Aucune expérience ne peut dériver de la sensation ou de la pensée. Une expérience est une forme de présence. Le corps, les sens, la pensée ne sont pas au courant de leur propre présence. Seul «je» le sujet, se sent, se sait, se voit présent. وَفِىٓ أَنفُسِكُمْ أَفَلَا تُبْصِرُونَ, et dans vos âmes, ne voyez-vous pas ? (Cor. 51, 21). Il fait preuve de présence d’esprit. Il communique sa présence à tout ce qu’il touche. Une sensation une pensée n’existent jamais toutes seules, en dehors du sentiment «je». Ils s’enracinent en lui, ou ce n’est rien.
Ex-peri-mental veut dire hors du périmètre mental. Qui pourrait faire apparaître son «je» au moyen d’une sensation ou d’une pensée flottant en l’air, toutes seules ? L’impression qui se «dégage» d’une personne veut dire que la personne est dégagée de la pensée et de la sensation. Et le monde qui est ici avec moi n’existe aussi qu’à l’intérieur du sentiment de ma présence. Je n’y accède pas de l’extérieur. Il est où je me trouve. Je suis ce que je vois.
Il n’y a aucun mouvement, aucun déplacement entre intérieur et extérieur pour aboutir à une perception. C’est un acte de reconnaissance immédiat. Il n’y a pas les choses et ma conscience des choses. Ma conscience des choses est les choses mêmes.[1] Le monde est mon impression de monde. C’est cela le chemin droit. Il n’est pas horizontal, il ne va pas d’un point à un autre. Quel chemin devons-nous parcourir pour trouver le monde ? Il est immédiatement ici, déjà révélé en nous, quand nous le voyons. En voyant le monde, nous voyons dans le fond de notre âme. Nous n’avons pas besoin d’un temps de réflexion pour reconnaitre le monde. Dans le temps réel de ma vie, je le vois sans y penser, dans un continuum d’expérience, sans brèche ni interstice. Nous devons nous laisser conduire à la verticale de nous-mêmes. C’est un chemin qui nous reconduit au vrai Moi, au vrai Monde. لَقَدْ أَنزَلْنَآ إِلَيْكُمْ كِتَٰبًا فِيهِ ذِكْرُكُمْ, Nous avons fait descendre vers vous un Livre où se trouve un Rappel à vous-mêmes (Cor. 21, 10).
Le mot mustaqîm, qui désigne le chemin droit, dérive d’une racine (qâm) qui veut dire«se lever», se tenir droit . Nous devons trouver notre chemin, celui où moi/monde/l’autre et Dieu sommes en un seul en-droit.[2] Différents certes, mais jamais séparés. Que nous le sachions ou non, nous marchons toujours sur ce chemin. Chacune de nos expériences en témoigne, car dans tout ce que nous vivons nous ne trouvons que nous, le moi de notre esprit. Ce n’est pas un chemin extérieur. Il n’y a pas de distance entre nous et le monde, entre nous et Dieu, entre moi et l’autre.[3]
Marcher ce n’est pas se déplacer d’un endroit à un autre, en observant son corps comme moyen de transport. Marcher c’est se sentir marcher, c’est un sentiment intérieur. Je ne marche pas dans le monde, je marche en moi. C’est Dieu qui le dit «Je suis le pied avec lequel il marche»[4]. Je sens ma marche où je me trouve, dans ma présence, pas dans l’espace en distinguant un point et un autre. Je suis ouvert à ma présence ici, pas dans un d’ici là. Les autres me regardent passer d’ici à là, dans l’espace et le temps. Mais moi je me sens toujours ici, à l’intérieur de mon mouvement. Je suis en mouvement et pourtant immobile. C’est un mouvement et un repos.[5] Je marche sur la voie droite qui est mon existence même (le sentiment d’être un «je»).
