mesure entre le sens de l’effort, que vit en première personne celui qui le fait, et qui n’a pas de prix, et sa traduction chiffrée dans le monde de la troisième personne. Le sentiment de porter un poids ou de faire un effort intense de réflexion comment pourrait-on le mesurer, le quantifier ? C’est de la qualité pure, infinie. C’est pourquoi Dieu مَآ أَسْـَٔلُكُمْ عَلَيْهِ مِنْ أَجْرٍ, ne demande pas de salaire pour faire de nous des sujets vivants jouissant de la sensibilité d’eux-mêmes (Cor, 25, 57 et 26, 164). Le prix de la vie est infini, l’effort créateur est inévaluable.
Voir n’est pas regarder, observer, constater. Dans con-stater il y a la stase, la staticité de la nature morte, de l’ état de fait. « Fait » est le participe passé du verbe faire. Signaler, prendre acte d’un état de fait c’est enregistrer du tout fait, du tout vu, du devenu. Il n’y a plus de place pour un se devenir vivant, un acte se procurant un libre cours dans un soi. Ce n’est plus un événement de l’âme, c’est une donnée pour l’entendement. Ce n’est plus un phénomène dans une vie propre en progrès, en perpétuel accomplissement, qui s’appelle le présent, c’est un fait accompli, ce qui s’est passé, ce qui est entré dans le périmètre d’une réflexion toute faite. Ce n’est plus moi réalisant ce qui se manifeste à l’instant, c’est une pensée de moi regardant, dans une étendue intelligible, le souvenir d’une expérience, un résultat, une forme optique numérisée. Il y a une différence, qu’on apprécie rarement entre la certitude immédiate qu’offrent les impressions, les sensations de l’âme, et les résultats de la connaissance rationnelle et de la technique observationnelle. La première se vit dans une silencieuse coïncidence, la seconde donne la formule, la loi, le schème, le concept, après son retrait de ce qu’elle a objectivé.[10]
Ce n’est pas ainsi que nous voyons. La vie échappe à toute mesure , elle n’est pas faite pour notre jugement. Notre vision est hypersensible. Dieu est beau et il aime la Beauté. Dieu est l’Apparent. S’il nous apparaît, il le fait avec Beauté. Il touche notre sensibilité. Oh, Seigneur de Beauté, c’est Toi qui es mon but. Nul autre que Toi dans le cœur ! Tu t’es montré de façon éclatante, nous te voyant apparaître dans le Tout ( Q , 21).
N’oublions pas que le mot Cosmos veut dire Beau, d’où le mot cosmétique.[11] Il aurait pu, par mesure d’économie, tout créer en noir et blanc. Il Crée مُخْتَلِفًا أَلْوَٰنُهُۥٓ, en couleurs variées (Cor. 16, 13), pour nous charmer. Quand je vois la feuille d’un arbre, j’éprouve une émotion. Voir c’est se sentir voir. مَا كَذَبَ ٱلْفُؤَادُ مَا رَأَىٰٓ , Le cœur ne dément pas ce qu’il a vu (Cor. 53, 11). Je ne regarde pas un objet composé d’éléments (azote, air, eau), soumis à une analyse chimique, quantitative. Je vois une feuille qui me donne le frisson. De même quand j’écoute une mélodie je ne calcule pas le nombre de vibrations venant frapper le tympan. Entendre, voir sont des œuvres qualitatives, pas des quantités comparables, égales en tous. Cette fleur réjouit l’œil, ce feu dans la cheminée me réconforte. Cela se vit dans le coeur. Sidi Madanî lorsqu’il chante : « Allah, le Beau… Tu es mon But… », il ne chante pas la beauté d’Allah en soi, mais tout ce qu’Allah a créé de très beau pour nous. Lorsqu’on contemple un beau tableau, nous ne bénéficions que du plaisir de la vue, mais ce tableau ne peut rien faire pour nous. C’est pour cela que la beauté d’Allah ne peut être prisonnière d’un lieu ou d’un moment donné. Si on pouvait restreindre la beauté d’Allah à quelque chose, l’univers périrait… La Beauté d’Allah est plus élevée que cela, elle est manifestée dans tout ce dont nous bénéficions de la part d’Allah et, entre autres, dans notre existence. Sans la Beauté d’Allah nous ne serions pas là, nous n’aurions jamais existé, ce serait le néant (M, 30).
