Sidi cheikh voit un danger mortel dans l’usage abusif des concepts. Ils prennent le pouvoir.[1] Ce n’est plus l’homme vivant qui conceptualise, c’est le concept qui évacue l’intériorité humaine au profit du général.[2] Nous préférons nos concepts aux individus, nos catégories à notre propre vie, le lointain au prochain, l’abstrait au concret. Nous prenons nos formations de langage pour la réalité.[3]  Nous préférons nos conceptions sur Dieu à Dieu.

            Curieux constat, incontestable pourtant. Sûrement parce que le concept, figurant la permanence et la stabilité, semble nous survivre et nous conférer par là une espèce d’immortalité. Mais il ne donne pas à vivre et il n’unit pas. Son universalité ne rapproche pas les individus. Au contraire ils les mettent en lutte les uns contre les autres. Chacun à sa conception et veut assurer sa domination sur celle des autres.[4] Chacun affirme la supériorité de sa doctrine, poussé par une prédilection subjective, entraîné par une préférence émotionnelle.

            On peut citer l’exemple du grand théologien Fakhr al-dîn Râzî (ob. 1209) qui demanda au saint Najm al-dîn Kubrâ de le guider sur la voie de Dieu. Kubra concentra sur lui toute son énergie spirituelle, dépouillant Razi de toutes les sciences livresques qu’il avait acquises. Quand Razi prit conscience que s’effaçaient progressivement de sa mémoire les connaissances dont il était si fier, il se mit à crier de toutes ses forces : « je ne peux pas, je ne peux pas ! » L’expérience s’arrêta là.[5]

            Sidi cheikh nous parle du cas Ghazalî : quand il est devenu soufi et qu’il a acquis le savoir véritable par le cœur et non par les livres et les manuscrits qu’il lisait, quand il a connu son cheikh et connu la vérité, il allait à la mosquée, pleurer sous le pilier près duquel il s’adressait auparavant aux gens, afin de leur communiquer la science. Il parlait alors au pilier en disant :       « Combien j’ai péché en m’adressant à toi ! Qu’Allah me pardonne d’avoir commis ces fautes ». D’où viennent ces fautes ? Elles viennent du fait de parler d’Allah sans Le connaître et sans faire d’efforts pour Le connaître (M, 29).[6]

            La puissance d’attraction des concepts vient de ce que nous sentons percer, à travers eux, la vie de l’idée. Il ne faut pas confondre « concept » et « idée ». Le concept est mental, l’idée spirituelle.[7] L’idée, comme nous le verrons, c’est un Nom divin, une manière pour Dieu de s’apparaître, de faire connaissance avec Lui-même. Ce sont des chocs émotifs nés de sa rencontre avec Soi, des lettres d’amour entre Allâh et Son Prophète (M, 38).

            En vérité nous ne vivons pas dans un monde de choses, mais dans un courant d’idées. L’idée est cette « couleur » particulière que l’on signifie quand on parle de la  sainte concrétude de la chose terrestre. Il n’y a pas de matière en dehors de l’impression de matière. La matière n’est pas physique, elle se révèle dans  une impression spirituelle.  Les idées sont des résonances qualitatives qui parlent directement à notre âme. Je vois par exemple mon ami dans la rue, ou dans la boutique. Je ne perçois pas une forme physique, je reconnais immédiatement sa présence, sa personnalité, son être absolu déterminé par une individuation propre. Je le reconnais même de dos. Je le connais par voie d’impression, par un sentiment de l’âme qui atteint l’âme directement. Je reconnais sa manière de marcher, son idée en marche. Un concept ne marche pas.  Avons-nous un organe pour sentir de la présence ? Bien sûr que non. Au fond je vois quelque chose d’invisible : la qualité personnelle.  C’est une révélation immédiate, celle d’une idée divine qui fait sentir son parfum, entendre sa musique.

            Les idées divines donnent un bal masqué.  Les concepts ce sont les masques qu’elles portent. Toute l’importance que nous prêtons à concepts vient de la lumière qui passe à travers les trous du masque. C’est ça qui nous impressionne, mais le masque lui-même c’est du carton-pâte, et, dans le fond, tout l’amour que nous pouvons éprouver pour la horde de nos concepts humains, tout ce qui nous inspire cet amour c’est qu’à travers ces concepts, filtre le regard des idées divines premières de nature qualitative. Si on retire le monde de la sensibilité divine, l’intellect s’effondre. Il n’y a plus de pensée, plus de concepts possibles.

