Nous pouvons, nous devons voir tout comme Dieu puisqu’il nous donne de Son Esprit. وَنَفَخْتُ فِيهِ مِن رُّوحِى, J’ai insufflé en lui de Mon esprit  (Cor. 15, 29). Notre vision est la Sienne. Il nous le dit clairement dans un hadith qudsi:  Je suis son ouïe par laquelle il entend, sa vue par laquelle il voit, sa main par laquelle il saisit, son pied avec lequel il marche.[1]    Sidi cheikh rend grâce à cette vision, il la célèbre avec enthousiasme  dans ce vers: Ô vision de ma vision ! Ai-je autre que Toi  ? (Q, 5). Celui qui voit la Création d’un œil divin voit des formes spirituelles. Ce ẓuhûr, ou ces choses manifestes, ce n’est pas seulement l’écorce, car elles sont aussi la révélation, les formes diverses sous lesquelles Allâh Se présente (M, 22). Si l’homme est dépositaire d’un aussi grand privilège il doit s’éclairer au flambeau de la similitude, voir les choses « comme » Dieu, pas comme des morceaux d’existence détachés de Lui, mais comme Sa venue incessante en lui-même. Si le wujûd – ce qui nous apparaît comme existant concrètement – vient de Lui et retourne à Lui, ce qui est entre les deux est ḥudûth, contingent, c’est un intervalle qualifié d’accidentel. Les soufis l’ont nommé wahm, illusion, et l’illusion est chose fausse. Cette réalité occasionnelle… est liée à Lui, et ce lien, cette jonction, nos maîtres soufis l’appellent tajallî, manifestation d’Allah. « Chaque jour, Il est à une œuvre » (Cor. 55, 59), cela signifie qu’Il se manifeste comme ceci ou cela (M, 17).

            Chaque âme ne voit au fond que Dieu, elle vit par Sa vue intime et pénétrante. J’ai le sentiment invincible que « dans Ta Main est mon affaire ». Celui qui prend conscience de cela trouve la tranquillité du coeur et se réjouit. Celui qui dit cela a la certitude qu’Allâh le dirige, le met en mouvement. Plus un seul mouvement ne doit rester en notre possession puisque leur Auteur les habite. Le connaissant ne conteste Allâh en aucun acte. Cela jusqu’à dire, comme l’un des connaissants : « Tu nous diriges par notre toupet, prends également possession de nos cœurs ». C’est-à-dire : « Fais-nous voir Tes Bienfaits, ouvre nos yeux à Ta Grâce envers nous en sorte que, pas un seul instant, nous puissions T’adresser un reproche et que, pas même le temps d’un clin d’oeil, nous nous opposions à ce que Tu fais en nous » (M, 25).

                   قَالَ رَبُّنَا ٱلَّذِىٓ أَعْطَىٰ كُلَّ شَىْءٍ خَلْقَهُۥ ثُمَّ هَدَىٰ, Notre Seigneur est Celui qui donne à chaque chose sa nature puis la guide(Cor. 20, 50). Le premier bienfait de Dieu, avant de nous guider, est de donner « nous », notre nature propre. Il déploie sa puissance en notre faveur avant tout par le don de « soi ». L’âme elle-même n’est encore qu’un bienfait de Dieu (D). Nous n’aurions pas trouvé notre âme tout seul, par nos propres moyens. Nous sommes mis en rapport avec nous-mêmes par un mouvement secret que nous recevons tous, pas comme un instrument passif, semblable en tout aux êtres inanimés, mais par un acte de présence qui nous est propre et qui peut, par analogie, s’unir à l’action de la divinité. Nous sommes rendus capables de voir. وَٱللَّهُ أَخْرَجَكُم مِّنۢ بُطُونِ أُمَّهَٰتِكُمْ لَا تَعْلَمُونَ شَيْـًٔا وَجَعَلَ لَكُمُ ٱلسَّمْعَ وَٱلْأَبْصَٰرَ وَٱلْأَفْـِٔدَةَ لَعَلَّكُمْ تَشْكُرُونَ, Allâh vous a fait sortir du sein de vos mères, dénués de tout savoir ; Il vous a donné l’ouïe, la vue, le cœur, afin que vous soyez reconnaissants (Cor. 16, 78). La seule chose qu’Allâh veut de notre part c’est que nous Lui soyons reconnaissants pour les bienfaits qu’Il nous a accordés (D). Il nous permet de voir, de « nous » voir. Sans âme voyante les conditions existentielles sont quasiment une tombe (Q, 41). Pas de conscience, pas de monde.

