Eté 1986. Un ami me rapporte cet échange avec Sidi Cheikh al-Hadi Boukamcha,  رضي الله عنه :

          – Comment connaitre Dieu ?

          – Dieu vous ne pouvez pas le connaitre[1], vous ne pouvez que vous y soumettre.

Mon ami est dépité par cette réponse qui tire un trait sur sa carrière de chercheur spirituel. Il s’en défend en disant qu’elle vient d’un caractère autoritaire.[2]

Autoritaire sidi al-Hadi l’était.[3] Un de ses anciens élèves, très doué pour l’imitation, nous faire revivre la scène dont il a été le témoin. Sidi cheikh était alors instituteur dans la petite ville de Zaouiet de Sousse en Tunisie. Il nous le montre allant et venant devant l’estrade, appuyant d’un pas ferme l’énoncé d’une règle de grammaire, s’arrêtant parfois pour s’assurer de la compréhension d’un élève.  On avait annoncé la venue d’un inspecteur de l’éducation nationale chargé d’évaluer la qualité pédagogique des enseignants. Le directeur de l’école et l’inspecteur font irruption dans sa classe. Sidi al-Hadi les attrape chacun par une oreille et les met dehors. Stupéfaits, ils reviennent à la charge. De nouveau sidi cheikh les saisit par l’oreille et les chasse. On dira que c’est là le fait d’un tempérament irascible. Mais que chacun regarde dans son être : qui oserait faire de même avec son patron, sans craindre pour son avenir.[4] Lui sent : Aucune difficulté ne me touche (Q, 11). Allâh est mon Ami ; Il prend grand soin de moi (Q, 65). Et tout ce qui nous effraie, mon Seigneur le disperse (Q, 109).

L’écolier s’étonne de voir que les traits de son maître ne sont pas altérés ; aucune trace d’émotion induite, aucun signe d’abattement compensé par de l’agressivité ; un grand calme au contraire,  comme celui qui règne au cœur d’un cyclone. Jamais le Seigneur des mondes ne t’humiliera (Q, 87). La séparation provoque les faux-pas (Q, 48). L’indulgence est mon état ( Q, 98). En Vérité, la Justice est toujours accompagnée de la Grâce totale (Q, 25).

Sidi cheikh ne se souciait pas de lui-même ni de sa place. Le moins que je puisse dire de (du sentiment intérieur qui s’était emparé de lui) c’est qu’il me faisait vivre d’une vie différente de la vie habituelle et ordinaire, et qu’il m’avait rendu ce bas-monde dénué de toute valeur, plus encore, comme complètement anéanti (mun’adimah), et tout ce qui s’y produisait ne m’intéressait pas, ni de près ni de loin (G, § 85). Grand dispensateur d’intrépidité, il agit

          لاشَــــكََّ َ،  وَلاَارْتِــــيَــــــــابْ

sans doute intellectuel ni hésitation émotionnelle (Q, 7)

Comme il ne pensait pas à lui, ils ne pensaient pas à eux comme à des offensés. Tout autre que Toi m’apparaît complètement effacé… oublier l’« autre », source d’épreuve (Q, 126). Les « tracés » existentiels s’effacèrent (Q, 92) . Boukamcha dit : « Je n’ai aucun regard vers les créatures ; Allah seul en est le plus digne, et le Prophète intercède en ma faveur» (Q, 127).