            Le croisement de l’individuel et de l’universel, l’accouplement d’une vie singulière à ce vide existentiel absolu qu’est le concept, à jamais dépourvu de propulsion émotive, cette espèce de clonage entre ce qui existe personnellement et ce qui n’existe pas, engendre un monstre : l’individu généralisé – « moi en général » –, le concept incarné, un spectre. Toutes les présences spectrales qui hantent l’état habituel de conscience naissent sur cette ligne d’interférence entre l’individu et le genre, l’émotion à vif et la convention, le sujet et le signe abstrait. Nous passons notre temps avec ces êtres hybrides, ces pseudo-présences, ces pseudo-expériences. Encore une fois dire que je vois quelque chose là-bas, hors de moi, c’est simplement regarder une notion, un nom, un son, une image mentale, verbale, une pensée associée à une image. L’objet n’existe jamais là-bas. Ce que pense voir là-bas est un concept enrobé d’un faux être.

            Prenons le syllogisme servant d’archétype à tout raisonnement cohérent :

Tout homme est mortel.

Socrate est un homme.

Donc Socrate est mortel.

            Tout ici paraît imparable, cependant c’est un tissu de contradictions :

            Tout homme est mortel. « Tout homme » désigne l’homme en général, la notion d’homme, le concept d’humain. Le concept ne meurt pas. C’est une pensée, elle est fixée. Elle ne vit pas non plus. Elle est désincarnée et donc « on » ne peut pas dire que l’homme meurt « en général ». Chacun meurt comme individu car il se vit uniquement en individu.

            Socrate est un homme. Non, Socrate n’est pas un homme, un être doué de raison, entrant dans la catégorie des vivants se différenciant de l’animal par l’exercice de la pensée. On définit Socrate par un attribut, une qualité raisonnable qu’il possède au même titre que les autres. Socrate n’est pas cette catégorie. Réduire Socrate à la notion d’  « homme » veut dire, implicitement, qu’il n’est pas privé de raison comme l’animal. On l’aborde par une négation. Socrate est Socrate, rien d’autre. Socrate est lui, l’idée « se », un individu s’éprouvant de façon unique, à nul autre pareil, pas un homme « comme les autres » appartenant à l’humanité en général, possédant la Raison à titre de différence spécifique.

            Le « donc » est faux, Socrate n’est pas mortel. « Mortel » est un attribut qui ne recouvre pas l’entièreté du sujet Socrate, sa vie intime. Socrate se vit sans associer à son sentiment l’attribut      « mortel » ou l’attribut « rationnel » (la raison étant réputée immortelle). La mort est pour son corps, pas pour lui.[8]

            Notre grande peur est que notre individu disparaisse avec la mort du corps. La chose que nous craignons le plus c’est la mort, c’est de quitter notre situation actuelle, la santé, le bonheur, etc. comme si tout ce que nous avons comme jeunesse, comme force, comme biens … nous appartenait. Comme si nous en étions les maîtres et les propriétaires en dehors d’Allâh (M, 22).[9] Dieu, seul peut nous sauver de cette fausse idée. Si on trouve quelqu’un qui a peur du mal, c’est qu’il vit pour sa personne, pour son âme. Sa foi est faible. Il n’a pas une relation forte avec Allah (M, 11). Puisque mon esprit provient d’Allâh, ma vie ne peut avoir de goût et de douceur que si elle est reliée (muttasilah) à Allâh (M, 34). Si le faqîr veut satisfaire son âme, rien ne lui plaira (M, 8).  L’esprit (rûḥ) ne peut trouver la sérénité, le bonheur, la félicité que lorsqu’il revient à son origine, lorsqu’il revient à son Seigneur, lorsqu’il revient à Allâh. Et l’esprit ne peut revenir à Allâh que lorsqu’il ne voit plus que son Seigneur et rien d’autre (M, 19).

            Notre soi est au-delà de la mort. Sidi cheikh dit de son maître qu’il fait partie de cette catégorie d’hommes qui ne meurent pas, dont la flamme ne s’éteint pas à la mort, et au sujet desquels Allâh dit : « Ne croyez pas que ceux qui ont été tués sur le chemin d’Allâh sont morts : au contraire, ils sont vivants, recevant leur subsistance auprès de leur Seigneur » (Cor. 3, 169). Notre maître fait partie des «  combattants sur le chemin d’Allâh » (M, 34). Nos Seigneurs Soufis – qu’Allâh soit satisfait d’eux – ont bien perçu cette peur que ressentaient les hommes, et ils ont su que seul l’amour est plus fort que la peur (G, § 103 note 4). L’ « âme apaisée »  (Cor. 89, 27), c’est l’âme aimante que l’amour a apaisée, car seul l’amour peut avoir cet effet : l’aboutissement de cette âme, grâce à son amour, c’est l’entrée, dès cette vie, parmi les serviteurs d’Allâh qui « ne subissent aucune peur et ne sont pas attristés  », du fait de l’Amour qu’Allâh porte à ceux qui L’ont aimé (G, § 105, note 1).