            Alors qu’est-ce qui nous pousse à « sortir » de cette vision ? Comment arrivons nous à nous persuader que nous voyons le monde «  dehors »,  hors de notre conscience ? Que nous voyons les « choses  » dans le monde, hors de Dieu, nous exposant aux ballottements entre ceci et cela, à l’instabilité chronique. Allâh crée à l’intérieur de nous des bienfaits, mais nous ne les voyons pas. Nous ne sommes pas capables de voir la sagesse attachée à cette Guidance, nous nous opposons à elle, nous n’en sommes pas satisfaits, nous sommes dans l’inquiétude, perturbés (M, 25). Nous voyons « nous » en Dieu mais nous pensons nous voir à l’extérieur. Nous pensons circuler parmi les choses et les gens. C’est ce qui s’appelle être-au-monde, se colleter aux circonstances concrètes, matérielles. Nous avons affaire à un monde objectif. C’est à partir de que nous pensons nous voir.

            Chacun voit, chacun se voit, chacun se voit voir quelque chose ou quelqu’un et veut savoir d’où vient sa vision et quand. Tant que « je suis  » dans la condition humaine je ne peux m’empêcher de chercher le moment de ma vision(Q, 22). Je considère donc qu’elle a un commencement et une fin. Je cherche aussi le lieu d’où je me vois et vois le monde. Le lieu de Sa vision s’éclaira (Q, 105). Notons au passage que le mot arabe al-‘ayn signifie à la fois la source, le lieu, la vision.

            Suivons d’abord notre pente naturelle qui nous fait penser que nous voyons le monde à l’« extérieur ». A partir d’où, d’un endroit du monde  ? J’aurais tendance à répondre que oui. Je vois le monde à partir du lieu où je suis, j’entends par là le lieu « où » se trouve mon corps. C’est de « là » que je vois. Il y a le corps, et dans le corps il semble qu’il y ait un observateur, et au dehors un monde qui est observé. Le corps est mon « point de vue », mon site d’observation, celui qui définit ma situation. Ma vision est situative et située.

            À l’intérieur de cette situation je discerne plusieurs éléments. Ma vision est relative, reliée à quelque chose là-bas. Quand je me vois voir je vois aussi quelque chose. Je ne peux pas penser sans objet, sans extérieur.[2] Ma pensée a besoin de cet extérieur comme mes poumons de l’air qu’ils respirent. L’objet est l’air de la pensée. C’est pourquoi je me déporte vers l’objet, je m’oublie au profit du monde, et c’est là le comportement habituel (sunnah) des hommes dans leur vie, autrefois comme maintenant : en effet, leurs aspirations (himam) ne s’attachent pas (lâ tata‘allaq) à une chose en elle-même mais, dans la plupart des cas, à des aspects secondaires liés à cette chose (muta‘alliqât). Par exemple, lorsque nos aspirations s’attachent au travail, c’est en réalité un attachement à un gain matériel ou intellectuel (kasb mâddî aw ma‘nawî), ou les deux à la fois, que le travail permet d’obtenir, et il en est ainsi pour toutes les choses auxquelles nous nous imaginons aspirer pour elles-mêmes. Peu nombreux sont ceux dont l’aspiration s’attache à la chose elle-même, et [cela est vrai] même pour l’attachement à Allâh : la plupart du temps, c’est par désir (tama‘) ou peur (khawf) de Lui, mais combien peu nombreux sont ceux qui s’attachent à Lui pour Lui-Même – à Lui la Majesté et l’Elévation – sans accorder attention (iltifât) à une récompense (thawâb) ou une sanction (‘iqâb) (V, question 9).

            Voir c’est pour nous perce-voir, percer pour voir quelque chose. Très concrètement je dis « je vois une forme ». Où est le « où » de la forme? Il est là-bas, elle apparaît dans le monde, elle se révèle à l’extérieur, elle est « visible » dehors, elle appartient à cette dimension ob-jective, jetée devant moi. « Je vois », où est le « où » de ma vision ? Il est « en » moi, chez moi, dans ma conscience, à l’intérieur, derrière mes yeux. Et «   où  » se trouve la vision de la chose, le « où » où se fait la jonction entre le voyant et la chose vue, entre ma vision et la forme ? Je dois tirer une ligne droite entre moi et ce que je vois. Cela suppose qu’il y a deux  : je me vois voir et en même temps je vois quelque chose. C’est sur cet a priori que repose la connaissance pensante.