 Ils étaient enveloppés dans un seul Acte. وَمَآ أَمْرُ ٱلسَّاعَةِ إِلَّا كَلَمْحِ ٱلْبَصَرِ أَوْ هُوَ أَقْرَبُ, Notre Ordre ne fut qu’un seul, rapide comme un clin d’œil, ou plus bref encore (Cor. 16, 77). Ils sont pris et surpris dans le temps réel de l’Action, pas dans le second temps, celui de la réflexion. Ils suivent l’impulsion de sidi cheikh, qui ne prétend pas « gérer » une « situation ». Renoncer à gérer est noble qualité. Et la gestion (des affaires du monde) est le lot de l’être stérile. Par elles les maux sont apportés. L’abandonner est un profit amenant le succès (Q,  39). Je n’ai aucune force m’appartenant, jamais de ma vie je n’aimerais en avoir (Q, 55). Il nous rendit apte au dépouillement des âmes, sans que je sache comment (GC, 1e part, concl). Ta Digne Prestance… m’a rendu absent à moi-même et à mon « ego» (Q, 142). Qui suis-je donc à ce moment-là, quand Il m’a délivré de tout autre que Lui ?  Mon être intime répond pour moi, après avoir compris ce qu’il a compris (Q, 101). C’est par Bakhûsh que nous exerçons l’autorité (Q, 108).

Après la commotion ils demandent l’explication, pour lui infliger une sanction proportionnée. Sidi cheikh la leur fournit :  vous entrez dans ma classe sans frapper, comme pour arrêter un malfaiteur, cela sous les yeux de mes élèves. Comment leur enseigner ensuite le respect et la dignité ?  Notre Prophète ne se comportait pas comme ça. Vous manquez d’adab (d’éducation spirituelle).  Ils reconnurent leur tort et l’affaire fut classée sans suite.

L’éducation consiste imiter (tâqlîd) l’Envoyé d’Allâh en toute chose : dans sa manière de s’asseoir, de marcher, de dormir, de manger, de s’allonger et de se vêtir, c’est-à-dire, en fait, dans tout son comportement – qu’Allâh répande sur lui Sa Grâce et Sa Paix (GC, 2epart, Introd.) Ceux qui ne s’imprègnent pas de cet exemple et ne s’efforcent pas de l’appliquer dans leurs relations avec les autres sont distraits par les écorces (qushûr) qui leur font manquer le noyau (lubb) (G, 5). Ils ne touchent jamais l’Intimité des êtres, qui est Dieu. Leur Tréfonds, c’est Lui (Q, 2). Ils sont emportés par leurs impulsions. Leurs âmes les dominent, au lieu que ce soit eux qui les maîtrisent (GC, 1e part, introd.) L’homme est un animal, mais Allah l’a rendu supérieur aux animaux, bien qu’il ait des besoins de nourriture, de sexualité qui sont légitimes. Mais il est supérieur. Allah lui ordonne même de satisfaire ses besoins sans oublier qu’il doit être le maître… Ceux qui oublient Dieu ne seront jamais maîtres de ce monde ; ils en sont les esclaves. Ils oublient les chaînes de leur esclavage par les jouissances qu’ils éprouvent parce que la Miséricorde d’Allah atteint toute chose, et Allah les laisse manger, boire, s’adonner aux plaisirs pour leur faire oublier l’humiliation de l’esclavage qu’ils vivent (M, 1).

La politesse n’est pas pour lui un code de bonne conduite, l’observance des règles prescrites par la société pour éviter les heurts entre individus en conflit d’intérêts. La loi divine ne concerne pas le personnage social mais la personne profonde, son Ihsân, la perfection de son caractère.[5] La personne – per sonare – est celle dont le soi résonne à Dieu: Nous sommes Son écho (Q, 105).[6] C’est une affaire sacrée. La Loi est ce qui « tient » la Personne unie à elle-même. Si je Vous vois, je ne vois qu’Intimité parfaite, et c’est cela ma religion et ma Loi [7](Q, 22).

Le Seigneur est un Enseigneur. Sidi cheikh loue Celui qui enseigna à l’homme et lui enseignera toujours ce qu’il ne savait pas (GC, chap 1, préambule). Il enseigne les bonnes manières. L’éducation c’est une manière d’être avec Dieu. Le terme « rabb » est de la même racine que « tarbia », l’éducation. « Rabb » est celui qui éduque (murabbî). C’est aussi le Maître, le Seigneur, le Souverain » (F, chap. 1). Tout est dans la manière. L’homme est plus proche du « comment » que du « quoi », de la manière que de la matière.[8]  Nos premiers mots quand nous rencontrons quelqu’un sont « comment allez-vous » ?

