Sidi cheikh donne un classement surprenant des sciences.
1 – Il y a d’abord les sciences physiques. Elles étudient les rapports des corps entre eux. C’est le terrain d’exercice de la raison, des sciences dures, exactes, qui prennent des mesures. Elles dégagent les lois constantes régissant les relations entre volumes fermés. Elles sont atomistiques dans le domaine du vouloir et du savoir, nous représentant constamment les choses comme séparées les unes des autres, impénétrables, ayant chacune une existence en soi et pour soi. Elles commettent l’erreur d’attribuer une existence indépendante au monde des objets, laissant le sujet et ce qui lui est le plus proche, l’esprit, à eux-mêmes. Elles décrivent du lointain, et toute description à ses limites(Q, 4).
Le monde des corps est aussi celui où je fais valoir mon droit de propriété. Je tire une ligne directe entre moi et ce que je veux posséder.[1] Je dis identiquement : « mon bonnet, mon médecin, mes idées, ma femme, mes enfants ». Le moi se définit par des notations d’usage externe. Mon corps est à chaque fois le point de référence de ces partenaires tout physiques. En tant que je les pense « à moi » je ne vois aussi que leurs corps. لْبَنُونَ زِينَةُ ٱلْحَيَوٰةِ ٱلدُّنْيَا , les enfants sont l’ornement de la vie de ce monde (Cor. 18, 46). En tant que prolongements de « moi », ils augmentent ma surface sociale. Ce sont des attributs de puissance. Quel bonheur apparent que celui de l’homme ayant des enfants, surtout au regard de celui qui en est privé ! Quel bonheur que d’avoir des enfants de qualité et réussissant dans la vie ! Quel bonheur que celui de l’homme riche et aisé, avec ses biens, ses moyens de subsistance et sa voiture ! Tous ces hommes sont heureux extérieurement, et le Coran a exprimé cet extérieur heureux par le terme « parure » (M, 18). Mais d’un autre côté le point d’attache lie le point d’ancrage. Je suis tenu par ce que je détiens. إِنَّ مِنْ أَزْوَٰجِكُمْ وَأَوْلَٰدِكُمْ عَدُوًّا لَّكُمْ, il y a dans vos femmes et vos enfants un ennemi pour vous (Cor. 64, 14). Ne vois-tu pas celui qui désire des enfants ? Les enfants lui viennent et avec eux redoublent les besoins, les demandes, et les désirs de ce bas-monde : nul doute alors que celui qui a des enfants ne sera pas heureux, car, du fait de l’existence de ces enfants, ces besoins vont se multiplier, ces demandes vont augmenter, et il va devoir s’occuper d’eux, de leur avenir etc. (M, 18).
N’est-il pas important pour vous de savoir si vous n’êtes qu’un simple corps ou quelque chose d’autre ? Ne voyons-nous pas que tous nos problèmes sont ceux de notre corps : nourriture, vêtements, maisons, amis, nom, réputation, sécurité, survie, sexualité, tout cela perd son sens quand nous réalisons que nous pouvons ne pas être qu’un simple corps. L’homme est constitué d’un corps (jism) et d’un esprit (rûḥ). Nous parlons du rûḥ mais nous ne voyons que le corps. Le rûḥ, nous ne le voyons pas. Pourquoi ? Parce que nous sommes occupés par le corps, nous sommes accaparés par lui et, dans ce cas, il nous reste caché l’autre aspect qui constitue l’homme, c’est-à-dire le rûḥ. Allah est ghayb et chahâdat, Caché et Apparent. Ce qui rend les gens perplexes c’est qu’ils ne peuvent réunir les deux aspects(M, 14).
2 – Les sciences morale, sociale, politique, historique n’étudient pas seulement les relations entre les choses, elles s’intéressent aux rapports entre les hommes. Elles se situent à un étage plus subtil de la personne mais elles restent dépendantes du corps. En pensant que vous êtes un corps, vous connaissez le monde comme une collection de choses matérielles. Tant que je suis sous la coupe de la pensée « je suis le corps » toutes mes relations sont intéressées. C’est un corps à corps. Allah a témoigné que l’amour de l’individu pour les biens est fort. C’est une preuve que chacun cherche son profit, son intérêt (M, 9). Chaque jour, tu te lèves le matin, pour aller au travail, faire le marché, voir celui-ci parce que tu auras peut-être besoin de lui un jour, rencontrer celui-là pour une affaire, rendre visite à un tel en reconnaissance de quelque service qu’il t’a rendu (M, 13).