            Cette relation s’établit au moyen des sens. Un objet est perçu dehors quand les terminaisons nerveuses sont excitées par une forme étrangère au moi et que cette sensation primitive est transmise continûment par les nerfs sensitifs qui la reçoivent jusqu’au centre du cerveau où la perception consciente est censée s’accomplir.   Il semble qu’un rayon lumineux sort pas les yeux, va se réfléchir sur la forme, et ramène une image qui s’imprime sur la rétine de façon inversée. Les nerfs optiques transmettent cette image au centre cérébral qui remet les choses à l’endroit,  transforme l’image en son, en nom, en dénomination, en idée verbalisée. Le monde est la forme et le nom. La matière est la forme, le mental est le nom. De leur combinaison vient la pensée « je perçois le monde ».

            Mais cet ingénieux montage ne tient pas. D’abord parce que l’œil, en tant qu’organe physique, ne voit rien, ni moi, ni les choses. L’œil ne se voit pas voir, c’est moi qui vois.[3] L’œil n’est pas au courant de sa présence, comment pourrait-il voir la mienne ? Il ne voit pas dehors non plus.  Une image projetée sur un support matériel comme la rétine ne produit aucune connaissance, qui est une forme d’existence, c’est-à-dire de présence. Aucun organe corporel ne se sent présent à lui-même. Ainsi aucun rayon de conscience ne peut sortir de l’œil car la conscience ne peut jamais contacter un élément matériel inconscient, à peine de s’annuler. Si ma conscience empruntait le canal de l’œil physique, elle disparaîtrait en se matérialisant.

            Et puis le voyant immatériel que je suis ne peut se trouver ici ou là dans l’espace.[4] Où vais-je trouver la vision de mon esprit, ici sur la table ou sous le tapis ? Tout endroit du monde d’où je pense tirer ma vision est un lieu vu ( un « là »), pas un « je » voyant ici. Je ne peux pas voir ma vision à l’extérieur de moi. Le lieu se serait déplacé du voyant au vu. Ce lieu vu à partir duquel ma vision est censée se déployer – à partir de l’œil – est inclus dans la vision, il ne peut pas en être la source. Nous ne pouvons voir notre vision du monde et pourtant nous le voyons et nous le voyons bien à l’intérieur de notre vision. Notre vision est invisible et c’est dans cet invisible que nous voyons le monde visible, dans cette infime parcelle du moi (Q, Sidi Madânî, Réalise que le Vrai est Unique). Le Tout est une réalité unique, Si tu Le vois, tu n’es plus vu (Q, 33). Je ne peux voir ma vision quelque part, comme une chose. Ce qui veut dire que je ne me vois pas voir, que je ne vois rien à partir de « moi » pensé comme centre corporel de vision du monde. Je ne peux pas situer, spatialiser l’esprit, car toute situation à un point de vue est déjà inscrite dans l’esprit voyant.

            Dire que je vois une chose là-bas est une ab-surdité (au sens strict du mot ab surdus) ; c’est une affirmation qui ne s’entend pas (surdus) parler. La chose peut être extérieure à mon corps, mais est-elle extérieure à «  moi  », à mon esprit voyant ? Dire que je la vois hors de moi veut dire qu’elle existe en elle-même, dans le monde « visible », que je sois là ou non pour la voir. « Je vois  la tasse » : j’entends par là que la vision du sujet est sans influence sur l’existence de la tasse. Elle la perçoit, la reçoit, la regarde mais elle ne la garde pas dans l’existence, ne la fait pas être. L’objectivité de la tasse tient à ceci qu’elle existe en mon absence, hors de ma vue. Dire que je la vois « dehors » veut dire que je la vois sans moi, en mon absence. Je fais comme si je n’étais pas là au moment où je la vois. Je ne peux la considérer ainsi, comme un objet autonome, qu’en m’annulant moi-même. Objet veut dire non-moi, existence se fondant en soi sans moi, s’installant dans l’être sans mon intervention, se dispensant de mon autorisation pour ester. Mais comment pourrais-je voir du non-moi, voir un objet en moi sans moi ? Pouvons-nous vraiment nous absenter de la conscience, à moins d’être complètement mort ?