Regardez comment Moïse répond aux juifs qui lui demandent مَا هِىَ, ce que (quoi) doit être la vache que Dieu leur commande de sacrifier. Ils veulent des données précises, des critères objectifs, des signes de reconnaissance explicites, ils veulent savoir à quoi s’en tenir. Ils ne pouvaient se déprendre du visible. L’objet visuel était, pour eux, la « chose » par excellence. Moïse répond d’abord à leurs attentes par une série de « ce que », par des caractéristiques repérables mais le moins fixatives possibles. Il le fait par double négation : ni ceci ni cela, ni veille ni vierge ni asservie au labour, sans infirmité. Mais il achève sur une note personnelle, avec  un « comment » :   تَسُرُّ ٱلنَّٰظِرِينَ, plaisante à voir, qui réjouit la vue (Cor. 2, 68 à 71). Il fait un saut qualitatif du « quoi » au « comment », de la perception physique à l’impression esthétique.

L’homme se vit dans le « comment ». Sidi al Hadi disait que  la voie spirituelle c’est savoir comment agir sur le moment, l’intuition de ce qu’il faut faire à l’instant, trouver une solution neuve et fraiche à chaque situation.[9] Ne soyez concerné que par votre réponse à chaque mouvement de la vie tel qu’il arrive. La situation que vous rencontrez est en soi assez profonde pour être traitée comme une connaissance. Vous n’avez nul besoin d’informations de seconde main, de renforts ou de consignes pour agir. Chaque situation est unique et appelle un acte unique, nouveau. Il n’y a chez lui aucun comportement standard, routinier, prévisible. Il ne cherche pas dans le passé un modèle pour la situation présente.

Il savait aussi sauver la face et les apparences. À une époque sidi cheikh exerçait un mandat représentatif dans la Région de Sousse. Un homme politique en vue s’ était déplacé pour y tenir un meeting. Quand sidi cheikh a vu la déception, l’humiliation même se peindre sur son visage devant le maigre public venu écouter son discours, il lui lança aussitôt  : Nous avons trié sur le volet nos concitoyens les plus capables de comprendre votre projet et de l’apprécier. Ils serviront de relai pour le faire connaitre aux gens moins doués en les amenant, progressivement, au point où vous voulez les conduire. Le politicien est reparti, rassuré et content.

Il manie parfois l’humour, comme ce jour où il reçut la visite, dans sa zâwiyyah, d’un distingué professeur de biologie qui vantait la théorie darwinienne de l’évolution. Sidi cheikh lui dit : c’est vrai que, quand on vous regarde de près on voit tout de suite d’où vous venez  (autrement dit du singe). L’autre prend cela comme une insulte et s’en plaint. Sidi cheikh répartit : Quand c’est vous qui exposez votre théorie vous la trouvez noble. Vous en tirez de la fierté.  Quand un autre l’applique à votre cas elle vous paraît ignoble. Vous êtes vexé.

Il connait l’amour propre qui se cache derrière l’auto-critique. À une de ses disciples, qui avait l’habitude de se dévaloriser devant lui,  il dit : c’est bien de voir clair dans les défauts de ton âme, mais accepterais-tu d’entendre la même chose d’un autre ? Celui qui s’abaisse, se met au-dessus de lui-même pour se juger ; il cède encore à un mouvement d’orgueil. Il exerce un ascendant sur lui, il prétend à une supériorité sur lui-même. Le coup n’est efficace que s’il vient d’un autre.

On estimera peut-être que la réponse faite à l’universitaire est assez cinglante, voire cruelle. Mais songez aux dégâts faits dans les esprits par une théorie qui remplace l’homme  fait à l’image et à la semblance de Dieu  – خلق الله آدم على صورته – par l’homme descendant du singe ou d’un cétacé. Quand cette théorie devient doctrine officielle, qu’elle est propagée dans les écoles et les universités comme vérité absolue par des intellectuels irresponsables, revêtus du prestige d’emprunt des diplômes, il est très difficile de retrouver le chemin de la Révélation. La sévérité de sidi cheikh est de bon aloi.

