« Je » est la seule certitude. J’atteignis la réalité de la Certitude (Q, 20). Tout « autre » est conjecture. Nous avons vécu une Intimité rejetant loin de nous l’ « autreté ». Si nous avons un entretien Intime, ce n’est qu’avec nous-mêmes (Q, 3). Rejette ce qui est « autre » que Lui, voilà l’œuvre de l’homme sensé (Q, 76). Quand j’étudie mon expérience de près, je ne trouve que moi. Je ne suis pas ici et mon expérience là. Il n’y a pas de « contenu » expérimental à part moi, « autre » que moi. L’expérience n’est pas « quelque chose » que j’ai, sur quoi je pourrais exercer ma réflexion. Mon expérience est moi. Jamais je n’expérimente quelque chose. Nous disons souvent « je sens quelque chose en moi », mais quand je cherche la chose « dans » ce moi je ne trouve que moi, mon existence pure et simple. Je suis omniprésent dans ce que je sens, omniscient dans ce que je sais, je suis seul au cœur de mon expérience. Le principe « Je » est la seule expérience.
La tendance naturelle de l’esprit est de projeter l’objet de sa pensée dans l’espace. Mais je ne suis jamais en contact avec un objet. Quand je vis une expérience, il n’y a pas moi et l’objet. Au moment où le monde me touche, il se transforme en moi. Je reconnais que les pensées et les sentiments sont en moi. Je reconnais aussi qu’en moi il ne peut y avoir que moi-même. Je ne peux pas sortir de moi pour savoir et ressentir quoi que ce soit, et donc je ne connais que moi, toujours. C’est en vous, à travers vous que vous savez autre chose. Ainsi « Je » est clairement et mieux connu que n’importe quelle chose. Il est la plus concrète de toutes les connaissances. Il est autolumineux c’est-à-dire qu’il n’a besoin d’aucune autre lumière pour se manifester ou prouver son existence. Le soi est sa propre preuve. Personne ne peut prouver votre existence parce qu’il faudrait que son existence soit d’abord confirmée par vous.
Les moi de nos esprits sont ٱلرَّٰسِخُونَ فِى ٱلْعِلْمِ, enracinés dans la connaissance de Dieu (Cor. 3, 7). Ils trouvent en lui leur certitude existentielle inaliénable. Exemplifions à nouveau. Dans la nuit, je peux prendre un tronc d’arbre pour un homme et me tenir sur mes gardes pour me défendre d’une agression possible. Quand le jour se lève, je m’aperçois de mon erreur. Mais je ne peux me tromper sur « je », la transparence de mon existence. Je suis sûr que c’est moi et non un autre qui a vécu cette expérience. L’expérience est fausse, mais celui qui la fait est juste[1].
Les autres choses sont perçues à distance. Moi, je suis uni à moi si fortement que je ne peux douter de moi. « Ce que » j’expérimente peut être vrai ou faux, d’importance majeure ou insignifiant, mais pas « je », celui qui se sent, qui vit, qui fait l’expérience. C’est une certitude préservée de toute conjecture (Q, 41). Le contenu de l’expérience peut être exaltant ou décevant, le fait que c’est moi qui la vis maintenant n’est pas douteux. Ce qui importe n’est pas tant « ce que » je vis, mais le fait que c’est moi qui le vis ; ce Je-expérience est indubitable. Ma marque distinctive, cette qualité de moi que je sens à chaque instant, ne tient pas à « ce que » je pense, sens ou fais, et qui pourrait être comparé, dans sa teneur quidditative, à ce que d’autres savent, éprouvent et font . Cela vient de ce que c’est moi qui le vis, un moi irréductible à aucun autre, incomparable, sans précédent ni suivant qui pourrait empiéter, se superposer à ce Soi que je suis, à jamais singulier différent, nouveau.
Prendre un tronc l’arbre pour un homme est une erreur, mais le fait que c’est moi qui traverse cette expérience est vrai.[2] Ce que sidi cheikh appelle Science du Tasawwuf ou Ihsân est la Certitude réalisée de son propre esprit, de son Je, le sentiment de l’existence au-delà – sans être en dehors – de toutes les expériences sensibles et intellectives. « Je » s’éprouve à chaque pensée survenant (Q, 14)[3].