            La vision objective est un luicide, la position d’un objet en supprimant soi. Cette perception-là est pur néant (M, 22). Les choses que je pense voir à l’extérieur sont les nuages et toutes les illusions (Q, 74), des limites illusoires (Q, 107). C’est ainsi que fonctionne la pensée, elle se retire, rentre dans l’incognito à chaque fois qu’elle contacte un objet. Elle organise la division du connaitre et de l’être. L’être, le réel est le monopole du monde, il est affecté à l’extérieur. Et le connaitre se confine à l’intérieur, dans le moi de derrière les yeux, qui a si peu de place, qui se tient tellement dans l’ombre, qu’il se sent à peine exister. Le connaisseur s’exclut de l’être qu’il connait , il est comme un peintre qui représente un paysage sur la toile sans jamais s’inclure dans le tableau. La connaissance pensante fonctionne sur ce clivage de l’être et du connaitre, de l’existence et de la conscience, de l’extérieur et de l’intérieur. L’intérieur serait le domaine réservé de la conscience, ce qu’elle se dit en privé, les remarques qu’elle se fait en aparté, son dialogue intérieur. L’extérieur serait le champ d’expansion de l’existence, le champ visuel.    Mais à quoi ai-je directement accès ? A la tasse, à la table, à la cuisine où je les vois, toutes situées à l’extérieur ? Non, la seule réalité à laquelle j’ai immédiatement accès, sûrement, purement et simplement, vraiment, en toute certitude, c’est moi en train de voir la tasse, la table, la cuisine. C’est chez moi que j’atteins la Vision certaine (Q, 20).  Je ne peux pas m’évacuer de l’acte où je vois les choses, me considérer comme nul et non avenu, inexistant dans l’instant où je vois.

            Que me dit mon expérience ? Je peux bien penser à une forme d’existence située « dehors », c’est-à-dire séjournant  dans l’être «  avant », et perdurant « après » moi, « avant » et « après » ma vision  – quand je vais à l’épicerie je suis persuadé qu’elle existe « avant » moi et que l’épicier, le lieu où sont le bâtiment et les légumes exposés, continueront à exister « après » mon départ –, je peux bien penser une chose qui reste en soi, qui demeure en elle-même en mon absence, mais je ne peux la vivre ainsi à l’instant. La seule chose que je connaisse en réalitémaintenant c’est la forme vue à l’intérieur de mon acte de voir. Je ne peux m’absenter de l’acte ou je la vois. Une forme vue n’a aucune existence en dehors de celui qui la voit, qui se sent la voir. Quand une forme apparaît dans l’acte de voir, la forme disparaît et la Conscience seule demeure. Telle est la part réelle du voir.

            Une forme vue c’est une impression, une forme de présence éprouvée dans la présence de celui qui la voit, une forme d’existence sentie dans l’existence du sujet sensible. Il n’y a pas deux : la forme là, et ma vision ici. La forme est ma vision, c’est une forme spirituelle, une forme de présence d’esprit. Quand je me demande « où suis-je ? » et «  qui voit  ?  » mon esprit se trouble car je produis un dédoublement : moi ici, le monde-là, ma vision de moi ici et ma vision du monde là-bas. J’invente une séparation entre la vision de moi et la vision du monde, comme si c’étaient deux phénomènes séparés. En réalité, dans l’expérience actuelle, quand je vois une forme je me vois et quand je me vois je découvre, je me sens en forme. Tout « lieu » disparut, de même que tout « comment ». Il n’y a plus là de nombre ni de choses dénombrées (Q, 80).

            Je ne peux m’extraire de ma vision pour la voir opérer sans moi, pour la voir regarder son objet hors de moi, sans moi. Je ne peux me regarder en train de regarder un objet. C’est pourtant ce que nous appelons avoir une vision objective des choses. C’est non seulement voir les choses mais aussi voir qu’on les voit, considérer sa propre vision, estimer qu’elle est sortie de moi pour entrer en relation avec les choses dans un milieu extérieur.   C’est un voir sans y être, un voir sans voyant, sans je. Un voir qui pourrait être celui de tout le monde puisque l’objet c’est ce que tout le monde peut voir, ce qui est accessible, visible dans le domaine public.