Quand il est pris à parti, moqué, spolié il ne réagit pas. Quelqu’un lui dit, en manière de provocation : Sidi Shaykh qu’est-ce qui est le plus élevé, ta barbe ou la queue de ce chien ? Sidi cheikh lui répond avec une bienveillance paternelle : Regarde simplement. Si Dieu avait créé la queue de ce chien au-dessus de ma barbe, elle serait supérieure. Mais ma barbe est plus haute que la queue du chien. Il ne s’est pas senti insulté, il ne s’est pas mis en colère. Faites la même remarque à un homme de pouvoir, aussitôt il vous fait emprisonner, ou tuer.[10]

Un jour, quelqu’un s’est introduit dans son bureau et a volé son portefeuille. Les disciples, scandalisés, commentaient l’événement. Sidi shaykh leur a dit : la gravité de la chose n’est pas dans le vol mais dans le fait que vous en ayez parlé toute la journée en oubliant Dieu.

Il n’est pas nécessaire de boire toute l’eau de la mer pour connaitre son goût. Une seule goutte suffit. Ces quelques exemples suffisent pour goûter la présence de sidi cheikh, apprécier sa noblesse de caractère. En voici un autre, inattendu. Il dirigeait une séance de dhikr, d’invocation de Dieu. Il se tenait au centre du cercle pour scander le rythme. Quelqu’un se penche vers lui et lui dit à l’oreille : il y a une femme à la porte qui demande qu’on la ramène chez elle en voiture, car il fait nuit.  Sidi cheikh refuse. Après la séance, il dit : nous sommes ici ensemble pour le dhikr d’Allah. Comment ? Nous allons quitter le cercle de dhikr pour aller faire ceci ou cela. Nous sommes très hauts et nous tombons très bas. Nous ne sommes pas un service social. Il y a des gens pour cela. S’il avait arrêté la séance de dhikr pour rendre service tous les gens seraient venus ensuite pour obtenir ceci ou cela, l’argent, la santé, un service et Dieu serait oublié.

وَمَا خَلَقْتُ ٱلْجِنَّ وَٱلْإِنسَ إِلَّا لِيَعْبُدُونِ

Je n’ai créé les djinns et les hommes que pour qu’ils M’adorent (Cor. 51, 56)

اللَّهُمَّ َ فَلاَ  عَيْشَ

إلَّا مَعَ ا لذَّا كِرِينْ

Allâhumma, il n’y a de vie

 Qu’avec les invocateurs (Q, 100).

[1] Celui qui comprend, le connaisseur, est au-dessus du connu, qu’il traite comme un objet. Dieu ne peut être assujetti, compris, pris par nous de cette manière. وَلَا يُحِيطُونَ بِهِۦ عِلْمًا ,  Et leur science ne L’embrasse pas  (Cor. 20, 110). La Voie d’accès à Dieu n’est pas celle de la connaissance pensante, elle ne consiste pas à se mettre au-dessus de l’objet (du Dieu Objet)  mais à se sou-mettre au Sujet divin :  أَلَّا تَعْلُوا۟ عَلَىَّ وَأْتُونِى مُسْلِمِينَ,    Ne vous élevez pas au-dessus de Moi, et venez à Moi soumis  (Cor. 27, 31). « La Faveur et la Miséricorde d’Allâh doivent rester au-delà du nombre et de l’énumération et hors de portée de toute tentative visant à en cerner les limite sou à en embrasser les modalités » (D). La pensée n’est pas habilitée à entrer dans le secret de Dieu, le cœur seul le peut. « Or le domaine du cœur dépasse le domaine du point de vue personnel et le la raison ainsi que celui de la logique et de tout ce qui peut être appréhendé par l’intelligence discursive » (Ibid.  note 24).

