Je me vois, c’est une réalité indubitable. Si je veux l’annuler je me vois encore. Mon expérience devient « je suis en train de voir que je ne vois rien, ni moi ni ce qui est avec moi » . Le voir est toujours présent. D’où me vois-je ? Où est le point de vue sur moi ? Où suis-je pour me voir ? Je pense me voir au monde. Pour cela je suis obligé de procéder à un dédoublement : « je » voyant regarde « me » comme une chose vue à distance. « Je » veut regarder « me » comme extérieur à lui, ma conscience veut saisir mon être comme étant hors d’elle, comme un autre. « Je » veut faire de « me » son objet. En pensant « moi » nous essayons de nous représenter quelque chose. Re-présenter c’est prendre la présence et la placer devant nous. Dès que j’essaie de représenter ma présence je l’externalise.
Puis-je me diviser en voyant et chose vue ? Il me semble que oui. La preuve c’est que je dis couramment : « je me vois faire, je m’entends dire, je me prends à penser que ». Ou si je suis passif : « je me laisse dire », « je me laisse faire », « je vois que des pensées me viennent à l’esprit, me traversent l’esprit » . Je/me, il y a deux : un acte et un témoin, un être-en-situation et un œil posé sur lui . Il me semble que je suis constamment en train de me surveiller, de m’espionner, d’exercer un droit de regard sur tous mes faits et gestes.
« Me », le sujet sous ob-servation, le sujet-ob-jet c’est à peu près clair et défini. C’est mon corps, les actes qu’il accomplit, les pensées, les paroles, les sentiments qui défilent devant « moi-je ». Mais justement ce « je » voyant, le sujet-sujet, celui que sidi cheikh appelle le Censeur, l’Observateur, le Guetteur (Q, 49)[1], où est-il et d’où voit-t-il ? Il est bien là puisqu’il fait ses observations, ses remarques sur le moi observé. Il se dit qu’il est là, il ne s’ignore pas en train d’être regardant. Il se visionne lui-même, il est au courant de l’opération de visionnage qu’il est en train d’effectuer en portant témoignage de ce qu’il a sous les yeux, du « me » qu’il aperçoit. Ce « me » physique ouvre la porte du placard. Il y a à ce moment-là un visionnement très furtif d’une silhouette ouvrant de placard, une image de moi habillée du jugement « je suis en train d’ouvrir la porte du placard ». L’image est doublée d’un commentaire verbal. Et ce compte rendu fait lui aussi l’objet d’un témoignage : je me « rends compte » que je me rends compte, je visionne mon esprit en train de produire du sens. Je fais du dhikr, je me regarde faire, « je me dis que » je suis en train d’invoquer, je me prends à témoin de mon acte. Si on n’est pas distrait, pas même une seconde, c’est qu’on fait beaucoup de dhikr, mais si on fait ainsi, il reste encore le « moi » de l’invocateur, alors même qu’il le fait toute la journée. Car nous ne sommes pas dans l’état de fou du dhikr. Nous ne pouvons être fou d’Allah durant le dhikr que si, lorsque nous faisons le dhikr, Allah est présent avec Sa Présence (M, 26).
Il y a cette sensation persistante qu’au centre de nous-mêmes il y a quelque chose comme un œil, et que les opérations de notre corps et de notre esprit sont quelque chose comme un spectacle.
Cela crée l’illusion que nous avons deux consciences. Une conscience courante, passante, passagère, celle du « me » observé qui passe par des expériences multiformes et dispersantes, et une conscience-«je» intuitive, unitive, constante, qui rassemble ce qui est épars, qui réunit les morceaux du moi éclaté dans l’espace et le temps. C’est ce « je » qui donne un semblant de cohérence à ma personnalité. C’est un «je»-substance, qui se tient (stance) sous (sub) le « me » agisssant dans le monde. Nous entretenons cette illusion qu’il y a, derrière ce que nous voyons de nous, un noyau dur qui constitue le substrat permanent de la personnalité. Si je pars en train de Bordeaux pour aller à Paris, tout change pendant le voyage – les paysages, les pensées, les émotions etc. –, mais une fois arrivé à Paris je me sais comme le même « je » que celui qui est parti de Bordeaux et qui a traversé toutes ces expériences. Il y avait un observateur qui suivait du regard tous les mouvements de l’existence en conservant l’intégrité de ma personne, son souvenir permanent. C’est cette aperception-là qui a créé de toutes pièces l’antithèse de l’être et du devenir, du « je » constant et du « me » contingent, spirituel/ temporel. Mes pensées, mes actes, mes sentiments sont regardés comme appartenant à un « je » immuable.