 

[1] « L’esprit distinctement illumine les objets, Entraîné par l’objet, il plonge dans le chaos. En toute circonstance ne créez  d’objet, Il n’y a rien de plus subtil ni de plus vrai… Si votre esprit demeure dans l’absence d’objet, Les objets demeureront dans l’absence d’esprit… Goûtez de cette Voie les délices et la joie, tout en voyageant dans la Réalité » Sin-ming, L’inscription sur l’esprit, attribué à Nieou-t’eou, in Tch’an Zen, Racines et floraisons, op. cit., p. 157, 161, 164.

[2] « Même si je parvenais au plus haut degré de l’échelle de la culture, je ne cesserais cependant pas de vous réclamer des comptes pour chacune des victimes des conditions de l’existence, de l’histoire, du hasard, de la superstition, de l’inquisition de Philippe II, etc., etc. ; autrement je préfère me jeter la tête la première en bas de l’échelle. Je ne veux pas accepter, même gratuitement, le bonheur si je ne suis rassuré sur le sort de chacun de mes frères par le sang. La dissonance est paraît-il la condition de l’harmonie ; il est possible que cela soit fort avantageux et agréable aux mélomanes, mais cela ne l’est certes pas pour ceux dont la vie doit exprimer l’idée de dissonance » Biélinski, in  Léon Chestov, L’œuvre de Dostoïevski, La Bibliothèque Russe et Slave, Cahiers de Paris, n° 5, 15 mai 1937, chap. II. Chestov ajoute : « Hegel enseignait que tout ce qui était réel était raisonnable, et toute l’Europe occidentale répétait avec lui que la réalité était raisonnable et voyait en cela le dernier mot de la sagesse humaine et divine. Mais là où la science occidentale percevait le summum de la sagesse, un point final, une réponse apaisante et définitive, là Biélinski, et après lui Dostoïevski, voyaient non pas une réponse, un apaisement, mais au contraire, l’impulsion à une infinie et hallucinante inquiétude » (Ibid). « Nulle harmonie, nul amour, nulle idée, nul pardon, bref rien de ce qu’avaient imaginé les sages depuis les temps les plus anciens jusqu’à ce jour, rien ne peut justifier les absurdités et les souffrances d’une existence particulière » Léon Chestov, La philosophie de tragédie, Sur les confins de la vie, Flammarion, 1966, p. 102. »

[3] « Vous avez inventé des mots tels qu’effort, intérieur, extérieur, soi, etc., et vous cherchez à les comparer à la réalité. Les choses sont ce qu’elles sont, mais nous voulons les constituer en modèles issus des structures de notre langage. Cette habitude est tout ce qui ne peut être mis en mots. Nous refusons catégoriquement de voir que les mots ne sont que de simples symboles qui se rapportent, au travers d’habitudes et de conventions, à des expériences répétées » Sri Nisargadatta Maharaj, Je Suis, op. cit., 395, 396. Et encore : « Faites très attention. Dès que vous commencez à parler, vous créez un univers verbal, un univers de mots, d’idées, d’abstractions et de concepts qui s’entrecroisent et sont interdépendants et qui, de la plus étonnante des manières, s’engendrent, se soutiennent et s’expliquent réciproquement mais qui, malgré tout, sont dépourvus d’essence comme de substance, et ils ne sont que de simples créations mentales. Les mots créent des mots, la réalité est silencieuse » Ibid. p. 473. « Quand nous tâchons de nous exprimer au moyen du langage, nous prenons le risque de confondre le langage avec la réalité. Or le langage est fait de symboles, et derrière le langage il y a quelque chose de plus élevé qui fait usage de la langue. La littérature bouddhiste est remplie de mises en garde contre cette propension à prendre le langage, les mots, les concepts, les noms pour la réalité même. La Réalité en soi est ce qui transcende le mode dualiste de compréhension du sujet et de l’objet, du soi et du non-soi  » D.T. Suzuki, Derniers écrits au bord du vide, op cit, p. 193, 194. « Le mot n’est pas la réalité qu’il désigne, c’est-à-dire qu’il se borne à faire voir. Le mot « chien » vise, signifie le chien réel mais il n’est en lui-même, en tant que mot, aucun chien réel. Il le vise ou le signifie « à vide ». Le mot est une « signification vide ». Cette incapacité du mot à produire la réalité qu’il désigne est le caractère le plus général du langage dont il s’agit ici. Si je dis : « J’ai un billet de cent euros dans ma poche », je n’en possède pas un pour autant. Telle est l’indigence du langage que parlent les hommes » Michel Henry, Paroles du Christ, Seuil, 27 septembre 2002, p. 92.