Ce monde, le lieu de nos échanges, est celui où l’on cherche le rang, le pouvoir, où l’on s’appuie sur des choses créées, où l’on craint les créatures et où on les désire (M, 14). Il y a dans le calcul mental une forte tendance vers les créatures, qui nous fait oublier le Créateur. Ce qui Le voile ce sont nos buts particuliers, parce que nous ne nous dirigeons pas vers Lui et que nous ne Le prenons pas comme But. À travers Lui, nous visons autre que Lui (M, 14).[2] « Le préoccupé ne peut être occupé ». Celui qui est préoccupé par une chose, eh bien celle-ci lui prend tout son temps(M, 1). Nous sommes avec la chose qui nous préoccupe. Si nous sommes avec Allah à 99,99 pour cent, eh bien Allah nous laisse avec le centième restant. Allah n’aime pas être mêlé à nos préoccupations et Il nous laisse avec nos préoccupations (M, 12). J’affirme que, du fait de ta préoccupation, tu ne Le trouveras jamais, en aucune circonstance(M, 13).
Nous sommes sous la dépendance de nos besoins. L’esprit est avec son besoin, avec ce que ce besoin implique. Si nous recevons un papier d’un ministre ou d’une autorité quelconque, nous allons être préoccupés par ce papier et par le responsable en question (M, 12).
Nos besoins sont différents. C’est pourquoi il est difficile de trouver un accord. Les hommes ont des intentions différentes, ils suivent « des voies diverses » (Cor. 72, 11), « ils ne cessent d’être en désaccord » « et c’est pour cela qu’Il les a créés » (Cor. 11 , 118 et 119). C’est en fonction de ces intentions que se déterminent les buts et les objectifs et c’est en fonction de leur nombre que se développent les voies et les chemins (G, § 93).
Les relations humaines ne sont pas mathématisables comme les physiques. Elles ne peuvent établir des rapports constants et définitifs, ce type de relations varie avec le sentiment de chacun.[3] Nous voyons effectivement la divergence répandue entre les hommes, en tout lieu, tout temps et sous des formes innombrables, et si nous regardons bien, nous constatons que chaque être humain diverge d’un autre sur quelque chose ; même si nous trouvons un accord entre deux personnes, cela ne veut pas dire qu’ils sont d’accord en tous points, mais leur accord se limite à une ou plusieurs choses. Pour ce qui est des personnes appartenant à une même religion, cette religion les unit sur un point commun, mais elle les sépare sur d’autres points, et de ces [premières] divergences en naissent continuellement de nouvelles (GC, 2e part, chap. 2, §1).
Tant que dure la vie, nous nous affectons mutuellement et profondément. Les « états d’âme » naissent surtout du contact de l’homme avec ses semblables. Ce sont les sentiments les plus intenses et aussi les plus violents. Par la seule mise en présence des hommes entre eux, des attractions et des répulsions profondes se produisent, des ruptures complètes d’équilibre, une électrisation de l’âme qui est la passion. C’est très difficile d’être avec des gens sans que ta nafs soit avec toi, parce qu’on veut se montrer, apparaître. Chacun se montre à sa façon, même par la guidance : on veut guider sur la bonne voie. Et ceux qui se débarrassent de leur nafs sont rares et ils vivent dans la pure vérité (M, 10).
Chacun veut avoir le dessus, imposer son point de vue. C’est une lutte des regards intellectuels, des vues de l’esprit. Les conflits sont inévitables car l’âme est conduite par la logique d’exclusion. Si je pose mon A, c’est à l’exclusion de ton B. Le mental procède par alternatives, il « décide» c’est-à-dire coupe (caedere) une branche de l’alternative. Le Prophète Joseph ne voit que 2 possibilités : céder aux avances de la femme d’Al-Azize ou la prison : ou ceci ou cela. Il préfère la prison. Le goût intuitif de notre Prophète Muhammad dépasse ce régime de contradistinction. Il s’en remet à Dieu pour trouver une solution neuve, dépassant les limites des contraires. Le Tout est Lui ; ne me dis pas : ceci et cela ! (Q, 111). D’où le hadith : « Qu’Allâh fasse Miséricorde à mon frère Yûssuf ! S’il avait dit ‘Ta Faveur, [ô mon Dieu], est plus vaste pour moi [que leur ruse]’ au lieu de ‘Je préfère la prison (à la fornication) » (Cor. 12, 33) (V, question 1).