Cette idée que je me fais de moi je vais la transposer dans les choses. Je les regarde comme des substances stables ayant des « propriétés » changeantes, des noyaux durs avec des attributs variables (grand, petit, coloré etc).[2]La relation qu’il y a entre cet œil – « je » – et le moi-spectacle – « me » – et la relation existant entre moi et les choses regardées comme des substances autonomes est la même illusion d’optique qualifiée de deux façons différentes. Elles sont solidaires. Je ne peux penser me voir sans voir quelque chose à l’extérieur. « Je » vois « me » réfléchissant à « quelque chose ». Je me vois en train de parler à quelqu’un d’autre, de penser à aller faire telle course, de sentir tel parfum. Toute expérience dans le monde est composée de ces trois ingrédients : je, me, ce à quoi je suis sensible, cela qui me préoccupe, me donne à penser.[3]
Mais « où » se tient le voyant qui accompagne tout acte de cognition ? Qui est-il ? Dès que nous essayons de la voir il se réfugie à l’arrière-plan, dans l’incognito. Le lieu d’où « je » vois m’est inconnu. L’ignorance c’est l’aveuglement : tout voir sauf nous, le Voyant. La connaissance est l’ignorance car le connaisseur est toujours dans l’ombre.[4] Dès que je veux voir « je », je cherche à le transformer en « me » , à convertir le spectateur permanent en intermittent du spectacle. Nous passons notre temps à vouloir réaliser ce projet fou, et le temps n’est que cela : la volonté de faire passer « je » devant soi, de le voir dans un accomplissement définitif. Chacun est fou pour le but qu’il a à atteindre et par la chose qu’il invoque… Tous les objectifs des gens les rendent fous… l’individu est fou dans cette Dunyâ parce qu’il est faible : « L’homme a été créé faible » (Cor. 4, 28)… Chaque individu qui réussit, qui atteint son objectif est très content, mais cela le rend fou. On ne peut pas dire que tel ou tel est raisonnable, ce n’est pas vrai. Impossible d’être raisonnable ! La raison peut avoir une apparence de réalité. Il y a des gens qui, au moment d’une joie, crient, sautent, dansent. Ils font apparaître leur joie. Et il y en a d’autres qui, au contraire, sont sérieux et posés extérieurement, ils se contrôlent, mais intérieurement leur cœur danse. Et il en est de même pour les peines. Il y en a qui les montrent, d’autres qui se figent et ne montrent rien du tout ; ils ne s’expriment pas et croient avoir un comportement raisonnable alors que leur cœur se déchire, preuve de leur folie. Dans les deux cas, ils sont fous (M, 26).
Dès que « je » veux passer derrière moi pour « me » voir, le moi pris en vue devient un ci-devant, et « je » suis rejeté en arrière comme son témoin. De sorte que ce moi d’arrière-plan connaisseur devient inconnu. Je marche, je vais faire les courses, je pense au voisin ou au travail, je me fais des soucis pour la fin du mois, « me » est dans tous ces états. Dans tous ces facteurs « je » assure la synthèse du divers, il « m »’assure que je suis la même personne passant par ces expériences. Mais dès que j’essaie le mettre en avant il se retire en arrière pour conserver sa position témoin. Le voyant n’est ni vu ni connu. Il est tellement retiré que l’on peut douter de son existence. Ce regard domine nos vies et pourtant celui qui le porte peut ne pas exister. Certains l’ont dit de manière savante : rien dans le champ visuel ne permet de conclure qu’il est vu par un oeil.[5] D’autres sous une version littéraire : l’esprit dont nous sommes inconscients est conscient de nous.[6]
Ce témoin introuvable est ce qui fait le tourment de nos esprits. Il est le centre d’émission de l’angoisse existentielle : « où » vais « je » aller ? Aurais-je une conscience de moi après ma mort, quand le corps ne sera plus « là » etc ? Continuerai- « je » à me sentir tel quel dans un autre monde ? Est-ce que je subsisterai semblable à moi-même tel que je me vois, me ressens, maintenant ? La structure Je/Me est-elle fiable, durable ? Ces questions nous hantent tout le temps.[7]
Le moi voyant n’est jamais expérimenté, jamais directement saisi, il est simplement supposé, inféré à partir du vu. C’est littéralement une super-stition. Il a une stase, un assise posée seulement en pensée. Nous ne sommes pas bien sûr qu’il existe vraiment. Nous doutons de nous. Psychologiquement cela veut dire que nous sommes toujours dans le doute sur notre propre fond. Nous ne pouvons pas compter sur nous. Par exemple à l’occasion d’un examen nous ne savons pas comment nous allons répondre, nous doutons du « je » foncier auprès duquel nous allons chercher la réponse, en nous concentrant « à l’intérieur ». De même nous avons peur de nos réactions devant l’inconnu ou une personne que nous n’apprécions pas et qui peut nous agresser par surprise. Pourquoi resteras-tu toujours dans l’inquiétude et l’anxiété ? Parce que tu as aimé de ce bas-monde ce qui apporte inquiétude et anxiété. Les réalités de ce bas monde sont dérisoires, périssables, sans aucune valeur, et lorsque tu les aimes, tu deviens comme elles, dérisoire et sans valeur (M, 32).