En réalité nous sommes la première et la dernière personne à marcher sur la terre. Ou plutôt je suis la seule personne à marcher sur terre. Ce qui arrive à mon corps tout le monde peut le savoir – ils peuvent suivre mes mouvements, les retracer sur une feuille de papier – mais ce que je vis en marchant je suis seul à le sentir, à le voir. Tous les autres – l’omnitude – peuvent regarder mon corps, assister à ses déplacements, enregistrer ses coordonnées, mais personne ne peut se sentir moi, se mettre à ma place pour vivre ma marche, pour éprouver ce que cela fait de sentir la brise du matin sur son visage, de jouir de la vue d’une fleur fraichement éclose, d’éprouver de la peine à monter une rue un peu raide, de s’arrêter pour savourer un paysage. Je peux partager cette impression avec l’autre qui marche avec moi, mais il l’éprouvera à sa manière, avec son type de sensibilité irremplaçable. Quand on dit que «personne n’est irremplaçable», cela vaut pour les postes, les fonctions, pas pour les personnes sensibles. Et encore : quelqu’un qui «occupe» mon poste en mon absence ne vivra pas les mêmes choses que moi, tout comme moi. Un dossier lui demandera peut-être plus d’effort, lui apportera plus ou moins de plaisir dans sa solution. Les expériences ne sont pas superposables, elles ne se recouvrent pas.
C’est pourquoi la Fatha rend grâce au Seigneur des mondes, رَبِّ ٱلْعَٰلَمِينَ (Cor, 1, 2), pas du monde. Nous pensons qu’il y a plusieurs milliards d’âmes et un seul monde. Le monde, en englobant tous les corps ferait l’un-animité, rassemblerait toutes les âmes attachées à ces corps. La réalité est tout autre : nous ne sommes pas tous dans«le» même monde, chacun est dans «son» monde, est son monde, celui qu’il vit dans l’intimité de soi, où il se reconnait.
Nous venons de la même source qui est Dieu, mais chacun le vit à sa manière. Chacun «se» reconnait dans le miroir du monde, est seul à pouvoir accomplir cet acte d’éveil à soi. C’est à l’intérieur de cet auto-voir qu’il voit tout ce qui existe dans le miroir. Tout ce que nous voyons dans le monde nous le voyons dans notre acte de reconnaissance, unique, intransférable.
Cette expérience de la marche comme pratique de soi est ce qui s’appelle expérience en «première personne», expérience se vivant en «je», uniquement. Dieu nous gratifie d’une expérience personnelle, à nulle autre pareille, car c’est Lui qui la vit avec nous. لَيْسَ كَمِثْلِهِ, Rien n’est semblable à Lui (Cor. 42, 11). Personne ne marche «pareil». Je reconnais quelqu’un de loin, de dos, à sa manière de marcher. Je ne regarde pas un corps, je vois une présence. Avons-nous un organe pour détecter de la présence ? Non, c’est un don de l’esprit. وَهُوَ ٱلسَّمِيعُ ٱلْبَصِيرُ, Il est Celui qui entend et voit (Cor. 42, 11). Sur le chemin de la vie, nous voyons des impressions divines, des formes de présence. Dieu nous demande de ne pas quitter le chemin. رَبَّنَا لَا تُزِغْ قُلُوبَنَا بَعْدَ إِذْ هَدَيْتَنَا, Seigneur, ne laisse pas dévier nos cœurs après nous avoir guidés ici (Cor, 3, 8). Tu nous as guidés dans l’Ici de notre présence, ne nous laisse par dériver dans le «d’ici là» de nos allées et venues mondaines.
Or nous avons tendance à sortir de notre expérience en première personne pour la projeter et la transcrire dans le monde de la troisième personne. Nous faisons basculer l’axe vertical à l’horizontale pour généraliser notre vécu, en faire quelque chose qui est devant nous. Nous prenons souvent l’autre à témoin : «tu as vu ce qui m’est arrivé ?», comme s’il était indifférent («parfaitement égal») que l’événement soit vu par lui ou par moi : «ça peut arriver à tout le monde». «Ce qui» est arrivé peut arriver à n’importe qui, mais chacun le vit à sa manière et, à ce moment-là, ce n’est plus «quelque chose» qui m’arrive de l’extérieur (un accident affectant un sujet) c’est moi-même, «moi» qui rencontre «même» au sein d’une expérience toute imprégnée de «je», moi qui viens en moi-même. L’événement se transmue en avènement de l’âme.
Nous transcrivons notre expérience de première personne en événements arrivant à un sujet détaché, spectateur, narrateur, commentateur de son expérience, posant sur elle un regard extérieur, comme celui des autres. C’est là le chemin des égarés, ٱلضَّآلِّينَ (Cor. 1, 7). S’égarer c’est errer dans la compréhension de ton propre secret[6]. C’est se regarder par les yeux des autres en désertant le seul lieu où nous sommes, l’épreuve unique que nous faisons de nos vies en Dieu. إِنَّا لِلَّهِ وَإِنَّآ إِلَيْهِ رَٰجِعُونَ, Nous venons de Dieu et revenons à Lui (Cor. 2, 156), pas en deux temps avec une distance, mais immédiatement-tout-de-suite. Venir et revenir c’est le même acte. Nous sommes cet acte. Être «ouvert» veut dire ne rien désirer d’autre.