Si l’homme s’abandonne à sa logique unilatérale, il cède à chaque fois aux mouvements de sa nature partisane, dominatrice. La dialectique c’est de la présomption. La présomption consiste à lancer des idées au sujet de ce qui est inconnu, ce qui n’est que de l’opinion et « l’opinion n’apporte strictement rien sous la rapport de la Vérité » (D). L’attachement aux opinions engendre l’explosion de sentiments violents. Des guerres continuent d’être déclarées, le sang ne s’arrête pas de couler et les clairons de l’insulte et de l’injure retentissent en tout lieu (V, 4e question). Il est utile que ces explosions soient conjurées. Il est nécessaire que l’homme vive en société, et s’astreigne par conséquent à une règle. Le pouvoir politique essaie de mettre en place un système de valeurs communes à tous les hommes, qui recouvre, quand il n’a pas la force de l’étouffer, le feu intérieur des passions individuelles. Mais c’est un système qui s’impose du dehors, qui institue un rapport de forces. C’est soit la force d’un seul sur tous, soit la loi de tous sur chacun. Les gens se soumettent au gouvernement oppresseur, mais pour un moment seulement. Après la révolution, c’est inévitable. Cette soumission et cette docilité sont un état passager, parce que l’individu ne s’abaisse que lorsqu’il a le bâton sur la tête. Dès qu’il sent qu’il n’est plus mené à la baguette, il reprend le dessus et revient à ses qualités premières naturelles… Pharaon par exemple, tout le monde se soumettait à lui mais personne ne l’aimait. Ils complotaient contre lui chaque fois que c’était possible. Dieu n’exerce pas sur les hommes cette emprise autocratique : Allah ne le traite pas comme l’individu qui, quand les gens se soumettent à lui, leur dit : « Vous êtes mes esclaves, je fais de vous ce que je veux ». Non, Allah n’est pas comme ça ! Celui qui se soumet à Lui par amour, Allah l’élève, le fait monter en grade et l’aime aussi (M, 10).
Un régime politique, en tant qu’il est fondé en raison, ne peut trouver de solution valable, durable. Car la raison est générale et impersonnelle alors que « Je », la valeur personnelle est la seule en capacité d’unifier. Si nous parcourons le traité des Nations Unies qui vise à réaliser le bonheur des habitants de la terre, nous voyons qu’il est basé sur l’égalité, l’absence d’injustice et la liberté assurée à tous les hommes. Ce sont là les principes mêmes apportés par la Loi sacrée, mais ils n’ont pas pu être appliqués, et ne le seront jamais, car leur application est subordonnée à la mise en pratique de tous les enseignements apportés par la Loi sacrée. La Loi sacrée est en effet un tout (kull) ne pouvant être réduit en parties : elle est [à la fois] organisation sociale (nizâm) et comportement personnel (sulûk) (GC, 2e part, chap 5, § 2). Un système de pensée ne peut se substituer à la vie. Les hommes oublièrent Allâh, s’appuyèrent sur leur raison et suivirent les désirs et les passions. Leur état intérieur s’empira, leur pouvoir déclina, leurs injustices et leurs agressions s’amplifièrent, les combats meurtriers se répandirent entre eux, en sorte qu’il n’y eut plus ni sécurité, ni tranquillité, ni paix, ni salut (GC, 2e part, chap 5, § 3).
Le système politique tente de recouvrir d’une pellicule solide et froide la masse ignée des passions. Mais il ne trouve pas la solution qui réside que dans la seule Ihsân, le « Je » des hommes fondus en Dieu. Ces hommes spirituels sont en fait plongés dans le Tawhid au point que la Présence (divine) est devenue leur manière courante de sentir… Devant eux disparaît totalement tout ce qui est autre que Lui. Leur existence disparaît dans Son Existence à Lui. Ils vivent de Sa Vie (D).
Seul l’homme délivré de ses préférences émotionnelles, de ses attirances sensuelles agit comme le Solvant universel. Il dépasse toutes les conditions de ce monde. Les autres, c’est le petit univers et toi tu es le plus grand univers ; tu dois travailler, te mettre au service du plus grand univers pour grandir. Allah a dit : « Rien du monde n’a pu Me contenir, sauf le cœur du croyant », parce que le Tout n’est qu’un petit univers et le cœur du croyant est plus grand puisqu’il contient Allah. Le cœur du croyant devient plus grand, plus vaste que les Cieux et la Terre. Nous voyons par exemple les leaders, les dirigeants politiques ; ils luttent, mais il est rare que l’un deux réussisse, et même quand il réussit, une fois mort, il est oublié ainsi que toute la lutte qu’il a menée, parce qu’il a lutté pour des raisons futiles ! Tous ces sacrifices entrepris… alors qu’il n’a pas su, en son cœur, contenir Allah ! Maintenant, que dire de ceux qui luttent pour satisfaire Allah et pour avoir Allah dans leur cœur ? (M, 10).
Sidi cheikh ne résout pas les problèmes, il les dissout. Sidi Bûzîdî, un de nos chaykhs, a dit : « Je suis le guide de la Voie et l’univers est dans ma poignée ». Tout est dans sa poignée, parce qu’il n’a besoin de rien, il n’éprouve aucun besoin, de quoi que ce soit, ni pour quoi que ce soit. Ainsi, tout l’univers est dans sa main. C’est parce que nous, nous sommes dans la poignée du besoin que nous ressentons le besoin. Si nous voulons une brebis, nous sommes dans la poignée de la brebis, ou du commerce, ou de quoi que ce soit en fait de besoin. Nous sommes dans sa poignée, nous sommes possédés par ce que nous aimons : personne ou objet. Nous en sommes esclaves. Il est impossible d’aimer une chose et d’en être libre. Nos seigneurs Soufis ne veulent être esclaves que d’Allah. Alors, ils ont tout à portée de la main, en leur possession. Nous voyons comment les choses se passent : chacun est commandé, possédé par le besoin qu’il a de ce qu’il aime. Sauf celui qui aime Allah, qui est dans le besoin d’Allah et attend tout de Lui. Il n’est pas possédé, il devient roi (M, 28). Allah les prend en charge. Comme le dit sidi Madanî : « Allah, Allah me satisfait, Allah m’enrichit ». Cela ne concerne pas seulement le besoin de manger et de boire, mais il ne ressent aucun besoin ; et s’il n’éprouve aucun besoin, c’est que son esprit n’est préoccupé par aucun besoin (M, 12).