Ce témoin introuvable est responsable de la grande fracture entre dedans et dehors, conscience et existence. Mais lui-même « où » est-t-il ? D’où voit-il bifurquer l’intérieur et l’extérieur ? Du « dedans » ou du « dehors » ? Il n’est nulle part. C’est un nowhere man s’affairant dans un no man’s land. « Il » trace un limite imaginaire entre les deux, cette limite est fictive car il n’est personne. On dit qu’il y a trois pronoms personnels : je, tu, il. C’est faux. Seuls « je » et « tu » existent, concrètement. « Il » n’apparaît qu’allusivement, dans la parole que je t’adresse. Le pronom « il » désigne l’absent.[8] Quand « je-te » parle de « il », c’est qu’il n’est pas là. S’il vient se joindre à nous et que nous lui parlons directement aussitôt « il » se transforme en « tu ».
« Il », le témoin en moi est une absence au sein de ma présence. Il est ce mouvement de retrait qui m’annule devant la présence de l’objet en toute prise de conscience. Il est l’organe de la dépersonnalisation, une pensée qui découpe le sentiment vif, actif, physique de l’existence, cette existence une d’où provient notre sentiment d’exister comme une personne, où se trouve l’expansion de la joie et du bonheur de toute créature. Cette existence est celle de Dieu. D’où cette merveilleuse parole : Où que vous vous tourniez, là est la Face d’Allâh… Où suis-je donc ? (GC, 1e part, chap. 5, concl). Hors de toi, rien ne peut être, car où tu ne serais pas, il n’y aurait plus de sentiment d’existence.Nul autre que Lui n’est Existant, Il est toute l’Existence : Dépasse donc les limites illusoires, et Sa Réalité t’apparaîtra ( Q, 107).
Ce témoin impersonnel, fonctionnant en « il », n’est pas une présence concrète, c’est une pensée, un jugement. Il opère la division du dedans et du dehors en prononçant, à chaque impression venant à l’esprit, un jugement de valeur, « bien » ou « mal ». Cette dichotomie est responsable de notre sortie du Jardin, de notre Extraction de l’Existence. L’illusion trompeuse est une maladie (Q, 63). Mon âme est une maladie grave. C’est d’elle que mes actes prennent leur habit. (Q,118). Car il ne s’agit pas en l’espèce de « bien » et de « mal » moral, de sensibilité spirituelle, mais du bien-être et du mal être physique, sensuel, égoïste. Les formes d’existence qu’il trouve « bonnes », agréables, il veut les garder « en » lui tout le temps, faire durer le plaisir, l’intensifier indéfiniment. Les expériences qu’il estime mauvaises il veut les mettre « dehors », définitivement, les expulser de son être, les faire sortir de sa vie.[9] C’est ainsi que se forme l’antithèse du moi et du monde, du dedans agréé et agréable et du dehors rejeté comme un indésirable. On peut dire que le moi est la somme de tous mes désirs, la bulle de l’agréable et que le monde est le lieu de tous mes rejets, la dimension d’extériorité où je projette mes peurs. Un faux témoin fabrique de toutes pièces un faux moi confronté à un faux monde menaçant, hostile, adversaire.