Nous comprenons aussitôt que si nous nous identifions à « ce que » nous pensons ou sentons, si nous confondons « je » avec nos expériences psychophysiques nous oublions notre existence. Ton moi est un voile cachant Celui que tu aimes (Q, 10). Nous associons « je », notre moi esprit, à des contenus expérimentaux passagers, partiels, et l’associationnisme est une terrible injustice : celui qui s’en revêt porte de lourds défauts qui l’éloignement continuellement du Soi divin (Q, 109). Nous substituons à notre existence réelle un faux moi, une pensée de « je » qui passe par des expériences séparées de lui, dont il serait le détenteur-et-spectateur. L’âme trompe sans arrêt (Q, 191) . La plus grande partie de notre vie quotidienne, pour ne pas dire notre vie toute entière, est basée sur cette forme d’ignorance (jahl) (G, § 50).
L’attachement vient de la confusion de « moi » et « à moi », de l’existence et de l’appartenance. Nous inventons un faux moi possesseur, qui a des expériences. Ne prétends pas vainement posséder un moi : tu serais alors égaré, perplexe. Ton « moi » est pour toi un voile, qui te cache les perles précieuses (Q,33). Un moi mental déploie son activité dans le temps. Il regarde des objets extérieurs dans l’espace qui excitent sa pensée. Les choses vous arrivent les unes après les autres et le souvenir en reste. Les douleurs et des plaisirs passés s’enregistrent dans la mémoire, ils demeurent comme un réflexe, un comportement dominant. Le désir est le souvenir du plaisir, la peur celui de la douleur. Un caractère se forme sur la base d’expériences passées et de l’interprétation qu’en a donné la pensée. C’est le Subconscient , un vaste entrepôt de pensées, actes, instincts, sentiments, désirs, frayeurs etc. énergies dormantes qui s’éveillent sous le choc des circonstances et nous font réagir en fonction de schémas interprétatifs , de formules, de jugements de valeurs appliqués à des « vécus ».
Le mental a soif d’expériences dont il prend le souvenir pour la connaissance directe. Ce réflexe prend la forme du « je » et plie le corps et le mental à ses buts qui sont invariablement la recherche du plaisir et la fuite devant la douleur. Ce que chacun veut c’est une vie de plaisir sans un seul moment de douleur. Chacun utilise l’autre comme moyen pour arriver à cette fin.[4] Le sentiment du « mien » englobe toutes les choses et tous les gens nécessaires à la poursuite du plaisir et à la fuite devant la douleur. N’avons-nous pas dans la vie d’ici-bas des objectifs et des buts, comme obtenir de l’argent, assurer les besoins vitaux, avoir des enfants, présenter belle apparence, jouir d’un certain rang social, acquérir le pouvoir etc. etc. ? N’aimons-nous pas tous ces objectifs et ne consacrons-nous pas toute notre vie, tous nos efforts et toutes nos capacités en vue de les atteindre ? Alors, ne les aimons-nous pas, puisque nous sacrifions tout pour les obtenir ?… Toutes ces choses sont seulement des aspects inhérents à l’âme (umûr nafsiyyah), et cependant, nous leur donnons notre amour (G, § 104, note 1).
N’ayant, en eux-mêmes, aucune existence, le « moi » et le « mien » ont besoin d’un support qu’ils trouvent dans le corps. Celui-ci devient un point de référence. Quand nous disons « mon » mari, de « mon » enfant, nous parlons du corps du mari ou du corps de l’enfant. Mais leur être, leur conscience, leur « je » ne nous appartiennent pas plus que l’air que nous respirons ou la terre sur laquelle nous marchons. Un ami de sidi cheikh lui confie : « J’avais décidé de changer de métier et de passer de juge à avocat, pour augmenter mon profit. J’ai alors réfléchi, je me suis demandé quelle était la cause véritable de recherche des choses matérielles. Lorsque j’eus la certitude que c’était uniquement pour apporter à mes enfants leur subsistance, j’ai ôté toute chose de mon esprit et j’ai dit : Allâh est Celui qui les nourrit (râziqu-hum), et Il est le Gérant, le Sage ; ne suffit-il pas donc que je me tourne entièrement et exclusivement vers Lui dans mes demandes en leur faveur, et le problème est ainsi résolu à la base ? Qui donc sait par quel intermédiaire leur viendra leur subsistance ? Peut-être est-ce à travers moi, mais peut-être sera-ce mieux à travers quelqu’un d’autre.» Nous vivons en fait dans un état d’extrême avidité, et nous voulons réaliser pour nos enfants ce qui leur garantira sécurité, santé, vie digne, et bel avenir, mais nous sommes distraits de la vérité puisqu’Allâh dit : « Allâh est meilleure Protection et il est le plus Miséricordieux des miséricordieux » (Cor. 12, 64). (M, 34).
