ÉLOGE DE LA NOUVEAUTÉ.

 

L’idée, le but, l’ambition de ce site est de donner une vision nouvelle du Soufisme. « Nouvelle » ne veut pas dire rupture, négation, annulation de l’ancien. Cela ne signifie pas non plus continuité, conservation, amélioration de cet ancien. « Nouveau » veut dire sans lien, sans comparaison avec un « avant » et un « après ». C’est l’imprévu, la surprise, le non-programmable.1

Pour donner un exemple concret je dirai qu’au moment où j’écris ces lignes, cela fait une semaine que mon fils me vante les qualités exceptionnelles d’une cuisinière. Sa spécialité est une chorba au poisson très épicée. Il me décrivait le goût à grands renforts de « c’est comme ceci », « comme cela », « ça ressemble à », pour me permettre des rapprochements avec ce que je connaissais déjà. Il me donnait une idée du goût, une représentation, mais j’étais incapable de l’éprouver, de le sentir , de le vivre. Il me mettait l’eau à la bouche mais en aucun cas le goût de la soupe.2 Quand la cuisinière est venue à la maison et m’a donné un bol de soupe, aussitôt le goût s’est révélé à moi. J’ai réalisé d’un coup ce qu’il voulait dire. Ou plutôt j’ai oublié tout ce qu’il m’en disait ; ses descriptions se sont volatilisées pour faire place à l’expérience directe, à ce que cela fait, personnellement, d’être en contact avec ce goût, de le devenir. C’est une découverte, une rencontre, une expérience, un moment d’existence, une impression entièrement nouvelle, sans commune mesure avec tout ce que je pouvais m’en dire ou en penser3.

« Avant » c’est une anticipation, une projection de l’imagination, une idée préconçue. « Après » c’est le souvenir d’une expérience, enregistrée dans la mémoire. Mais l’expérience c’est «maintenant». Un maintenant qui n’est pas encadré par un « avant » et un « après », appartenant tous deux au monde de la pensée.  « Maintenant »  c’est une réalisation. L’expérience effective ne se vit que « maintenant ». Je ne peux sortir du maintenant de ma vie pour la considérer  « avant » et « après » . C’est pourquoi il est dit que le Soufi est le Fils de l’Instant. Le Soufisme est aussi caractérisé par un goût,  ذَوْق (dhawk), comme celui d’un plat dont on apprécie la qualité. N’oublions pas que le mot savoir vient du latin sapere, savourer, goûter, déguster.

Ceux qui sont  ٱلرَّٰسِخُونَ فِى ٱلْعِلْمِ , enracinés dans la connaissance (Cor. 4, 162) se fient uniquement à leur expérience. L’expérience se déclare maintenant ; impossible de la vivre avant ou après. Car je ne peux vivre ma propre personne, le sentiment d’être un « je », qu’actuellement. Je ne peux « goûter» ma présence que dans la nouveauté. « Je » ne me situe pas dans une continuité «d’avant» et d’« près ». Mon « soi » n’est pas posé sur un segment de la ligne du temps. Il est à chaque fois entièrement nouveau. ٱلرُّوحُ مِنْ أَمْرِ رَبِّى, l’ esprit vient d’un impératif de mon Seigneur (Cor. 17, 85),  d’un « Sois »  !  , pas d’un « je suis », étalé dans le temps , faisant des comparaisons entre ses expériences passées et à venir.4

Il est rare de trouver cette liaison entre l’acte de connaitre et la nouveauté. Elle mérite d’être soulignée. Ce qui fait que nous pouvons connaitre une chose c’est sa nouveauté, l’impression unique qu’elle crée en nous, libre de mémoire et de prévision. L’âme de l’homme n’est jamais inactive, sans cesse elle veut éprouver de nouveaux sentiments, de nouvelles pensées, de nouvelles actions. Parfois nous disons : « je reviens sur ma pensée d’hier… sur ce que j’ai dit la dernière fois etc. » Mais c’est avec ma conscience d’aujourd’hui, ma présence actuelle que j’exprime cette pensée, avec une pensée nouvelle. Personne n’aimerait éprouver deux fois la même chose, repasser par le même chemin.

La Tradition en témoigne. كُلَّ يَوْمٍ هُوَ فِى شَأْنٍ,  Chaque Jour Il est à une œuvre nouvelle  (Cor. 55, 29). Dieu se renouvelle à chaque Instant. Il montre à chaque fois un nouveau visage dans la Création. S’il ne donnait pas un nouveau souffle à ce que nous voyons, nous ne pourrions rien connaitre.  لَيْسَ كَمِثْلِهِ,  Rien ne Lui est semblable (Cor. 42, 11) Il ne se compare pas à de l’ancien, Il ne se projette pas dans l’avenir. Il se trouve tout entier maintenant, dans l’expérience qu’Il fait de lui-même. Nous disons parfois, par inadvertance : « La Création change tout le temps, elle passe continuellement d’un état à un autre ». Mais « de …à » implique une comparaison entre un état de départ et un état de fait actuel. Il y a « deux », alors que l’expérience est une. La Création n’est pas « changeante », elle est toujours « nouvelle ».