Voir n’est pas regarder dehors, de manière indifférente, insensible. Voir c’est se sentir voir. Voir est une sensation. Je ne suis pas moins chez moi dans la vision d’un arbre que dans la sensation du gout de la framboise dans la bouche, ou dans l’écoute d’une musique, ou encore dans le sentiment de mal du pays. C’est du senti, du vécu, c’est du moi. Je ne perçois jamais du non-moi. Voir ma maison, quand je reviens d’une marche éprouvante ce n’est pas percevoir un volume dans l’espace, c’est vivre une promesse de repos. J’habite ma maison, c’est chez moi, ce n’est pas un lieu que j’occupe.[12] Voir dans l’espace c’est se contredire, c’est voir sans se sentir voir. Ce n’est pas « je » vois, mais « il est visible que ».
Car la troisième dimension est celle de la troisième personne, de la tierce personne, qui n’existe pas. En disant « je vois » nous pensons « il » me semble que, « il » m’apparaît que. Ce « il » est un impersonnel, comme quand nous disons « il » pleut, « il » vente , « il » fait froid, « il » est midi, « il » semble, « il » paraît que, « il » se fait, « il » se trouve que, « il » se dit que, « il » en est ainsi, « il » peut arriver que, etc. Nous faisons allusion à des phénomènes naturels qui ne peuvent pas dire « je ».
La comparaison entre deux consciences pour aboutir à la conclusion qu’elles perçoivent le même contenu objectif, qu’elles ont la même expérience, nous oblige à inventer une troisième conscience, une conscience en « il », chargée de faire la synthèse entre les deux nôtres, faisant la comparaison entre nos expériences, pour les rapprocher jusqu’à les faire coïncider. C’est un troisième larron qui ferait consensus, qui recueillerait le con-sentement des deux autres, mais en tant qu’ « il », il ne sent rien. Cette troisième conscience est la fusion en force des deux autres. Cette conscience en « il » n’existe pas du tout, elle est l’absence, et pourtant elle nous remplace. Si nous continuons à parler de « il », de « lui » en présence de quelqu’un, d’un « tu » il se fâche : « c’est ça, faites comme si je n’étais pas là ! » Toute vraie rencontre est un tutoiement des âmes, pas une il-lusion, une allusion. Il n’y a pas de comparaison parce qu’il n’y a pas de moyen terme, de base de comparaison. Entre « je » et « tu » il n’y a pas de « il » auquel nous comparer. Ça peut être un « il » conceptuel, jamais actuel, vivant.
« Je » n’est pas « comme » tu. Il ne peut être comparé à rien d’autre. Il est lui-même complet. Dès que je regarde l’autre « comme » moi, en faisant une comparaison, je ne suis en présence de personne, ni de moi, ni de l’autre. Je suis « comme » tout le monde c’est-à-dire un « il » impersonnel. Et notre regard est capturé, aliéné par ce « il ». Nous voyons tout le monde objectif par « il », « elle », « eux ». Notre voir en première personne est détourné par cette troisième personne. C’est le sens de la Fatiha qui demande à Dieu de nous faire vivre sur la voie droite, dans le sentiment direct de notre existence et de ne pas nous laisser entrainer dans la voie des égarés, de ceux qui regardent de l’extérieur, eux-mêmes et les choses, en troisième personne.
[1] Fragment 89, in Martin Heidegger, Questions I, Gallimard, 1987, p. 112.
[2] Martin Heidegger nous apprend que le mot grec λέγειν, legen, que l’on traduit habituellement par « langage » veut dire « laisser-étendu-ensemble-devant », recueillir, mettre en évidence dans la non occultation, Essais et Conférences, Gallimard, Tel, 1958, p. 254. L’extériorité du monde serait un effet de langage.
[3] « Vous pensez actuellement que la conscience observe la conscience… Vous le sujet, cherche Vous en tant qu’objet, mais vous êtes ce que vous cherchez. Vous êtes simplement couvert du manteau de la perception » Shri Nisagardatta Maharaj, A la source de la conscience, Les Deux Océans, 1991, p. 75, 73.
[4] Galilée soutient dans son Saggiatore (1623) que nous pouvons lire dans le grand livre de l’Univers à condition d’en posséder la langue dont les caractères sont « des triangles, des cercles et autres figures géométriques sans lesquels moyens il est humainement impossible d’en comprendre une parole ».
[5] Le nombre est le « minimum vital » pour cerner les contours d’une chose, d’une personne, d’un corps. Mais il ne peut éliminer toute trace de vie. Il y a toujours du vital même à cette limite inférieure qu’est le nombre. Edmund Husserl nous dit ainsi : « la conscience qui juge un état de choses mathématique (2 + 2 = 4) est une impression. » Michel Henry, Auto-donation, Beauchesne, 2004, p. 58. L’énoncé d’une formule mathématique crée en nous une impression. Une formule nous « rassure », dégage, donne un sentiment de certitude sur laquelle on peut s’appuyer, de vérité stable, fiable, une garantie de permanence. Ce sont là aussi des impressions de l’âme, pas seulement des données pour l’entendement.