Dès que nous confondons « je », le fond de la personne, avec une avoir, une forme de propriété intellectuelle ou physique, nous perdons toute Dignité : J’aime mon corps, mon médecin. J’ai telle idée, politique ou autre. J’appartiens à telle famille, telle classe, telle nation. لَقَدْ خَلَقْنَا ٱلْإِنسَٰنَ فِىٓ أَحْسَنِ تَقْوِيمٍ, Nous avons créé l’homme dans la plus haute des statures, ثُمَّ رَدَدْنَٰهُ أَسْفَلَ سَٰفِلِينَ, puis nous l’avons précipité au degré le plus bas (Cor. 95, 5 et 6). Dieu ne nous abaisse pas, nous seuls optons pour l’inférieur. Allah ne martyrise personne, n’oppresse personne, mais ce sont les gens qui martyrisent leur âme, oppressent leur âme (M. 3) en remplaçant le « Je » infini que Dieu leur donne par un moi fini, faiseur d’expériences limitées. Il met son âme sur la paume de sa main et surveille ce qu’Allah va lui ajouter ou lui retirer ( M, 11).
Nous nous chosifions, nous remplaçons quelqu’un par quelque chose. Nous sommes pris par ce que nous prenons, « eus » par ce que nous avons. Dans un Hadith Qudsî, Allah dit : « Ô Muhammad ! J’ai donné des ordres à ce bas monde, et Je lui ai dit : « Sers celui qui Me sert, et asservis celui qui te sert ! » Le sens de ce hadith est que celui qui sert ce bas monde, ce bas monde l’asservit, il en fait son esclave et sa propriété, c’est-à-dire qu’il le dirige selon ce que désire ce bas monde, selon ce qui rend ce bas monde satisfait et heureux ; tant que ce bas monde dirige cet homme, il a besoin de lui, de ses efforts, de sa réflexion et de tous ses sens ; il le domine et s’empare de lui, et lorsque l’homme en arrive à un tel état, que lui reste-t-il de ce bas-monde ? Lorsque ce bas monde s’est emparé de l’homme, il ne le rend pas heureux, puisque ce bas monde n’est pas pour lui un ami rempli d’affection, mais bien au contraire un ennemi : « … la Promesse d’Allâh est vérité ; que la vie d’ici-bas ne vous trompe donc pas… (Cor. 31, 33) (M. 18).
Le fait de « se » prendre pour quelqu’un, au sens d’une personne constituée d’une somme d’expériences psychophysiques nous fait perdre toute valeur. Les réalités de ce bas monde sont dérisoires, périssables, sans aucune valeur, et lorsque tu les aimes, tu deviens comme elles, dérisoire et sans valeur. Comment, dans un tel état, as-tu perdu ta valeur ? Tu as perdu ta valeur à cause de la peur (khawf) qui s’est emparée de toi et du désir (raghb) que tu ressens, englouti que tu es dans l’amour des choses de ce bas monde ! (M, 32).
À l’heure actuelle, notre être est mêlé aux expériences. Nous devons dégager « Je » de toute forme d’appartenance. Ainsi nous ne serons plus égarés par les noms et les formes. Les formes des corps se réduisirent en poussière, et les noms fondirent dans l’Essence du Très Savant (Q, 73) Ma vue intérieure atteint ce qui est au-delà (Q, 80).[5]
En nous confondant avec « ce » dont nous « avons » l’expérience, regardée comme un implant d’extériorité, comme quelque chose nous arrivant du monde, nous ne sommes plus très sûrs d’exister personnellement, en « je ». Serais-tu satisfait de t’abîmer sur la terre de l’humiliation, en proie au doute (Q, 8) Dès que « je » m’identifie à quelque chose de distant, de posé devant moi – une pensée, une sensation, mon corps, un objet, une situation etc. – je doute de ma propre existence. Je prends mes distances vis-à-vis de moi et je deviens pour moi un autre. Notre doute sur nous se diffuse partout. Il contamine toutes nos relations.
