Les pensées, les notions peuvent communiquer du sens mais n’ont jamais senti le parfum de l’existence personnelle.  Cette montée des degrés du savoir, du général au singulier, de l’universel au personnel, contrarie nos habitudes de penser. Nous aimons les connaissances générales et impersonnelles, les vérités, qui permettent les échanges verbaux. Nous avons tendance à privilégier les connaissances sur le connaisseur, à préférer la science à la conscience, le général au cas singulier, le collectif à l’individu et peut être nos connaissances sur Dieu à Dieu Lui-même. L’âme personnelle aime les considérations générales mais refuse de les faire entrer dans le détail concret de sa vie. L’acte est en décalage (yata’akhkharu) par rapport à la science, conformément à l’histoire de Sayyidnâ Mûssâ et Al-Khidr… Sayyidnâ Mûssâ … attestait l’authenticité de la science de Sayyidnâ Al-Khidr dans sa globalité (fî-l-jumlah), mais à un moindre degré pour ce qui est de ses aspects particuliers (fî-t-tafçîl) (G, §57 et § 63).[1]

            On dira que l’exercice de la pensée est plus noble que la vie sensitive. Nous pouvons former des significations qui s’élèvent au-dessus de l’expérience sensuelle, associer des idées de manière cohérente. C’est le travail de la raison qui capitalise des savoirs. Mais personne ne voudrait d’une vie entièrement faite de concepts, dépourvue de tout sentiment.[2] Voyons bien aussi que les idées, les pensées s’enracinent dans des impressions. L’idée d’angoisse ou d’égalité ne nous dirait rien si nous n’éprouvions d’abord le sentiment d’angoisse ou le besoin d’égalité. Comment pourrais-je comprendre les mots « aujourd’hui je me sens découragé, ou plein d’enthousiasme » si je n’avais éprouvé par cœur, vécu, fait ces expériences ?[3]

            Nos pensées sont des impressions, nos jugements sont avant tout des sentiments, des manières de nous sentir, des modes d’existence. C’est si vrai que nous cherchons des pensées qui nous mettent en joie et voulons expulser celles qui nous attristent. Un  ḥadîth qudsî dit : « C’est un groupe, celui qui siège parmi eux ne saurait être malheureux ». Celui-là est donc d’entre les gens de la félicité, seulement pour avoir été parmi ceux qui font le dhikr (M. 21). Est-ce que quelqu’un peut enlever ses malheurs ? Il ne le peut pas. Allah nous fait venir, nous crée des raisons, des causes de rien du tout pour venir, pour nous enlever nos peines et ôter nos malheurs (M, 1).

            Il est tout à fait impossible de comprendre, c’est-à-dire d’expliquer a priori, comment une simple idée, qui ne contient en elle rien de sensible, produit un sentiment de plaisir ou de peine. Une idée de « droite » est désagréable aux gens de « gauche », et réciproquement.   Nous dévitalisons les idées en les réduisant à des concepts, mais ceux qui savent voir trouvent le sens dans l’impression vive, dans le secret de la couleur (Q, 50). Toute couleur est présence pour celui qui comprend (Q, 67).  C’est une erreur de croire que l’idée n’a pas de couleur.[4]

وَمَا ذَرَأَ لَكُمْ فِى ٱلْأَرْضِ مُخْتَلِفًا أَلْوَٰنُهُ

Ce qu’Il a créé pour vous sur la terre est de couleurs variées (Cor. 16, 13).

            Ceci est une grande révélation de sidi cheikh. Dieu se révèle à nous par voie d’impressions, pas par le canal de l’intellect ou l’appareillage du langage sur le vivant.

وَأَنَّهُۥ هُوَ أَضْحَكَ وَأَبْكَىٰ

Il est certes celui qui fait rire et pleurer (Cor. 53, 43).

            L’impression est immédiatement nous. Nous en sommes aussi sûrs que de notre vie. Celui a faim sait qu’il a faim, celui qui a soif sait qu’il a soif, celui qui est angoissé se sent, se sait angoissé, avant tout habillage de concepts, avant toute formulation corrosive de la réalité. La description fait partie des conjectures douteuses (Q, 89), l’impression, la chair, l’acte de présence est la forme de savoir la plus authentique. Ce sont des absolus, des formes de révélation de soi, des impératifs existentiels, des besoins vitaux. Ce sens de la première personne est si important que sidi cheikh dit : « celui qui réussit auprès de son cheikh c’est celui qui est avec lui comme avec un homme ordinaire, qui a faim, qui a soif et besoin de dormir. » Ce sont là des choses de la vie courante, élémentaire, mais ce sont des révélations de Dieu. Le Prophète, صلى الله عليه وسلم, a dit : « Ne négligez aucune des bonnes actions, si minimes soient-elles ». Si on dédaigne une toute petite bonne action, on a dédaigné AllahLe Soufi n’est pas celui qui s’exclut de la société pour prier et se consacrer entièrement à la religion. Non ! Ceci est un péché… ; le soufi est celui qui vit une vie normale mais qui consacre une partie de son temps à glorifier quelques actions, si minimes soient-elles, pour se rapprocher d’Allah (M, 5). Nous, c’est par le verre de thé qu’on présente aux frères, le tapis qu’on installe pour qu’ils s’assoient dessus, le nettoyage à l’endroit où ils vont se tenir… Tu dois offrir tes services et ces services doivent être acceptés, sinon c’est comme si rien n’était fait (M, 9).[5]