Quelqu’un me dit par exemple : « tu es très médiocre » . A l’instant mon esprit comprend, prend en lui ces paroles. Il ne les sépare pas de son existence. Ces paroles sont entendues chez moi, dans le moi de mon esprit, elles sont déjà acceptées. « Je » ne « me » sens pas insulté parce que je ne leur attribue aucune existence séparée, opposable à la mienne. Au sein du moi il n’y a aucune coupure entre sens et existence. Connaitre et être sont un quand j’entends ces paroles. Je les suis, je les vis, elles ne me blessent pas. Votre « vous » parfait est toujours en contact, sans second, sans associé. Il a parlé. Le fait qu’il ait parlé, vous l’avez accepté. La vérité, vous l’avez intégrée. Il y a unité, continuum d’existence entre lui et moi. L’unité de mon esprit est un souffle grâce auquel aucune difficulté ne me touche (Q, 11). En réalité c’est Dieu en Personne qui entend ces paroles à l’instant présent, vivant : هُوَ ٱلسَّمِيعُ, Il est Celui qui entend (Cor. 42, 11). A ce moment-là je suis l’acte vif de sa pensée, un Dieu pensé, un Dieu voulu, un Dieu parlé, rien en tant qu’entendement sorti de lui, de sa pensée, de sa volonté, de sa parole. En parlant des gens qui font le dhikr, Allah dit : « Personne n’est malheureux en leur compagnie ». Ils sont une source de bonheur. Ils sont « miséricordiés » et miséricordieux pour ceux qui sont en leur compagnie. Ils sont heureux ; et heureux est celui qui se trouve en leur compagnie. Le malheur s’éloigne d’eux et ils l’éloignent des autres. Allah a le pouvoir d’éloigner le malheur, mais il veut que ce soit grâce à une personne pour que cette grâce, ce don, s’étende à tout le monde (M, 30).
Je « Lis » le sens de ces paroles, au nom de mon Seigneur, ٱقْرَأْ بِٱسْمِ رَبِّكَ, (Cor, 96, 1). Au nom du Seigneur se dit au moment où le Seigneur est descendu en moi et se fait tout oreille. Ce n’est point de mémoire que je dois prononcer ce nom. C’est par sentiment, c’est par impulsion, et comme étant pressé par le pouvoir de son charme irrésistible. Au Nom d’un Amour et d’une pure Intimité (Q, 115), d’un charme qui provoqua mon émoi (Q, 4), le charme magique de la beauté pure et frémissante (Q, 43).
Puis un mécanisme pervers rompt le charme, s’empare de la première impression de l’âme, la divine impression. Une pensée de moi porte un jugement de valeur sur les paroles, elle intervient et remarque : « Non, il n’aurait pas dû parler ainsi ! » Elle provoque un brusque retrait de ce moi pensant par rapport à ces paroles trouvées désagréables. Un faux moi estime qu’on lui a « mal » parlé. Une pensée sépare le sens et l’existence.[10] Il rejette l’existence de ces paroles dehors et la coupe de la façon dont il les prend dedans. Ce sont des paroles « objectives » saisies par un centre subjectif. Il les prend « mal ». Les paroles saisies par l’entendement sont une chose, et l’existence de celui qui les porte en est une autre. L’existence de ces paroles est projetée à l’extérieur avec celui qui les a dites. Je ne veux plus entendre parler de lui, je le veux hors de ma vue. C’est le divorce du connaitre et de l’être, les collisions individuelles provoquées par cette scission du sens dans la conscience et de l’existence dans le monde des corps.[11]
Mais c’est que le moi fabrique aussi une dissension intestine. Il rejette l’existence à l’extérieur, il se réfugie à l’intérieur où il examine le sens de ces paroles. Il est lui-même l’examinateur. Il se met hors de lui, il devient un « je » examinant les paroles dont « me » fait l’objet. Il se divise en un moi observateur faisant face à un sens. Il n’existe plus ces paroles, il en interprète le sens en devenant témoin de la personne insultée, en prenant les autres à témoin de l’insulte qui « lui » est faite. « Je me sens insulté », « je » estime que « me » a éta mal-traité. Il se regarde comme l’offensé.