[1] Quand je me vois dans un miroir, il n’y a pas mon visage et la vision de mon visage. Mon visage est l’acte de reconnaissance de mon visage dans le miroir.
[2] Dans l’Evangile de Thomas, Jésus dit : « Debout, ils seront seuls (monakos) » Logion 19. « Dépêchez-vous, car les “esseulés” (mufradûn) vous ont précédés. Qui sont les “esseulés” ? demandèrent les Compagnons. Ceux qui voient l’intériorité du monde, là où les autres humains n’en voient que l’extériorité» Hadith rapporté par Muslim, fréquemment cité par le cheikh al’Alâwi. « Il n’existe qu’une Réalité, qui est le Soi. Tout le reste n’est qu’un ensemble de choses qui apparaissent au sein de cette Réalité du Soi, qui participent de cette Réalité et sont générées par Elle. Si vous demeurez établi dans votre propre endroit, vous vous apercevrez que toutes choses se sont fondues en vous » Arthur Osborne, Ainsi parlait Ramana Maharshi, éd. Victor Attinger, 14 février 1957, p. 228, 107.
[3] « Où sommes-nous en ce moment même, si ce n’est sur ce chemin ? Il est notre existence même… Le sens du moi ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. S’il provenait de l’extérieur de vous-mêmes, on pourrait vous y conduire. Comme sa source est à l’intérieur de vous, vous seul pouvez le découvrir » L’enseignement de Ramana Maharshi, Albin Michel, 1972, p. 240, 287.
[4] La hadith complet est : « Mon serviteur ne s’approche pas de Moi par quelque chose que J’aime davantage que par les œuvres que Je lui ai prescrites. Il ne cesse de s’approcher de Moi par les œuvres surérogatoires jusqu’à ce que Je l’aime. Et lorsque Je l’aime, Je suis son ouïe par laquelle il entend, sa vue par laquelle il voit, sa main par laquelle il saisit, son pied avec lequel il marche.» Traduit par Michel Chodkiewicz, in Emir Abd el-Kader, Ecrits spirituels, Seuil, 1982, note 84 p. 203.
[5] C’est l’expérience que nous faisons quand nous voyageons en train. Nous interprétons cela comme un « déplacement » à l’intérieur d’un système de coordonnées fixes : l’espace contenant des corps dont le nôtre, un espace dont nous serions le contenu. Il nous semble que les arbres, les maisons, les gares avec le nom des villes, les tunnels, les usines, les pylônes électriques, les paysages défilent devant nous. Nous les suivons du regard et nous pensons passer avec eux. Mais en réalité le « je » qui voit est immobile et stable, établi dans la certitude de son ipséité inamovible, indéracinable, et pourtant toujours nouvelle. Le spectacle du monde semble passer d’une image à l’autre, mais celui qui voit ne passe pas « de …à », il demeure dans le sentiment de son unité. S’il fait le trajet Paris-Bordeaux, il se sent à Bordeaux le même que celui qui est parti de Paris. L’espacement «de … à» n’a pas pluralisé son essence. Les pensées aussi défilent devant nous et semblent nous emporter avec elles, en sorte qu’à chaque pensée je serais un personnage autre, mais en réalité c’est toujours moi, le moi de mon esprit, qui ne quitte pas son Icité absolue, qui voit le mouvement de la pensée. Quand je voyage hors du monde, dans le sommeil profond où j’oublie tout : mon corps, mes pensées, le monde, lorsque je me réveille matin, je me retrouve le « même» que celui qui a dormi. Ma conscience d’hier et celle d’aujourd’hui sont unes.
[6] Lettres d’un maître soufi, Le sheikh Al-‘Arabi Ad-Darqawi, traduites de l’arabe par Titus Burckhardt, Arché Milano, 1978, p. 101. Un autre maître écrit ces vers dans une poésie intitulée :«Bois le breuvage des Gens de Pureté».
«Toi qui vises la Source de l’enseignement, ton « moi » La condense.
Regarde en toi-même et considère : y-a-t-il là autre que toi ?
Le Vin provient de toi, ainsi que l’Enseignement, et le Secret est chez toi».