وَمَا يَنطِقُ عَنِ ٱلْهَوَىٰٓ, notre Prophète ne parle pas sous l’effet de la passion (Cor. 53, 3) car il n’est pas soumis à la loi d’attraction et de répulsion pour les choses finies. Elles ne l’affectent pas. Le bien et le mal n’ont pas d’influence sur eux… Si tu te tiens droit… la chose ne t’atteint pas… Les gens disent : « Quelqu’un a agressé un autre ; il lui a fait du mal ». Non ! Ils ne savent pas ce qu’ils disent, parce qu’en réalité, ce mal sorti de moi est contre moi. Si c’est une vengeance, celui qui a causé le mal ressent la joie d’avoir triomphé et d’avoir atteint son but : celui de s’être vengé et d’avoir vaincu. Mais il ne s’aperçoit pas qu’il est le premier à être atteint par ce mal… C’est ce que veut dire ce verset coranique : « Celui qui fait une bonne action l’a faite à son profit ; celui qui fait une action mauvaise l’a faite à son détriment » (Cor. 41, 46 et 45, 15). Par exemple, je te fais du mal mais Allah n’a pas dit que tu es concerné par ce mal ; Il a dit que celui qui a fait le mal, c’est celui-là même qui en pâtit (M, 11).[4]
3 – La science religieuse, théologique, métaphysique. La raison étend sa compétence au domaine religieux en étudiant la relation de l’être moral avec l’Absolu. Elle énonce des principes, prenant valeur de dogmes, sur l’Être, la Création, les conduites humaines. Mais elle le fait en suivant sa nature c’est-à-dire en posant des antinomies. C’est une relation idéale entre deux termes, extérieurs l’un à l’autre. Il y a l’Être et le devenir, le Créateur et la créature, un Sujet divin absolu et, en face de lui, un objet humain, ayant sa pensée à lui, retiré dans son égoïté. La relation s’interpose entre deux membres disjoints. Une distance les sépare , elle est insurmontable puisqu’il y a d’un côté un terme fini et de l’autre une Présence Infinie.
En réalité cette césure n’existe pas. Dieu et l’homme ne sont pas extérieurs l’un à l’autre. Ils sont solidaires, ils ont besoin et répondent l’un de l’autre, pour que chacun soit qui il est. Allâhumma, supprime donc ma séparation (Q, 48) Ce qui était entre nous a disparu d’entre nous (Q, 8). Il n’y a pas l’ « Être » abstrait, existant en soi hors de moi, il y a uniquement « je suis ». L’Être existe uniquement en tant qu’il est senti, éprouvé par moi. Si tu le rends présent en toi, Il est Présent (Q, 33).
Dieu nous a gratifiés du bienfait de la raison (‘aql), dont découlent toutes les responsabilités qui nous ont été confiées (GC, 2e part, chap.5 § 1). L’homme peut et doit faire usage de la raison, mais la raison n’a pas le droit d’arraisonner l’homme, de prendre sa place dans la vie. La métaphysique qui parle de l’être n’est pas l’être ou la vie. Elle énonce des vérités, des concepts, elle se fait une représentation « idéale » des relations entre Dieu et la créature, mais elles ne vivent pas elles-mêmes, ne réalisent pas ce qu’elles disent, personnellement.[5]
Nous ne pouvons nous gouverner par notre raison. Une pensée est sans influence sur un sentiment.[6] Nous ne pouvons commander nos cœurs. Si on déteste quelqu’un, on le hait. Il y a des gens qui courent à droite et à gauche pour satisfaire quelqu’un, mais rien à faire ! Au contraire, tous les services rendus excitent la haine dans son cœur. Parfois, un père est détesté, un fils est détesté. Pourquoi ? Parce que le cœur est entre les deux Doigts d’Allah et c’est Lui qui le retourne, le remue comme Il veut. Quelqu’un peut ressentir de la haine, de la rancœur, de l’égoïsme, mais il ne peut rien faire. Ce n’est pas la lecture des livres qui peut le guérir. Il peut bien lire que le Prophète n’aime pas la rancœur, mais il n’y peut rien, car le cœur est entre les doigts d’Allah et Il ne peut le guérir qu’en faisant apparaître la Qualité de Beauté divine (M, 10).