            Dieu est le premier à donner l’exemple. Il se met au service de ses créatures. Quand nous lui adressons une demande il n’envoie pas une réponse théorique, il réalise une prise en charge existentielle, complète, concrète, effective. Le Vrai – à Lui la Majesté et l’Élévation – répond à la fois à ce que nous Lui demandons et à ce qui découle (yantuju) de nos demandes et leur est nécessairement attaché (lâzimah), et Il nous attribue l’ensemble (G, § 48). Tu es plus soucieux de nous que nous-mêmes (Q, 49). Mon affaire est entre Ses mains, et Il en est extrêmement soucieux (Q, 65). Tu es plus miséricordieux envers nous que nous-mêmes, et mon cas est entièrement remis entre Tes mains (Q, 54).

            Chaque âme est un cas singulier. Les voies de la connaissance sont aussi nombreuses que les fils d’Adam, ou plus encore, aussi nombreuses que les êtres vivants, et c’est cela qu’Allâh a clairement dit dans Sa Parole  وَمَا مِنَّآ إِلَّا لَهُۥمَقَامٌ مَّعْلُومٌ, Il n’y a aucun d’entre vous qui n’ait un degré défini (maqâm ma’lûm) (Cor. 37, 164) (GC, 1e part, chap. 1, § 4). Chacun a une voie propre, وَلِكُلٍّ وِجْهَةٌ هُوَ مُوَلِّيهَا, chacun a une plage du ciel vers laquelle il s’oriente (Cor. 2, 148). Le Prophète répond de nous avec sa propre vie. Le noble hadîth suivant confirme cela : « Nul de ma Communauté ne m’adresse les salutations de Paix sans qu’Allâh ne me rende mon âme afin que je réponde à sa salutation ». Il y a là une incitation suffisante pour toujours considérer que l’Envoyé est vivant (V, texte de la Mudhâkarah). Son âme lui est rendue pour rendre le salut à ses aimés… Allah vous fait savoir qu’Il est Vivant, qu’Il existe, qu’Il est présent et apparaît à ceux qu’Il veut, selon Sa volonté. Et la sagesse d’Allah dépasse les cerveaux et toutes les logiques du monde(M, 3). Ce n’est pas par ta raison que tu Le comprends, mais c’est plutôt l’humble cœur qui L’atteint (Q, 18).

               Le drame de l’existence c’est que l’abstraction se soulève contre le concret. Une force obscure nous pousse à sortir de l’existence personnelle pour la remplacer par des données qui font consensus, anonymes. Nous remplaçons l’existence par des lois, l’expérience par de la pensée, la vie par des concepts.

            La Tradition témoigne de cette volonté de soumettre la vie à l’ordre de la pensée. Notre Prophète possédait, près de Médine, l’oasis de Fadak. Après sa mort, sa fille Fâtimah entendait hériter cette palmeraie. Le calife Abou Bakr s’y opposa en faisant valoir que, selon la Loi islamique, « les Prophètes n’ont pas d’héritiers ». Pour Abu Bakr cette propriété était un terrain ordinaire, soumis au droit commun réglant le sort des biens transmis par héritage. La loi s’applique également à tous. Mais pour Fâtimah cette terre n’était pas un lieu, une portion d’espace, ni un objet juridique, c’était quelqu’un. En s’y promenant elle sentait la présence son père. Cette oasis révélait de manière ininterrompue la venue de son père.[6] La norme juridique ne peut sentir cela ni faire sentir à quiconque ce que cela fait de se promener dans un lieu imprégné du parfum de la présence aimée. C’étaient  des arbres revêtus de leurs branches, un parfum qui se diffuse, une beauté qui s’épanche (Q, 80), le parfum de l’Intimité (Q, 99). Une petite feuille qui tourne dans une brise légère soufflant dans cette oasis est plus importante que n’importe quelle pertinence philosophique ou règle juridique car elle existe, elle vit dans le cœur. Elle est sentie, alors que les lois et règlements ne sentent rien. Ce sont des choses inertes.[7] L’oasis n’est pas un lieu qu’elle occupe c’est une impression qu’elle  habite.