C’est ainsi que se fabrique, en chaque expérience, l’introjection du moi et la projection du monde. Ce qu’il a dit je l’ai entendu dans mon existence, mais une pensée intervient et met ces paroles dehors, rejette l’existence de celui qui les dit. Ce refus est le seul coupable de la coupure, le désir pour l’agréable, l’attente : « non ! il n’aurait jamais dû dire ça, il aurait dû dire quelque chose de différent ». L’homme est مَنُوعًا, un grand refuseur (Cor. 70, 21). Le « deux » est alors créé et pourtant il n’a aucune existence. Quand j’entends ce qu’il me dit, je l’accepte comme existant en moi, comme n’ayant aucune réalité en dehors de mon écoute. Il n’y a plus de conflit nulle part. Où donc le « je-me-dis que, je me fais cette réflexion : ‘il n’aurait pas dû…’ » peut-il exister à ce moment-là ? Mais le mental se lamente : « il n’aurait pas dû parler, agir ainsi. » Il surimpose l’agréable aussi bien que le désagréable. C’est là que réside son erreur. Notre foi doit être la même pour ce qui advient comme pour ce qui advient en mal, pour ce qui est doux comme pour ce qui est amer, elle forme un tout et ne doit pas être différente selon les situations (D).[12]
Sidi cheikh nous raconte comment sidi cheikh Madani ne commet pas cette erreur. Un homme a empiété sur le terrain de sidi Madanî en labourant. Sidi Madanî est allé le voir et lui a fait comprendre que le terrain lui appartenait. Alors l’homme a commencé à crier, à injurier, à soutenir que le terrain était à lui. Et sidi Madanî lui disait : « sidi … vous vous trompez, … sidi… vous vous trompez, … ». Ensuite, il lui a dit : « si vous ne vous arrêtez pas, je ne vous appellerai plus sidi ». Comme l’homme continuait, sidi Madanî a pardonné ses injures et il lui a laissé la parcelle de terrain. Il la lui a donnée, pour ne pas avoir à porter plainte devant Allah au jour du jugement contre cet homme qui est une créature d’Allah. Il est la Miséricorde des deux mondes. Il aurait eu honte devant son Seigneur de venir demander une parcelle de terrain à cet homme, cette créature de Dieu. Où serait sa bonté (Iḥsân) s’il avait fait juger la créature d’Allah par Allah qui est son Créateur ? (M, 8).
Il prend aussi l’exemple d’Abraham jeté dans le feu pas le roi Nemrod. Il ne juge pas sa situation « mauvaise ». Il ne cherche pas à en sortir. Quand l’ange Gabriel vient lui proposer d’intercéder pour lui auprès de Dieu il dit : « La science qu’Il a de mon état me dispense de toute demande ! » (GC, 2e part, chap. 3, §4). Il n’a pas fui le feu pour s’oublier dans les jouissances ; il s’est enfui du feu vers le Créateur du Feu. C’est Allâh qui a créé le feu et lorsque Seyyidunâ Ibrâhîm fut jeté dedans, Allâh a créé autre chose : ce feu est devenu fraîcheur et préservation. Allâh a changé sa nature (M, 19). Lui-même ne considérait pas qu’il avait une existence à lui, un corps à lui, une pensée à lui, des projets de vie à lui séparés de l’existence de Dieu. Il trouvait le sens de son existence dans l’Existant. « Nous sommes à Allâh », c’est-à-dire : nous faisons partie de ce qui Lui appartient, nous n’avons pas en notre possession quelque chose à côté de Lui. Si notre corps est atteint par quelque chose, notre corps est à Lui, et s’Il a fait telle chose à ce corps, Il l’a faite à une chose qui est à Lui. Si nos biens sont atteints, nos biens sont à Lui. Nous n’avons pas d’existence en dehors d’Allâh. Celui qui demande quelque chose pour lui-même, celui-là affirme son existence à côté d’Allâh. Que fait-il ? Il demande la santé, la préservation, etc. Pourquoi ? Parce qu’il veut être, s’affirmer (M, 22).
En un mot VOIR c’est voir l’Existant partout, dans le bien comme dans le mal. Si je fais une différence, je ne vois plus, je REGARDE mon intérêt.[13] Selon un hadîth, « si l’aspiration de l’homme s’attachait à ce qui est au-delà du Trône, il l’atteindrait ». L’aspiration (himmah) du serviteur est une faveur d’Allâh… les termes « ce qui est au-delà du Trône » signifient que l’aspiration abandonne toutes les choses créées et s’oriente vers le Créateur. Toutes les choses créées sont le Trône et ce qui est au-dessus du Trône est le Créateur (M, 34). « La grande frayeur [du Jour de la Résurrection] ne les affligera pas» (Cor. 21, 103)… Cette « grande frayeur » fait partie de la Création d’Allâh, et eux sont attachés à Allâh, ils dépassent donc toute chose créée. Rien dans la Création d’Allâh ne les met dans la crainte, ni ne provoque leur désir ; ils n’ont ni crainte ni désir pour ce qu’Allâh a créé, car ce qu’ils désirent et recherchent c’est le Créateur (al-Khâliq) , c’est Allâh et rien d’autre (M, 24).