C’est pourquoi la parole des Imâms reste inopérante. Ils ont beau rappeler à l’Ordre divin, leur discours, limité à la démonstration raisonnée, n’a pas avec lui la force du sentiment : si nous considérons les mosquées actuellement, et si nous assistons à des cours ou à des sermons du vendredi, nous trouverons que c’est le sommeil qui a complètement « pris » les gens présents ! Et même pour ce qui est de la récitation du Noble Coran à la télévision ou à la radio, la plupart des gens ne lui accordent pas un grand intérêt. Pourquoi cela ? Parce que toutes ces choses ne proviennent pas de quelqu’un « dont la vue vous rappelle Allâh ». Si c’était le cas, ses paroles augmenteraient leur science, parce que la parole qui sort du cœur va au cœur, alors que la parole « vide » (ou « creuse », « ajwaf ») et « séparée [d’Allâh] » (mafsûl) ne rendra jamais les gens « unis [à Allâh] » (mawsûlûn). Lorsque celui qui est « séparé d’Allâh » parle, sa parole est « poussière dispersée », et si sa parole était véritablement « unie [à Allâh] », il aurait commencé à réaliser lui-même l’ « arrivée [à Allâh] » avant de se préoccuper d’autrui (M, 38).
L’Imâm parle à partir de sa condition humaine, il est lui-même limité par sa pensée et son organisation sensitive. Il ne peut voir et faire voir au-delà. Le But, comme tu le sais, est au-delà des passions et des penchants (Q, 54). Les Paroles du Prophète portent parce qu’il donne à boire une certitude s’installant dans mon cœur (Q, 55). Les paroles de notre Seigneur Muhammad – sur lui la Grâce et la Paix – avaient une influence profonde et une valeur immense, elles étaient une guidance pour les hommes. Pourquoi ? Parce qu’ « Il ne parle pas selon la passion / C’est uniquement une révélation qui lui est faite » (Cor. 53, 3-4). « Il ne parle pas selon la passion », c’est-à-dire : il ne suit pas son âme, fût-ce un seul instant (M, 15).
La religion complète ne se limite pas à la raison c’est-à-dire aux informations tirées des livres ou des discours raisonnés. Il faut que la vérité soit corporisée humainement pour nous être utile. Lorsqu’un compagnon demanda à l’Envoyé sur lui la Grâce et la Paix divines : « Qui fréquenterons-nous (nujâlisu) après toi, O Envoyé d’Allâh? », il répondit sans désapprouver la question : « Fréquentez celui dont la vue vous rappelle Allâh, dont la parole augmente votre science, et dont les œuvres vous rapprochent de la Vie Dernière ». Le Livre d’Allâh et la Sunna prophétique sont donc le moyen (wasîla) de s’éloigner de l’égarement, et la fréquentation de la personne mentionnée dans le hadith est le moyen de parvenir aux degrés de la Perfection (CG, 1e part, chap 2, §16).
Nous avons besoin d’un exemple vivant pour dépasser le complexe psychophysique, pour réaliser l’Ihsân. وَٱصْبِرْ نَفْسَكَ مَعَ ٱلَّذِينَ يَدْعُونَ رَبَّهُم بِٱلْغَدَوٰةِ وَٱلْعَشِىِّ يُرِيدُونَ وَجْهَهُ, Reste en compagnie de ceux qui invoquent leur Seigneur matin et voir, désirant voir sa Face (Cor, 18, 28). Il faut une Compagnie pour voir Dieu en Face. Il ne lui a pas ordonné de demeurer avec ceux qui récitent le Coran, ceux qui apprennent la science, ou ceux qui combattent sur le Chemin d’Allâh ; le but recherché dans ces dernières œuvres est en effet la mémorisation du Coran, l’acquisition d’une science et l’obtention d’une récompense, et tout cela n’exige pas la présence et la compagnie de l’Envoyé d’Allâh – qu’Allâh répande sur lui Sa Grâce et Sa Paix. La compagnie du Maître est donc la « dot » (mahr) pour la Connaissance d’Allâh (GC, 2e part, chap. 4, §4). Sidi cheikh dit de son maître qu’il est tajalli d’Allah (M, 16), l’Apparaître de Dieu. En voyant son corps nous voyons Dieu en transparence. Dans les séances, il se tenait tout à fait immobile, il ne faisait aucun mouvement. Il donnait à chaque situation son droit, en chaque lieu il se tenait immobile comme une pierre. S’il y avait un nouveau venu, il lui donnait même le coussin sur lequel il s’appuyait. Un mouvement, pour lui, était une faute. Cela parce que, lorsque sidi chaykh eut atteint le degré de la contemplation, qu’il eut réalisé la jonction avec Allah, l’acte par lequel il était « un avec Lui », qu’il se trouva d’une façon permanente avec Celui qui agit par excellence et qu’il fut arrivé en la compagnie de « Celui qui choisit », sa parole, sa position assise, tout en lui révélait Allah ( M, 16).