[1] C’est pourquoi le Coran nous révèle : فَلَا وَرَبِّكَ لَا يُؤْمِنُونَ حَتَّىٰ يُحَكِّمُوكَ فِيمَا شَجَرَ بَيْنَهُمْ ثُمَّ لَا يَجِدُوا۟ فِىٓ أَنفُسِهِمْ حَرَجًا مِّمَّا قَضَيْتَ وَيُسَلِّمُوا۟ تَسْلِيمًا, «certes non ! j’en prends ton Seigneur à témoin, ils ne seront pas croyants tant qu’ils ne t’auront pas fait juge de leurs différents, et qu’ils ne ressentent ensuite aucune anxiété en eux-mêmes à cause de ce que tu as décidé, et qu’ils s’y soumettent complètement » (Cor. 4, 65). Ils deviennent ses Intimes quand ils le laissent entrer dans le détail concret de leur vie. « Je n’avais jamais été tout à fait sans religion ; mais peut-être vaudrait-il mieux n’en point avoir du tout que d’en avoir une extérieure et maniérée, qui sans toucher le cœur rassure la conscience ; de se borner à des formules, et de croire exactement en Dieu à certaines heures pour n’y plus penser le reste du temps. Scrupuleusement attachée au culte public, je n’en savais rien tirer pour la pratique de ma vie. Je me sentais bien née, et me livrais à mes penchants ; j’aimais à réfléchir et me fiais à ma raison ; ne pouvant accorder l’esprit de l’Evangile avec celui du monde, ni la foi avec les œuvres, j’avais pris un milieu qui contentait ma vaine sagesse ; j’avais des maximes pour croire et d’autres pour agir ; j’oubliais dans un lieu ce que j’avais pensé dans l’autre ; j’étais dévote à l’église et philosophe au logis. Hélas ! je n’étais rien nulle part ; mes prières n’étaient que des mots, mes raisonnements des sophismes, et je suivais pour toute lumière la fausse lueur des feux errants qui me guidaient pour me perdre” Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, 3e partie,  Lettre XVIII de Julie.

[2] « C’est Lui seul que les cœurs désirent. S’il n’en était ainsi aucun Envoyé, aucun Prophète n’aurait aimé femme ou enfant » Ibn Arabî, Al-futûhât al-makkiya, Bulâq, 1329 h, 4 vol, ici t.  III, p. 450.

[3] L’écrivain japonais Yukio Mishima sentit très tôt se former en lui « le désir d’affronter la réalité dans un domaine où les mots ne joueraient aucun rôle… apprendre le langage de la chair, à peu de choses près comme on apprendrait une langue étrangère. Ce fut une seconde langue »  voir Nicolas Brémaud, Mishima ou la fabrique d’un corps, L’information psychiatrique 2008 ; 84 : 323-7, p. 325.

[4]  Victor Hugo, Pierres, éditions Milieu du Monde, 1951, textes rassemblés et présentés par Henry Guillemin, p. 195.

[5] وُجُوهٌ يَوْمَئِذٍ نَّاضِرَةٌ, Ce jour-là, il y aura des visages resplendissants, إِلَىٰ رَبِّهَا نَاظِرَةٌ, qui regarderont leur Seigneur (Cor. 75, 22-23). « S’il n’y avait pas le caractère humain, Allah n’aurait pas dit ‘visage’ . Mais tout cela prouve qu’avec notre aspect humain, nous arrivons au stade angélique et même plus que cela » (M, 7). « C’est à cette « face » que se rapporte la parole de Dieu : « Ô fils d’Adam, J’ai été malade et tu ne M’as pas visité. J’ai eu faim et tu ne M’as pas nourri. J’ai eu soif et tu ne M’as pas abreuvé… » C’est à elle encore qu’il est fait allusion dans le hadith : « Je suis son ouïe… son regard… » où Dieu énumère successivement toutes les facultés du serviteur. C’est également à cause d’elle que Dieu a dit : « Et ton Seigneur a décrété que vous n’adoriez que Lui (Cor. 17, 23) : car c’est en réalité cette face divine seule qui est adorée en toute créature – feu soleil, étoile, animal ou ange. La considération de cette face est nécessaire en tout acte, religieux ou non » Emir Abd el-Kader, Ecrits spirituels, op. cit., p.110.      