[2] Élevé en climat chrétien, mon ami aurait pu se souvenir des paroles du Christ qui rejoignent ce qu’enseigne ici sidi cheikh. Dans le ton : « Les foules étaient frappées par son enseignement, car il les instruisait en homme qui a autorité et non pas comme leurs scribes » (Matthieu 7, 28). Dans le fond : « Quiconque fait la Volonté de Dieu, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère » (Marc 3, 35). « Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n’entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux » (Matthieu, 7, 21). « Ma Nourriture, c’est de faire la Volonté de celui qui m’a envoyé… Toujours je fais ce qui Lui plaît » (Jean 4, 34 et 8, 29). « Non comme je veux, moi, mais comme tu veux, toi » (Matthieu 26, 36).  « Car l’amour de Dieu consiste à garder ses commandements. Et ses commandements ne sont pas écrasants » (1 Jean 5, 2-3). « Mettez-vous à mon école : je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez du soulagement pour votre être, car mon joug est agréable et mon fardeau léger » (Matthieu 11, 28-30). Nous adhérons à la Volonté de Dieu avant de pouvoir penser à elle. Le regard rétrospectif par lequel notre pensée se rapporte à Dieu est en retard sur l’Acte de Volonté par lequel il nous donne à nous sentir nous-mêmes. Notre présence d’esprit est voulue par Dieu avant tout retour en arrière de la pensée : « Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le Royaume de Dieu » (Luc 9, 62). Dire, penser c’est suivre la ligne de l’âme, de la conscience pensante. Faire c’est l’action de grâce, se tenir sous la volonté du Père. Comme dit le proverbe, les fous réfléchissent et les sages font. « Oui, elle est vivante, la parole de Dieu, efficace, plus affilée qu’un glaive à deux tranchants, pénétrant jusqu’à les séparer l’âme et l’esprit, les jointures et les moelles, de mêlant les sentiments et les pensées du cœur » (Paul aux Hébreux 4, 12-13 ». Sidi cheikh rappelle souvent cette parole de sidi al ‘Alaoui : « laisse ton âme et viens ! »

[3] Il faudrait parler d’un « fluide d’autorité », d’une autorité naturelle, souple, venue du souffle de Dieu, non d’une force d’imposition. Sidi cheikh précise que « la Voie soufie n’a pas recours à la violence (‘unf) ; elle ne la reconnait pas, ne l’approuve pas et n’accepte pas d’y participer, aussi bien en actes qu’en paroles … Les seigneurs soufis ne se sont jamais montrés autoritaires dans leurs avis et n’ont jamais imposé leurs idées à qui que ce soit…. La vérité se prouve d’elle-même et n’a pas besoin de preuves extérieures » (V, Questions 6 et 9). Il s’agit ici d’autorité spirituelle, pas de pouvoir temporel. « Grâce à Al-‘Alaoui nous avons exercé l’autorité » (vers de Sîdî Al-Madani dans sa qaçidah « Nous nous sommes enivrés et avons disparu  »). « Parmi les propos rapportés de nos Seigneurs Soufis – que la Satisfaction d’Allâh soit sur eux – il y a les paroles suivantes : ‘Si les rois découvraient la gloire (‘izz), le pouvoir (sultân), le royaume (mulk), la magnificence (‘azamah) et l’honneur (jâh) qui sont les nôtres, ils dédaigneraient leur pouvoir et ils nous combattraient avec les armes pour ce que nous possédons, par désir de nous l’arracher’. En effet, leur pouvoir n’a plus de sens face au nôtre, et c’est là la signification de la parole des Soufis : « Allâh ! Allâh ! Allâh ! Il n’y a de gloire que par Allah ! » (G, § 37.)