Il ne suffit pas de penser à Lui, il faut Le voir. Tu m’as pardonné toutes mes fautes… mais cela ne me suffit pas. Ce que je veux c’est te voir (Q, 26). Il est comme quelqu’un que le Président de la République a invité à manger chez lui : lorsqu’il revient, personne ne lui demande qu’est-ce qu’il a ramené de chez le Président, mais on lui dit : « Tu es allé chez le Président ! », parce que le simple fait d’aller chez le Président est un honneur, bien plus que de revenir avec quelque chose : l’honneur est dans la compagnie du Président (M, 37).
4 – Une psychologie transcendantale. Sidi cheikh place la psychologie à la cime de l’arbre de la connaissance. Pas une psychologie banale s’attachant au développement des phénomènes mentaux, au système d’actions et réactions concordantes provoquées par l’attirance ou le refus des choses créées, jugées agréables ou pas. Selon des statistiques publiées dans les journaux au sujet de la société américaine, le nombre des psychologues y augmente de manière effrayante : il y a presque un psychologue pour quatre habitants. Penses-tu que ces gens malades et ayant besoin d’un traitement psychologique fassent partie des nécessiteux et des mendiants sans refuge ? Non, naturellement. Ils appartiennent à la classe des gens aisés et riches, ou tout au moins à la classe moyenne, c’est-à-dire les gens attachés à la parure de la vie d’ici-bas ; quant à ceux qui n’ont pas cette parure ou ne s’en préoccupent pas, ils ne sont pas atteints par les maladies psychologiques (M, 18).
Il s’agit d’une psychologie existentielle, expérimentale, vitale, sacrée, celle d’une pratique de « soi ». Elle s’intéresse au sentiment intime de l’homme. Il s’agit d’élever à la Cime tout être en retour (Q, 8). Par ton coeur, tu Le saisis et ta « poitrine » L’entoure… Avec moi se trouve la Cime de la Certitude (Q, 65). Le psychologique est vital et existentiel alors que les autres sciences sont déconnectées de soi, travaillent dehors, dans l’abstrait. N’est vrai que ce qui peut être vérifié personnellement.[7] Les autres, par exemple, peuvent regarder « mon corps » passer d’un endroit à un autre mais ils ne peuvent pas « me » voir marcher. Marcher est un sentiment intérieur que moi seul connais, que moi seul suis assuré de vivre. C’est une impression qui n’existe qu’une fois, qui s’éprouve chez une seule personne, seule capable d’en dire la vérité.
Je suis révélé à moi-même grâce à un contact personnel. Je passe au-delà des représentations que j’ai de moi grâce à la Présence de Quelqu’un qui est plus près de moi que moi, qui se trouve au-delà sans être en dehors de moi. ٱلنَّبِىُّ أَوْلَىٰ بِٱلْمُؤْمِنِينَ مِنْ أَنفُسِهِمْ, L’Envoyé-Révélateur est plus proche des croyants qu’ils ne le sont d’eux-mêmes (Cor. 33, 6). Je suis prisonnier de ma condition psychophysique, j’en suis libéré par la rencontre de la personne qui se trouve en Dieu. Que de prisonniers ils ont libérés, et que d’esclaves ils ont affranchis ! (Q, 7). Je ne trouverai jamais dans le monde de la représentation comment m’en sortir. La pensée ne peut s’affranchir d’elle-même pour plonger dans son principe. Leur caractère humain s’impose à toutes les choses… Ce caractère humain est un voile… Ce caractère, ce genre humain étant lui-même un péché. Sidi Madanî a dit : « Éloigne-toi de ton genre humain, de tes qualités humaines, et anéantis-toi en Allah ». On s’éloigne de ce caractère humain par lui, on s’éloigne de l’humanité par l’humanité. Ce ne sont pas des choses rationnelles, acceptées mentalement (M, 7).
C’est le miracle de la Présence concrète, sa vertu transformatrice. Quand on entend parler d’une personne de valeur on ne se contente pas de l’ouïe-dire, on veut la voir, la rencontrer. Je me suis mis en route afin de vous voir (Q, 84). Savoir ne suffit pas, il faut voir directement. Il se montra à la vue directe (Q, 20). Quand je suis en présence de la personne tout ce qu’on m’a dit à son sujet s’efface, toutes les représentations que je me faisais d’elle me quittent. Qu’en est-il de la simple parole par rapport à la Vision de l’œil ? (Q, 89) Le langage du cœur a une force (çawlah) qui ne laisse rien subsister du langage de la parole (G, § 36). C’est un goût, une connaissance présentielle, un éveil à soi : Notre cœur n’est pas autre que toi, continuellement et à jamais, Ô fraîcheur de l’œil ! Bien plus : lumière de nos regards intérieurs ! (Q, 128). Sans voir, le connaitre est sans profondeur, il ne peut comprendre la vie réelle. Les croyances s’entrechoquent (Q, 150). Chacun interprète le sens d’un hadith, par exemple, dans son système de représentations mais ton Maître en est la signification essentielle (Q, 114).