            Il y a dédoublement di-vision. Mais ce serait, comme Dieu tout à l’heure, déclarer que je vois alors que je n’y suis pas, poser l’existence d’un objet en mon absence. Ce serait regarder tout ce qu’il y a dans le miroir sans s’y voir, soi.  Car l’objet c’est bien cela c’est ce qui existe sans moi, sans avoir besoin de moi pour affirmer sa présence, son être-là, son être-au-monde.

            Ce qu’on appelle la matière de l’objet est la manifestation de mon absence.  On a pris l’habitude de dire : « toute conscience est conscience de quelque chose ». Mais quelqu’un ne peut jamais connaitre quelque chose, un moi ne peut mettre, admettre, prendre en lui, comprendre de l’objet, amalgamer du non-moi au moi. Le moi se sentirait alors comme la négation de lui-même. Mettre du non moi en moi c’est mettre mon absence au centre de ma présence, me renier intérieurement.  En moi je ne trouve que moi, mon existence, une, non éclatée et trouée par une pluralisation de choses. Je suis une première personne du singulier, pas un collectif, un pluriel, un contenant de choses criblant ma conscience de trous. Dans l’expérience pure il n’y a que « je ». Mon expérience est une et c’est celle de ma personne, de rien d’autre. Il n’y pas d’objet dans l’expérience. Au moment de l’expérience je ne trouve que moi, je ne sens que moi, pas moi et quelque chose en moi.   Chaque fois que je pense être en présence d’un objet extérieur, d’un réel objectif autonome, se fondant en soi hors de moi, hors de mon esprit et de son impulsion, c’est là une hallucination. La gravité de la situation c’est que je ne me contente pas de le concevoir ou de le penser, je suis convaincu que je le perçois et le sens ainsi.[5]

            Je peux bien imaginer un objet existant en soi, hors de moi, « avant » ou « après » ma vision mais jamais dans le temps réel de mon expérience. S’il existe un monde réel je ne peux le trouver qu’à l’endroit où je suis, et ce lieu c’est moi au-dedans de moi maintenant. Le seul monde que je connaisse est celui que je vois maintenant, pas avant ou après. Quand je vois maintenant, l’objet n’est pas hors de moi, sans moi, il est inclus dans ma vision. Et s’il est inclus dans ma vision intime c’est du moi, ce n’est pas du non moi. Il n’y a pas de connu en dehors de l’esprit se connaissant, pas de monde « visible » hors de l’esprit se voyant.

            Du reste, redisons-le, « je » ne peux jamais voir un « objet ». Dès que je vois l’objet disparaît, il se fond en moi, il est moi. En moi je ne vois que moi. Mon expérience est une, ma présence éprouvée dans l’expérience est insécable, indivisible en sujet et objet. Parler de conscience objective est une expression entachée d’erreur manifeste d’appréciation. Là où il y a conscience il y a du soi, pas d’objets.   Je ne peux pas sortir de moi pour savoir ou ressentir quoi que ce soit ; donc je ne connais que moi, toujours. Je ne suis pas ici et l’objet là, moi ici et mon expérience de l’objet là. Où finit ma vision-sujet, où commence la chose-objet ? Où tracer la ligne de démarcation entre la Conscience et l’objet. Où s’arrête la conscience-je et où commence l’objet-lui, l’objet « en soi », se tenant en lui-même, sans lien avec ma conscience ? Où et comment pourrais-je voir un objet sans me voir moi. S’il y a quelque existence en dehors de l’esprit, qui le saurait ?

            Il n’y a pas ma vision et la vision de l’objet. Ma vision de l’objet est l’objet. Au moment où je le vois, le soi-disant objet est dans ma conscience, il est une forme de ma conscience, il est de moi, imprégné de conscience-je.  L’objet devient moi quand je vois. Il y a une façon intuitive de connaitre qui consacre la continuité du connaissant et du connu, non encore divisés en sujet et objet. La réflexion se dresse ensuite hors de cette relation continue, se retourne, la regarde, et l’interprète comme constituée de deux termes : le voyant et le vu, le connaisseur et le connu, le sujet et l’objet, le conscient et l’existant séparés par une distance. Cette séparation est opérée à partir d’un centre de représentation isolé.