[6] Le mot matière vient de materia qui s’apparente au sanskrit mâtrâ, mesurer. Le monde objectif n’existe que par les mesures que nous prenons sur lui. « Le monde dont vous faites l’expérience autour de vous part de ce point de vue. Il doit y avoir un point de référence et c’est ce point qui crée l’espace. Si ce point n’existe pas, il n’y a pas d’espace. Tout ce que vous expérimentez à partir de ce point est une illusion. Non que le monde soit une illusion. Tous les philosophes du Vêdânta, dans l’Inde, se commettent dans cette opinion absurde. Le monde n’est pas une illusion, mais tout ce que vous expérimentez en relation avec ce point, qui lui-même est illusoire, est condamné à être une illusion. C’est tout. Le mot sanskrit ‘Maya’ ne signifie pas illusion dans le sens où il est utilisé en anglais. Maya signifie ‘mesurer’. Vous ne pouvez mesurer quelque chose qu’à condition d’avoir un point. En l’absence de centre, il n’y a pas de circonférence » Stefano Esposito, Ask U.G. Krishnamurti, His views on many topics, rubrique “Maya”, 2018, p. 144.
[7] « Ici l’antithèse de l’âme et de l’univers est devenue celle du sujet et de l’objet. Cette structure élémentaire de l’être éveillé est un fait de certitude intérieure immédiate impossible à sonder davantage par l’analyse des concepts, et il est également certain que ces deux éléments, isolables seulement par les mots et en quelque sorte par artifice, existent toujours l’un avec l’autre, l’un par l’autre et se manifeste toujours comme unité, comme totalité absolue, sans que le préjugé théorique des idéalistes et des réalistes nés, qui veulent que l’univers ait son origine – sa ‘ cause’ disent-ils – dans l’âme ou l’âme dans l’univers, ne soit en aucune manière fondé dans l’être éveillé en soi » Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, Esquisse d’une morphologie de l’histoire universelle, Première partie, Forme et réalité, Gallimard, 25 novembre 1959, p. 64.
(8) « Le silence éternel des espaces infinis m’effraie » Blaise Pascal, Pensées, Brunschvicg, 206 ; Sellier, 233.
[9] « Ivan Ilitch était le collègue des messieurs présents ; et tous l’aimaient. Il était malade depuis plusieurs semaines déjà, et l’on disait sa maladie incurable ; toutefois sa place lui était restée, mais on savait qu’à sa mort, Alexiev le remplacerait et que la place de ce dernier serait donnée à Vinnikov ou à Schtabel. Aussi, en apprenant la mort d’Ivan Ilitch, tous ceux qui étaient réunis là se demandèrent d’abord quelle influence aurait cette mort sur les permutations ou les nominations d’eux-mêmes et de leurs amis » Léon Tolstoï, La Mort d’Ivan Ilitch, trad. Wladimir Bienstock, Stock, 1912, Œuvres complètes, t. 27, p. 4.
[10] « L’instinct de dévorer, d’épuiser, de résumer, d’exprimer une fois pour toutes, d’en finir, de digérer définitivement les choses, le temps, les songes, de tout ruiner par la prévision, de chercher par là autre chose que les choses, le temps , et les songes, c’est là l’instinct extravagant et mystérieux de l’esprit. Rien que le mot : Monde, en est un indice dévident » Paul Valéry, Œuvres, Gallimard, coll. Pléiade, t. 1, 1957, p. 352.
[11] « Homère emploie le terme Cosmos dans son acception primitive d’ ‘ordre’ , de ‘décence’ et d’ ‘ornement’ . Pindare emploie toujours ce mot dans le sens d’ornement, quelquefois dans celui de ‘convenance’ jamais dans celui de monde au sens d’une agglomération d’êtres et de choses animés et inanimés, rassemblés dans un cadre spatio-temporel indifférent » Joseph de Maistre, Les soirées de Saint-Pétersbourg, éd. Slatkine, Genève, 1993, Tome 1, p. 131.
[12] « Habiter une demeure c’est en supprimer les perspectives. La maison de l’homme ne se délimite pas dans l’espace et le temps. Ce n’est pas une maison empirique. C’est le domaine – et non le territoire – de la praxis humaine » Serge Valdinoci, Phénoménologie affective, L’Harmattan, 2008, p. 46, 56.