Je ne peux être affecté par quelque chose d’extérieur parce que cette extériorité au moi de mon esprit n’existe pas. La Création est vue. Où est-elle vue ? Uniquement en moi. A quelle distance ma vie, mon voir est-il de moi ? Un mètre ? Un millimètre ? moins d’un micron? Il n’y a pas de distance. A quelle distance le vu est-il du voyant. Aucune. Le monde que je pense voir à l’extérieur, à distance, est vu à l’intérieur d’un Moi sans distance, caché au regard de la pensée objectivante : Nous voici maintenant dans un Caché que je vois Apparaître par Nous, et nul autre que Nous ne connaît Ses Réalités secrètes; Nous sommes la Manifestation et Nous sommes le Caché, réunis (Q, 113). À quelle distance de moi pourrais-je voir mon vu ? Comment pourrais-je voir en moi un monde situé hors de moi. Ce serait dire que ma vision est extérieure à mon esprit se voyant. C’est dans le sans-distance que je pense voir à distance. Mais quand je vois avec ma chair spirituelle je suis immédiatement rétabli dans mon aisance primitive. C’est dans un Moi Caché que la Création devient manifeste, sans distance. N’est-il pas « Mystère » caché, tout en étant « Descente » manifestée ? (Q, 81). Le Caché est Moi (Q, 114). Et même si la Manifestation est notre Manifestation, par le Caché nous sommes une Occultation sans séparation (Q, 69).
[1] « La théorie de l’origine de l’illumination (pratîtya-samutpâda) qui semble constituer la fondation même de l’enseignement du Bouddhisme, trouve finalement sa solution dans la découverte d’un ‘intriguant’ malicieux qui travaille derrière toute notre incessante inquiétude spirituelle » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme zen, Albin Michel, 2023, t.1, p. 68.
[2] La croyance en l’existence « substantielle » des choses provoque le phénomène d’attachement. Si les objets sont permanents je peux les posséder, m’en assurer. Et aussitôt j’ai peur de les perdre.
[3] « Quand l’œil se tient en face de la forme (rûpa) ou l’esprit en face des idées (dharma), il y a dualité » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme zen, Albin Michel, 2024, t.3, p. 274.
[4] « Dans l’ignorance, la connaissance est séparée de l’action, et le connaisseur de ce qui doit être connu ; dans l’Ignorance, le monde est attesté comme distinct du Soi, c’est-à-dire qu’il y a toujours deux éléments opposés l’un à l’autre. Telle est pourtant la condition fondamentale de la faculté de connaître, ce qui signifie que dès qu’il se produit un fait de cognition, il y a de l’ignorance qui s’attache à chacun de ses actes. Quand nous pensons connaître quelque chose, il y a quelque chose que nous ne connaissons pas. L’inconnu est toujours derrière le connu, et nous n’arrivons pas à saisir ce connaisseur inconnu, qui est pourtant le compagnon inévitable de tout acte de cognition» Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme zen, Albin Michel, 2023, t.1, p. 153.
[5] Wittgenstein, Tractatus logico philosophicus, Gallimard, coll. tel, 1993, proposition 5.633, p. 94.
[6] Jim Harisson, voici le passage complet : « La totale absence d’efficacité de l’esprit, lorsqu’il s’étudie, est ahurissante. L’esprit tente sans arrêt de se raconter un conte pour enfants absolument linéaire afin de dissimuler l’existence qu’il voit le corps mener. L’esprit tente sans arrêt d’être un observateur, un spectateur, plutôt que le réalisateur. R. D. Laing a dit que “l’esprit dont nous sommes inconscients est conscient de nous.” Cela suggère une dimension supplémentaire qui nous est le plus souvent indisponible, mais sans aucun doute vitale. Quand tu crapahutes vers ce pays de l’esprit, les frontières que tu perçois semblent infranchissables, mais néanmoins visibles. Tu comprends clairement que la linéarité est une escroquerie et la tectonique de la conscience est relativement étrangère à notre monde de lettres et de chiffres » En marge – Mémoires (2002).