[4] Notre manière habituelle de vivre nous prive de liberté car nous sommes partagés entre le désir et la peur, troublés par la pensée du gain et de la perte. « La peur (khawf) d’un danger pour son âme qu’il aime, et le désir (tama’) de quelque chose pour son âme qu’il aime » (GC, 1e part, concl). Pour savoir approcher les gens efficacement, il faut être libéré de tout désir et de toute peur. Le fluide d’autorité coule naturellement chez celui qui n’est pas soumis à son âme calculatrice, se tenant aux aguets pour mesurer le rapport coûts/avantages de toutes ses démarches. Une amie de sidi cheikh disait de Seydna Hassan : « Il ne se laisse pas entraîner par sa nafs. Il a la mainmise sur elle. Il est plus fort qu’elle parce qu’il puise à une source d’une puissance infinie. Quand vous devenez l’esclave d’Allah, Il vous rend indépendant, Il vous pare de ses qualités. Il vous donne la Lumière, la force, la noblesse. Il vous donne un poids dans l’existence auxquels les autres êtres humains sont soumis sans en comprendre la raison. Mais on ne respecte pas quelqu’un qui est soumis à sa nafs, même si c’est un roi. Parce que l’être humain respecte seulement la grandeur, l’élévation. Regardez le poids que vous avez chez vous : nul. Quand vous dites quelque chose vous n’êtes pas écouté. Dans votre travail c’est pareil : vous n’êtes pas écouté ».

[5] Les deux premiers fondements de la Loi religieuse, l’Islâm ou la Soumission et l’Imân, l’Adhésion par la Foi, prospèrent sur le terrain du 2, de la séparation, de la confrontation du moi et du monde. Moi veut toujours dire « moi et » ; moi et ce que je veux obtenir, moi et ce que je veux éviter. Désir et peur.  Il n’existe que deux paramètres à ces étages du réel : Je et un ceci comme objet. Il n’y a que deux pôles : celui qui observe et ce qui est observé, mental d’un côté et chose dont on veut le nourrir de l’autre. Dès que le mental puise dans son stock de souvenirs et commence à imaginer, il remplit l’espace d’objets et le temps d’événements. Le mot arabe dunyâ comme le sanscrit dukha signifie « faire l’expérience » d’un autre ou « expérimenter la dualité ». « Les deux premiers fondements ont pour but la préservation et le bonheur de la société humaine, ainsi que l’obtention (zafr) des Paradis les plus élevés dans la Vie dernière… Selon une autre formulation, on peut dire que les deux premiers fondements ont pour but d’obtenir une des choses créées par Allâh, comme les bienfaits de ce bas-monde, ou le Paradis et les Houris dans la Vie dernière (G, § 9 note 1). L’Ihsân ou la Réalisation de l’Excellence intéresse la Personne, l’existence singulière, une. La religion c’est ce qui relie à un soi. Elle fait le lien entre « soi » et « même ». Dans le soi il n’y a pas deux. مَّا جَعَلَ ٱللَّهُ لِرَجُلٍ مِّن قَلْبَيْنِ فِى جَوْفِهِ, Dieu n’a pas mis deux cœurs dans la poitrine de l’homme (Cor. 33, 4). Nous n’avons pas deux moi, deux esprits. « Le fondement de l’Excellence, quant à lui, vise à permettre au serviteur d’ ‘obtenir’ son Seigneur et de réaliser la ‘compagnie’ (ou l’ ‘accompagnement’, ma‘iyyah) de Celui qui l’a créé et harmonieusement façonné… L’Excellence vise à obtenir (zafr) le Créateur Lui-même à la fois ici-bas et dans l’Au-Delà. Je dis cela et je laisse le lecteur à son aspiration  :  qu’il l’oriente vers ce qu’il pense être le meilleur et le plus élevé » (Ibid.) « Il guide vers l’ ‘Excellence’ par l’  ‘Excellence’» ( Q, 57). La religion vraie est celle du cœur, du soi. أَحْيَآءٌ عِندَ رَبِّهِمْ, Ils sont vivants chez leur Seigneur (Cor. 3, 169). « La ‘qualité d’être chez’ (indiyyah) est la même chose que la ‘qualité d’être avec’ (ma‘iyyah) : Sa Parole ‘Chez leur Seigneur’ est donc identique à Sa Parole ‘ avec leur Seigneur’, et ces [deux caractéristiques] expriment leur ‘union étroite’ (mulâzamah) avec Allâh et l’  ‘union étroite’ d’Allâh avec eux » (G, § 36, note 1). Elle consiste à vivre dans la conviction que nous sommes conscience. «  La seule issue possible est donc de réunir ces trois Fondements, et c’est uniquement de cette manière qu’il y aura une réalisation [spirituelle authentique] (tahaqquq) » (Ibid.) « Il nous faut pénétrer dans les profondeurs de notre être… Toute religion a pour fondation l’expérience mystique. Sans elle toutes ses superstructures métaphysiques ou théologiques s’écroulent  » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, t. 2, Albin Michel, 2023, p. 190.