Les gens qui veulent faire des comparaisons passent à côté de Lui. C’est le cas de ceux qui, lorsqu’ils mangent une nourriture envoyée d’en haut, un fruit qu’ils goutent – كُلَّمَا رُزِقُوا۟ – à chaque fois à nouveau, disent : هَٰذَا ٱلَّذِى رُزِقْنَا مِن قَبْلُ,   c’est là ce que nous avons consommé auparavant (Cor. 2, 25). Au lieu de sentir la nouveauté du goût existant en temps réel, ils le comparent à une expérience passée qui n’existe que dans la pensée. Ils font interférer deux dimensions qui ne se croisent jamais : celle de l’expérience personnelle, réelle, actuelle et la représentation passée, pensée, dépensée. Et c’est ainsi qu’ils se mettent à douter.     هُمْ فِى لَبْسٍ مِّنْ خَلْقٍ جَدِيدٍ, Ils sont dans le doute au sujet d’une création nouvelle (Cor. 50, 14).5

Sayyidnâ ‘Ali veut nous sauver de cette crispation sur le passé. Il dit : « N’éduquez pas vos enfants en les conditionnant par vos habitudes, car ils sont créés pour une époque différente de la vôtre ». Et aussi : « Chaque fois que je récite la Fatiha, un nouveau sens m’apparaît » . Chaque personne qui se sent vivre est porteuse d’un sens nouveau.

Un hadith qudsî, c’est-à-dire une parole du Prophète dans laquelle Dieu s’exprime à la première Personne, dit : « Ne méprisez pas le temps car Je Suis le temps » . L’époque où nous vivons n’est pas méprisable. Des progrès inouïs ont été faits dans le domaine des sciences. Il ne viendrait à l’esprit de personne de pratiquer la physique en se limitant aux acquis de Galilée et de Newton, tout en rejetant les apports décisifs de la physique quantique. De même il y a eu des avancées sensibles, en finesse et en profondeur, dans la compréhension de la vie de l’esprit. Notamment grâce à la phénoménologie qui nous apporte une lumière nouvelle sur l’âme, l’esprit, ce qui dit « je » en nous. C’est en apprenant à faire confiance à notre expérience, à nos impressions qui se renouvellent de moment en moment, que nous trouverons le sens de la Tradition.

1. Le hadîth, comme l’indique la racine du mot arabe h-d-th (= l’allemand geschehen) c’est l’advenance de la chose nouvelle, qui paraît pour la première fois, un événement sans précédent ni suivant.

2. Les concepts n’ont jamais senti l’odeur de l’existence. Le concept de chat ne miaule pas. La notion de bouteille ne contient pas l’eau. La pensée de l’eau ne désaltère pas. L’image de la maison ne protège pas du froid et de la chaleur. La représentation de l’euro ne rend pas riche. Un concept ne débouche jamais sur une expérience.

3. « Allâh – qu’Il soit glorifié et magnifié – a dit : « Pour Mes serviteurs vertueux, J’ai préparé ce qu’aucun oeil n’a vu, ce qu’aucune oreille n’a entendu et ce qui dépasse toute conception humaine » (Hadîth rapporté par al-Bukhâri et Muslim). Dieu tient parole car, en chacune de nos expériences, Il nous fait éprouver ce qui passe l’entendement et l’imagination.

4. Le sentiment d’exister, d’être un « soi », n’est pas une installation, une habitude. C’est un impératif, une urgence, un événement qui devrait nous frapper d’étonnement car il est toujours nouveau.

5. Si nous éprouvons le goût dans la nouveauté de sa toute première fois, dans la commotion du singulier, c’est Dieu en personne qui nous le fait connaître. Notre pensée ne s’en mêle pas.وَأُنَبِّئُكُم بِمَا تَأْكُلُونَ, Je vous apprends ce que vous mangez (Cor. 3, 49). Quand nous comparons, nous faisons référence au passé, qui nous détourne la présence vivante. كَانَا يَأْكُلَانِ ٱلطَّعَامَ ٱنظُرْ كَيْفَ نُبَيِّنُ لَهُمُ ٱلْءَايَٰتِ ثُمَّ ٱنظُرْ أَنَّىٰ يُؤْفَكُونَ , Et tous deux consommaient de la nourriture. Vois comme Nous leur montrons des signes  patents , puis comment ils s’en détournent (Cor. 5, 75). Et encore :وَإِذَا قِيلَ لَهُمُ ٱتَّبِعُوا۟ مَآ أَنزَلَ ٱللَّهُ قَالُوا۟ بَلْ نَتَّبِعُ مَا وَجَدْنَا عَلَيْهِ ءَابَآءَنَآ , Et quand on leur dit: « Suivez ce que Dieu a fait descendre », ils disent: « Nous suivons plutôt ce que nous avons trouvé chez nos ancêtres » (Cor. 31, 21).

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