L’état de fait chez les musulmans aujourd’hui, c’est leur très forte tendance à se tourner vers ce bas monde, et leur immersion (inghimâs) jusqu’au cou dans la course aux choses matérielles (mâddiyyât) qui excitent les désirs et anéantissent les aspects spirituels (rûhâniyyât). Le résultat que nous recueillons de cela, c’est la perte de confiance(in’idâm ath-thiqah) des musulmans entre eux, la mauvaise opinion les uns envers les autres et le manque de sérénité (‘adam al-itmi’nân) régissant leurs relations (V, 4e question).
[1] Swami Prajnanpad traduit en langage éthique cette vérité d’expérience : « Avant toute action, vérifiez celui qui agit… L’acteur est toujours juste, même si l’action est fausse » Les formules de Swami Prajnanpad, La Table Ronde, 2003, p. 49, 65.
[2] Cela vaut pour l’état de rêve. Tant que le moi rêvé est situé dans l’état de rêve il croit en l’existence de réalités extra-mentales – personnes, choses, situations – qui l’affectent de toutes les manières. Quand il se réveille il réalise soudain que tout ce spectacle n’était qu’un produit de son imagination. L’expérience du rêve était fausse mais l’expériencieur, celui qui fait le rêve est très réel. C’est lui, qui au réveil, peut dire que ce n’était qu’un rêve car il ne se confondait pas avec le contenu de l’expérience mais éprouvait soi, la vivant. Descartes eut l’intuition profonde de cela : « On peut être trompé touchant les perceptions qui se rapportent aux objets qui sont hors de nous, ou bien celles qui se rapportent à quelques parties de notre corps, mais on ne peut pas l’être en même façon touchant les passions, d’autant qu’elles sont si proches et si intérieures à notre âme qu’il est impossible qu’elle les sente sans qu’elles soient véritablement telles qu’elle les sent » René Descartes, Les Passions de l’âme, § 26, AT, XI, p. 348, 349.
[3] « Nous ne sommes pas dans notre loi, si nous pensons par nous-mêmes, puisque pour remplir l’esprit de notre vraie nature, nous ne devons penser que par Dieu, sans quoi nous ne pouvons plus dire que nous soyons la pensée du Dieu des êtres, mais nous déclarons être le fruit de notre pensée ; nous nous annonçons comme si nous n’avions pas d’autre source que nous-mêmes, et comme si nous avions été notre propre principe, de façon qu’en défigurant notre nature, nous anéantissons celui seul de qui nous la tenons » Louis Claude de Saint Martin, Le Nouvel Homme, éditions rosicruciennes, 1989, p. 13.
[4] On me pardonnera cette référence « profane » mais je trouve que cela n’a jamais été aussi bien dit que dans la chanson « Sweet dreams » (Doux rêves) du groupe Eurythmics : « Sweet dreams are made of this. Who am I to disagree? I travel the world and the seven seas. Everybody’s looking for something. Some of them want to use you. Some of them want to get used by you. Some of them want to abuse you. Some of them want to be abused ». « Les doux rêves sont faits de cette étoffe. Qui suis-je pour le contester ? J’ai sillonné le monde et les sept mers. Tout le monde cherche quelque chose. Certains veulent se servir de toi. D’autres attendent que tu te serves d’eux. Certains veulent t’exploiter, d’autres que tu les exploites ».
[5] Le Réel est pour ceux qui ne sont « ni surpris, ni alarmés, ni effrayés d’entendre qu’il existe au-delà de leur faculté de penser et de sentir, car eux seuls sont de la famille du Tathagatayana » Daisetz Teitaro Suzuki, Studies in the Lankavatara Sutra, Routledge & Kegan Paul LTD, London and Boston, 1975, p. 147, 148.