[7] « Subitement, ses pensées prirent une autre orientation : « L’intestin, le rein… se dit-il. Il ne s’agit là ni de rein ni d’intestin ! Il s’agit de la vie et de la… mort… Oui, la vie était, mais elle s’en va ; elle s’en va et je ne puis la retenir. Oui. Pourquoi se faire des illusions ? N’est-ce pas clair pour tout le monde, sauf pour moi, que je me meurs et que ce n’est plus maintenant qu’une question de semaines, de jours… tout à l’heure peut-être. Les ténèbres ont remplacé la lumière. J’étais ici, et maintenant, je m’en vais ! Où ? » Son corps se glaça. Sa respiration s’arrêta. Il n’entendait que les battements de son cœur. « Moi je ne serai plus, mais qu’arrivera-t-il ? Rien ne sera. Où serai-je quand je ne serai plus là ? Serait-ce la mort ? Non, je ne veux pas ! » Il bondit, voulut allumer la bougie, chercha les allumettes d’une main tremblante, fit tomber par terre le bougeoir, et, de nouveau, se rejeta sur ses oreillers. « Pourquoi ? À quoi bon ? » se disait-il les yeux grands ouverts dans l’obscurité. « La mort. Oui, la mort. Et eux tous n’en savent rien ; ils ne veulent pas le savoir, et ne me plaignent pas. Ils jouent ! » Léon Tolstoï, La Mort d’Ivan Ilitch, trad. J.-Wladimir Bienstock, Stock, 1912, Œuvres complètes, t. 27, p. 60.
[8] « Huwa, Lui… pronom de la troisième personne – la personne absente – grammaticalement corrélative d’une première personne – celle qui parle – et d’une deuxième – celle à qui l’on parle… Sache que le pronom « Il » (Huwa) a pour fonction, selon les principes de l’organisation du langage, de représenter le non-manifesté (ghayb)… Huwa représente l’occultation de l’Essence divine… Le pronom ana (« je ») a un caractère déterminateur puisqu’il implique la présence » Emir Abd el-Kader, Écrits spirituels, op. cit., p. 58, 94.
[9] « À accueillir et à repousser les choses, nous ne sommes pas comme il faut … Si le spectacle des formes variées produit en vous de l’amour ou de l’aversion, cela signifie que vous les percevez comme si elles avaient une existence objective. C’est ainsi qu’elles apparaissent à la vue du commun des hommes » Tch’An Zen, Racines et floraisons, op. cit., 205, 214.
[10] « Une seule pensée se coagule et mène à l’oubli » Tch’An Zen, Racines et floraisons, op. cit., p. 130.
[11] « Une fois même il donna une vraie soirée. On dansa. Ivan Ilitch était ravi, et la joie eût été parfaite sans une brouille qui survint à propos des gâteaux et des bonbons. Prascovie Fédorovna avait son idée, mais Ivan Ilitch insista pour prendre tout chez un confiseur très cher. Il commanda beaucoup de gâteaux qui restèrent, et la note se montait à 45 roubles. La dispute fut vive et désagréable. Prascovie Fédorovna traita son mari d’imbécile. Lui se prit la tête à deux mains et, sous le coup de l’irritation, il prononça le mot de divorce » Léon Tolstoï, La Mort d’Ivan Ilitch, trad. J.-Wladimir Bienstock, Stock, 1912, Œuvres complètes, t. 27, p. 40.
[12] Sidi cheikh en donne un exemple extrême : « On avait coupé les deux jambes à un homme ; je pleurai sur son malheur. L’infirme me dit : ‘Tu pleures, … Allâh m’a attaché au Coran. Il m’a pris mes jambes et m’a laissé comme compagnon le Coran. Quel bienfait !’ Regardez comment ce qui peut être un malheur est vécu comme un bienfait d’Allâh. La différence vient de là, de la façon dont est comprise et vécue l’épreuve. Deux jambes coupées peuvent être vécues comme un bienfait et amener la joie » (M, 22).
[13] Sidi cheikh avait un neveu qui se plaignait à lui des très mauvais traitements que lui infligeait une condisciple au caractère excessif. Au lieu d’argumenter, sidi cheikh l’a pris dans son burnous ; geste qui l’invitait à voir dans ce « mal » une forme habitée par le Dieu Un.