Sidi cheikh est un être d’une singularité rare. Qu’est-ce qu’il a de spécial ? Il est capable d’éveiller, de faire naître une impression. Connaitre c’est faire naître. Sa simple présence crée une impression. Un habitant de Sousse me disait : « M. Boukamcha c’est un homme qui change les pensées de tous ceux qui le voient passer dans la rue. Il descend la rue les pensées changent, il la remonte, à nouveau les pensées changent ». Cet homme vérifiait à son insu le hadith selon lequel « les saints parmi vous, sont ceux qu’on ne peut voir sans se souvenir d’Allah »[8]. Une amie de sidi cheikh dit : « Quand j’ai rencontré sidi cheikh, au voyage aller j’avais des tonnes sur les épaules. Quand je l’ai vu, sans parler, sans dire un mot, il m’a déchargée de mon fardeau ».
La présence de l’homme spirituel crée une ambiance dont s’imprègnent ses compagnons de vie. L’homme qui a réalisé Dieu est un « Sceau de Musk » (Q, 78). Un parfum soigne la dissipation des forces de l’âme en un clin d’œil, sans effort. Sidi cheikh est une personne qui répand autour d’elle une merveilleuse fragrance spirituelle. Il fait voir Dieu et cela est un profit moral continu, éternel (M, 9). Nous faisons tout pour éviter qu’il y ait un jour où nous n’aurions plus le moral. Si dans la dunyâ, nous cherchons à avoir bon moral, cette recherche est encore plus intense dans l’Au-delà !… Le Prophète dit « soucieux à votre sujet ». Oui, soucieux que nous ayons bon moral … Imaginez que vous alliez voir quelqu’un de très généreux … Et voilà qu’il ne vous accueille pas bien ! Il vous sert des boissons et vous donne à manger, mais sans le sourire. Au contraire, il fronce les sourcils et se sent mal à l’aise avec vous. Vous n’êtes pas content parce qu’il y a quelque chose de plus important : c’est le moral. Il vous fait souffrir avec ça… Vous êtes traité comme un animal… l’animal, on lui donne à manger, mais nous ne sommes pas tenus de lui sourire, ni d’être bienveillant ou prévenant avec lui. On lui donne de l’herbe ou des grains, on le laisse manger, et on s’en va (Q, 13). La Présence du cheikh continuellement les accompagne (Q, 52). « Je tiens compagnie à celui qui M’invoque ». Allah est assis avec nous, ce soir, dans cette maison, dans les autres maisons aussi. Allah est partout, rien ne peut Lui être caché ; mais ici nous Le regardons et Il nous regarde. Nous sommes heureux de L’avoir parmi nous et Il est heureux d’être avec nous, Il nous a remonté moral. Il est honoré par nous et nous sommes honorés par Lui (M, 13).
[1] « Le mot ratio s’élève sur la racine ra ou rat, qui dans toutes les langues où elle a été reçue y a portée l’idée d’une raye, d’un rayon, d’une ligne droite, tirée d’un point à un autre. Ainsi la raison, loin d’être libre, comme l’a prétendu Kant, est ce qu’il y a de plus contraint dans la nature : c’est une ligne géométrique, toujours asservie au point d’où elle émane, et forcée d’aller frapper le point vers lequel elle est dirigée, sous peine de cesser d’être elle-même ; c’est-à-dire, de cesser d’être droite » Fabre d’Olivet, Les vers dorés de Pythagore, Delphica, l’Age d’Homme, 1991, p.312-313. Le mot arabe aql, l’intellect rationnel « est formé à partir d’une racine qui signifie ‘attacher’, ‘nouer’. L’i’tiqâd est une ligature, une conception ou une image mentale en laquelle nous enfermons l’infinité divine » Michel Chodkiewicz, Un Océan sans rivage, Ibn Arabî, le Livre et la Loi, Seuil, 1992, p. 137.
[2] « La seule chose qui s’interpose entre vous et Celui que vous adorez, c’est la joie pour ce que vous possédez et le regret pour ce que vous ne possédez pas ; la seule chose qui vous sépare de la béatitude est cette blâmable qualité » Lettres d’un maître soufi, Le Sheikh Al’Arabi Ad-Darqawi, traduites de l’arabe par Titus Burckhardt, éd. Archê Milano, 1978, p. 23.
[3] D’où la géniale définition de l’homme par Marivaux : « Un homme, c’est cette créature avec qui vous voudriez toujours avoir affaire, que vous voudriez trouver partout, quoique vous ne vouliez jamais lui ressembler » Marivaux, Journaux et Œuvres diverses, édition de F. Deloffre et M. Gilot, Classiques Garnier, Multimedia, 2001, p. 309.