[6] « Si le sens intérieur peut être déchiffré, ce ne peut être que dans le phénomène même de l’écho. Cependant la compréhension doit venir de la vie intérieure de chacun, et tout ce que fait cet écho, c’est de donner aux ardents chercheurs de la vérité cette occasion de réveil » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, t.1, op. cit., p. 339.

[7] La Loi ainsi éprouvée correspond au dharma hindou, mot « dérivé de la racine dhri, qui signifie porter, supporter, soutenir, maintenir ; il s’agit donc à proprement parler d’un principe de conservation des êtres, et par conséquent de stabilité… C’est ce qui demeure invariable au centre des révolutions de toutes choses » René Guénon, Études sur l’Hindouisme, Éditions  traditionnelles, 1973, p. 70. La Loi est ce qui maintient les êtres de sensibilité en vie. C’est la Loi de Dieu : « L’inspiration de Dieu maintient continuellement tous les êtres : nous ne trouvons rien qui s’y dérobe. Il s’est paré de l’Influx et S’est dévoilé à nous : Tout ce que nous voyons est le produit de cet Influx. Sans Lui il n’y aurait pas d’existence » (Q, 134). « Toutes les créatures ont besoin de Celui qui les maintient »(Q, 137). Dans la tradition bouddhique on trouve cette formule fondamentale  :  « Je prends refuge dans le Bouddha, je prends refuge dans le dharma, je prends refuge dans la sangha (communauté) ». Ce n’est pas rechercher un abri quelque part, dans quelque chose, c’est se trouver chez quelqu’un. Le Bouddha dit : «  Celui qui voit le dharma me voit ». « LeDharma fut révélé comme quelque chose qui prenait sa croissance en lui-même et non comme une vérité extérieure déversée en son esprit » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, t. 1, Albin Michel, 2023, p.  83. Au plan social le svadharmaest la « loi »ou la « constitution » intérieure d’un être, sa « qualification » personnelle qui l’appelle (vocare, vocation) à faire les choses selon ce qu’il est. Son dharma est ce qui le « tient »  en vie. Ceci rejoint le hadith  : « Toutes choses seront facilitées pour ce en vue de quoi vous avez été créés ».

[8] « Nos relations se rapportent toujours plus à nous qu’aux choses » Jean-Jacques Rousseau, Lettre à M. le maréchal de Luxembourg, 20 janvier 1763.

[9] Sidi cheikh dit de son maître Sîdî Cheikh Al-Hajj Muhammad Bakkûsh At-Tîbulbî, رضي الله عنه , que « jamais il ne donna d’enseignement, excepté lorsque le moment l’exigeait de lui » (GC, 1e part, concl). Confucius agissait « selon le moment … En se conformant à la possibilité du moment, au point d’effacer tout moi personnel, Confucius réussit à maintenir une normativité, mais sans qu’elle soit plus exclusive et catégorique » François Jullien, Un Sage est sans idée, op. cit., p. 27.

[10] Le moine Zen Nêng de Tao-ou caractérise le Bouddha comme « Un qui ne se fâche jamais quand on l’insulte » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme Zen, t. 3, Albin Michel, 2024, p. 100.

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