[6] Les gens du zen font prévaloir l’acte concret, l’événement singulier sur la norme générale et impersonnelle. La fleur rouge et le bouleau vert » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, Albin Michel, 2023, t. 2, p. 59 note 1. « Quel Bouddhisme est antérieur à la verdeur de la mousse ? Une grenouille saute dans l’eau ; écoute le bruit ! » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, Albin Michel, 2024, t. 3, p. 356. « Ici le maître tout naturellement, il cueille un brin d’herbe. Il pourra assurément vous enseigner de cette manière-là » Tch’an Zen, Racines et floraisons, op. cit.,  p. 291. Je me souviens d’un maître du Soufisme à côté de qui je marchais. Soudain il s’arrête, prend une feuille d’olivier entre ses deux doigts et me dit : « regardez comme elle est verte ! » C’était la commotion du singulier, la seule réalité existant à l’instant.

[7] Dans un belle nouvelle appelée La Marquise, George Sand  évoque le cas de la Marquise de R. qui fit , à seize ans, un mariage de raison avec le vicomte de Larrieux, homme d’une cinquantaine d’années, froid, indifférent .  Elle tombe follement amoureuse d’un acteur italien nommé Lélio. Lui aussi s’éprend d’elle. Leur relation est toute platonique, ils n’échangent que des regards.  Or advint que Lélio dût quitter la Comédie Française pour rentrer en Italie. Il supplie la Marquise d’accepter une rencontre, pour sentir, une seule fois, le parfum de sa présence.   Cette demande plonge la Marquise dans une crise nerveuse qu’elle soigne par une saignée. Elle rencontre Lelio qu’elle exhorte à demeurer chaste pour garder intact leur amour idéal. « Tout ce que j’ignorais, tout ce que je croyais être incapable de ressentir, se révéla à moi ; mais ce fut trop violent, je m’évanouis ma nature elle-même vient d’être transformée en une autre qui m’était inconnue. Si vous m’aimez, aidez-moi à vous résister. Laissez-moi emporter d’ici la satisfaction délicieuse de ne vous avoir aimé qu’avec le cœur…Séparons-nous pour jamais, et emportons d’ici tout un avenir de pensées riantes et de souvenirs adorés. Je jure, Lélio, que je vous aimerai jusqu’à la mort. Je sens que les glaces de l’âge n’éteindront pas cette flamme ardente ». Celui à qui elle parle de son sentiment intime, de sa vertu, il l’interprète comme un phénomène naturel, physique, l’effet de la saignée. Elle lui parle de valeur, de liberté, de de self-control moral, il regarde cela comme l’effet d’une opération physique, une détermination passive de l’esprit par la constitution organique.  « Madame, lui répondis-je, je n’ai point envie d’en douter ; cependant, si j’étais moins attendri, je vous dirais peut-être que vous fûtes très bien avisée de vous faire saigner ce jour-là. – Misérables hommes ! dit la marquise, vous ne comprenez rien à l’histoire du cœur ». La Marquise, éd. Michel Levy frères, 1869, p. 43, 44. Il pense que le sentiment dérive du corps, comme si, par exemple, on expliquait l’émotion esthétique ressentie en voyant un tableau par la composition chimique de la peinture ou le sentiment à l’écoute de la musique par les vibrations sonores venant frapper le tympan. On demandera ce que vient faire ici cette évocation de la littérature « profane ». Mais sidi Sheikh aimait les histoires d’amour, elles adoucissent le cœur. « Il est tout à fait naturel que les chansons d’amour occupent une place importante dans le répertoire des poèmes Zen. L’amour entre un homme et une femme est une émotion d’une très grande force que les anciens chantaient avec une ouverture sans réserve. Le thème de l’amour était favori dans la composition poétique. Même les moines, qui ont renoncé au monde, écrivaient des poèmes d’amour qu’ils incluaient dans leur collection de poèmes impériaux » Daisetz Suzuki, Japanese spirituality, traduit par Norman Waddell, Japan Society for the Promotion of Science, 1972, p.  29, 30. Sidi cheikh aimait les chansons d’amour du chanteur Muhammad abd el-Wahab qui incluait le nom de Dieu sous la forme condensée du « A…H ! » : « La douceur apportée à la chanson par la parole « A…H » était chose étonnante, et il est clair que la vaste renommée dont jouissent les chansons d’Abd-el-Wahhab est due à cette douceur : en effet, la parole « A…H » a introduit quelque chose d’étrange, et les chansons d’Abd-el-Wahhab sont devenues très écoutées et très agréables à entendre, tout cela parce qu’elles étaient accompagnées de l’invocation du Nom Suprême d’Allah, qui est « A…H ». Le chanteur invoquait ainsi le Nom Suprême d’Allâh sans en avoir conscience, vraiment sans en avoir conscience » (M, 31).

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