[4] Sommes-nous réellement séparés ? Dans ce vaste océan, nous souffrons pour les péchés des autres, et nous faisons souffrir autrui pour nos péchés. Évidemment, la loi de l’équilibre règne suprêmement et, à la fin, tous les comptes seront balancés. « Les hommes de Vérité voient que tout ce qui se passe dans cet univers, c’est par Allah et par Lui seul ; les choses arrivent par Allah et Allah guide Ses créatures pour faire telle et telle chose. Il pousse les gens les uns contre les autres. Pourquoi ? Comme dit le ḥadîth : ‘L’oppresseur, le tyran, est l’épée d’Allah sur Sa terre’. Allah Se venge par lui et Se venge de lui, car il mérite cette vengeance bien entendu. Allah a dit : « Allah sait et vous ne savez pas ». Celui qui a subi le mal, il le mérite et celui qui est à l’origine de ce mal va recevoir un mal en conséquence de ce qu’il a fait. Celui qui est la source d’un malheur va recevoir un malheur en conséquence. Impossible d’être source de malheur et de ne pas subir la contrepartie de nos faits et gestes… Je crois que nous n’aimerions pas être dans cette situation ! Si nous sommes source de bonheur, nous ne récolterons que du bonheur ; et si on voit que nous sommes source de bonheur, nous devons être contents et nous sentir en sécurité auprès d’Allah. C’est comme cela que nos maîtres Soufis rendent des comptes, se contrôlent, vérifient leurs actes et ramènent toutes choses à Allah. Et Allah a dit dans Son Coran : « Toutes les choses appartiennent à Allah » (M, 11).
[5] « En général, quand la philosophie parle de Dieu, il s’agit si peu du Dieu auquel pensent la plupart des hommes que si, par miracle, et contre l’avis des philosophes, Dieu ainsi défini descendait dans le champ de l’expérience, personne ne le reconnaîtrait. Statique ou dynamique, en effet, la religion le tient avant tout pour un Être qui peut entrer en rapport avec nous : or c’est précisément de quoi est incapable le Dieu d’Aristote, adopté avec quelques modifications par la plupart de ses successeurs. … Pourquoi Aristote a-t-il posé comme premier principe un Moteur immobile, Pensée qui se pense elle-même, enfermée en elle-même, et qui n’agit que par l’attrait de sa perfection ? » Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Puf, 1955, p. 256, 257.
[6] « A quoi bon faire des livres pour instruire les hommes ? les passions n’ont jamais lu ; il n’y a point d’expérience pour elle, elles se lassent quelquefois, mais elle ne se corrigent guère, et voilà pourquoi tant d’événements se répètent » Marivaux, Journaux et Œuvres diverses, op. cit., p. 511-512. « La volonté n’a aucune prise sur les passions, mais a prise directe sur les mouvements. Il est plus facile de prendre un violon et d’en jouer que de se faire, comme on dit, une raison… Un homme bien irrité se met à genoux pour demander la douceur, et naturellement il l’obtient, s’il se met bien à genoux ; entendez s’il prend l’attitude qui exclut la colère… Chose remarquable et trop peu remarquée, ce n’est point la pensée qui nous délivre des passions, mais c’est plutôt l’action qui nous délivre. On ne pense point comme on veut ; mais, quand des actions sont assez familières, quand les muscles sont dressés et assouplis par gymnastique, on agit comme on veut. Dans les moments d’anxiété n’essayez point de raisonner, car votre raisonnement se tournera en pointes contre vous-même ; mais plutôt essayez ces élévations et flexions des bras que l’on apprend maintenant dans toutes les écoles ; le résultat vous étonnera. Ainsi le maître de philosophie vous renvoie au maître de gymnastique » Alain, propos sur le bonheur, chap XVII, Gymnastique et XVIII Prières.
[7] La révélation nous confirme cette hiérarchie. Il y a d’abord عِلْمَ ٱلْيَقِينِ ‘ilm al yaqîn, « la science de la certitude » (Cor. 102, 5), son intelligence abstraite. Quelqu’un nous a dit que le feu brûle, c’est une information, une notion portée à notre entendement. Puis il y a عَيْنَ ٱلْيَقِينِ, ‘ayn al yaqîn, « la vision de la certitude » (Cor. 102, 7), la vision, le témoignage oculaire de la vérité. Je vois un enfant se brûler la main sur un plat chaud. Il se met à crier. Je sais que le feu brûle, je suis témoin du fait. Mais ce n’est pas encore une certitude personnelle. Je suis certain si je fais un avec le feu, si je mets moi-même ma main au feu, si je me sens brûlé. Alors je le sais d’expérience, à un moment donné, dans ma personne. حَقُّ ٱلْيَقِينِ, haqq al-yaqîn, « la réalité de la certitude » (Cor. 56, 95). Je « réalise » que le feu brûle. L’établissement de la conscience de la certitude dépend de l’union sujet/objet.
[8] Michel Chodkiewicz, Le Sceau des Saints, Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî, Gallimard, 1986, p. 45.