            L’arbre ne se présente qu’une seule fois, pas sous une version existante dehors et sous une version pensée dedans. Et nous pouvons dire que cette révélation unique de l’arbre est aussi bien arbre que vision d’arbre. Mon impression d‘arbre est l’arbre. Dans le pur présent où je vois l’arbre et ne le pense pas encore, l’arbre est une perception de mon âme, une idée-sentiment, présence immédiate, pas un concept. Sidi cheikh le chante avec passion. Ce n’est pas une donnée pour l’entendement c’est un événement de l’âme, pas une chose devenue mais un se devenir. Assurément quand le sens du « je suis » est effacé, je ne vois rien d’autre que Moi (Q, 92)

            Mais cette remarque est prématurée.

[1] Émir Abd el-Kader, Écrits spirituels, présentés et traduits de l’arabe par Michel Chodkiewicz, Seuil, 1982,  note n° 84, p.  203.

[2] Ce schéma explicatif s’applique même si cet objet est « intérieur », comme une pensée.  L’objet intellectuel est vu aussi à distance, il m’apparaît comme étant « à l’extérieur ». Une pensée est une forme intelligée, aperçue dans l’espace psychologique, elle apparait « devant » le regard de l’intellect. Mais cette vision subtile se réalise aussi dans l’être incarné, là où mon corps se trouve. C’est uniquement à l’état de veille que je peux penser volontairement, c’est-à-dire quand mon corps est là, vécu comme centre d’aperception visionnaire.

[3] «  Ce n’est point l’oeil qui se voit lui-même ni le miroir, mais bien l’esprit, lequel seul connaît et le miroir, et l’oeil, et soi-même » René Descartes, Alquié, 2, p. 810. « non esse oculum qui speculum videt magis quam seipsum, sed mentem quae sola, et speculum, et oculum, et seipsam quoque, agnoscit »), AT VII, p. 367. « Qui verra l’image peinte dans les yeux ou dans le cerveau ? Il faut donc enfin une pensée de cette image. Descartes discerne déjà que nous mettons toujours un petit homme dans l’homme, que notre vue objectivante de notre corps nous oblige toujours à chercher plus au-dedans cet homme voyant que nous pensons avoir sous nos yeux » Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, 1964, Notes de travail, septembre 1969, p. 263.

[4] « On pense qu’en disséquant des cerveaux on connaîtrrait la nature de l’âme… Mais ce n’est pas sur des sujets étrangers qu’il faut expérimenter, c’est sur soi-même.. Lorsqu’on est psychologue, on se sent quelquefois exister par la tête, et alors les idées viennent en foule ; d’autrefois, c’est dans la région précorticale, et, dans ce cas, on sent sans penser. A quoi cela tient-il ? L’âme changerait-elle de place ? Qu’est-ce que la place d’un être qui n’a pas de parties ? En vérité, je suis surpris de l’ignorance où l’on est sur cette machine humaine, du peu de progrès que l’on a fait jusqu’ici pour en démêler les ressorts, de l’indifférence que l’on y met, enfin de la manière gauche dont on s’y est pris ! Les métaphysiciens nous ont donné leurs rêves, leurs mots vagues et vides de sens : on a pris cela pour de la science » Maine de Biran Journal, Agendas, Carnets et notes, édition intégrale par Henri Gouhier, éditions de la Baconnière, Neuchâtel, 1957, t. III, p. 18.

[5] « Comme je l’ai déjà suggéré à propos de la réalité, on ne peut arriver à connaitre une réalité indépendante et distincte, séparée de nos phénomènes de conscience, et il en va de même en ce qui concerne la matière. Les faits qui nous sont donnés dans l’expérience directe sont seulement ces phénomènes de conscience. Ce que nous appelons l’espace, le temps et la force matérielle ne sont rien de plus que des concepts établis pour expliquer et unifier ces faits. Quelque chose comme ce que les physiciens appellent pure matière, qui élimine toute notre individualité, est un concept abstrait, le plus éloigné possible des faits concrets. Plus on se rapproche des faits concrets, plus ils deviennent individuels » Nishida Kitaro, traduit du japonais par Michel Dalissier dans son livre Anfractuosité et unification, La philosophie de Nishida Kitaro, Droz, 2009, p.108, 109.

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