[4] « Il se trouve que la vie est toujours individuelle. Et chaque fois que vous remplacez cette vie par une totalité qui a l’air plus large qu’elle, vous vous trompez… Ils s’appuient sur une métaphysique qui accorde un primat à l’universel et pour laquelle les individus ne peuvent exister qu’en participant à une réalité plus vaste qu’eux-mêmes… Il y a fascisme chaque fois qu’on prétend définir l’individu par autre chose que sa personnalité propre, ou encore lorsqu’on le tient pour peu de chose, pour une parcelle insignifiante de l’univers matériel et finalement pour rien, en sorte qu’il devient légitime de lui porter atteinte et, à la limite, de le faire disparaître  » Michel Henry, Entretiens, Saliver,  2005, p. 75, 26, 50. « Les pensées sont violentes. Tout ce qui relève du mental est destructeur… Je soutiens et je répète bien souvent que la pensée, de par sa naissance, son contenu, son expression et son action est fasciste et agressive. J’emploie le mot fasciste non pas dans le sens où les politiciens s’en servent mais pour en souligner le caractère très agressif. Notre désir de comprendre les lois de la nature est de les utiliser avec le propos de maintenir la continuité de la pensée…Nous utilisons la pensée dans le but de maintenir la continuité de la pensée ; nous voulons ajouter un moment à notre connaissance pensante… C’est renforcer l’appel de savoir, savoir, savoir. C’est la raison pour laquelle nous posons sans cesse la question ‘comment’. ‘Comment’ signifie que vous voulez savoir. Quel est ce vous dont vous faites l’expérience. Le vous que vous connaissez est la puissance du savoir qui vous a été transmis. Il possède la question que vous estimez être la question intelligente. Par l’exigence d’une réponse à votre question votre ‘vous’ cherche à savoir comment se renforcer lui-même » U.G. Krishnamurti, La pensée est votre ennemie, Les Deux Océans, 1992, p. 65, 92, 100.

[5] Michel Chodkiewicz, Un Océan sans rivage, Ibn  Arabi, Le livre et la Loi, Seuil,  février 1992, p. 53.

[6] « Dostoïevsky lui-même –  ceci doit être indiqué – accordait une grande importance à sa doctrine, de même de Tolstoï, de même que Nietzsche, de même que presque tous les écrivains. Il croyait qu’il était capable d’enseigner aux hommes ce qu’ils devaient faire, comment ils devaient vivre. Mais cette prétention risible demeura naturellement irréalisée. Les hommes n’ont jamais vécu et ne vivent pas d’après les livres » Léon Chestov, La philosophie de tragédie, Sur les confins de la vie, op. cit., p.  95.

[7] « La philosophie a affaire aux idées, et non, par conséquent, à ce qu’on appelle habituellement concepts purs et simples. Le concept est seulement une détermination intellectuelle et abstraite de la réalité effective »  Hegel, Principes de la philosophie du droit,  Flammarion, 1999, p. 79, § 1.

[8] « Il y a un Socrate qui vieillit et un Socrate qui est. Pour paraphraser Sophocle (Œdipe Roi, 870), ‘un Dieu en lui est grand, il ne vieillit pas’ » Ananda K. Coomaraswamy, La signification de la mort, Archè, Milan, 2001, p. 123. En faisant un effort de transposition nous pouvons retrouver la même intuition chez Tolstoï : « Ivan Ilitch se voyait mourir et était désespéré. Au fond de son âme, il savait qu’il allait mourir, et, non seulement il ne pouvait se faire à cette idée, mais il ne comprenait pas et ne pouvait comprendre. Il avait appris dans le traité de Logique de Kizeveter cet exemple de syllogisme : «  Caïus est un homme ; tous les hommes sont mortels ; donc Caïus est mortel. » Ce raisonnement lui paraissait tout à fait juste quand il s’agissait de Caïus mais non quand il s’agissait de lui-même. Il était question de Caïus, ou de l’homme en général, et alors c’était naturel, mais lui, il n’était ni Caïus, ni l’homme en général, il était un être à part : il était Vania, avec maman et papa, avec Mitia et Volodia, avec ses jouets, le cocher, la bonne, puis avec Katenka, avec toutes les joies, tous les chagrins et tous les enthousiasmes de son enfance, de son adolescence et de sa jeunesse. Est-ce que Caïus avait jamais senti l’odeur de la balle en cuir que Vania aimait tant ? Caïus avait-il jamais baisé la main de sa maman ? Avait-il eu du plaisir à entendre le frou-frou de sa robe de soie ? Était-ce lui qui avait fait du tapage pour des petits gâteaux, à l’école ? Était-ce Caïus qui avait été amoureux ? Était-ce lui qui dirigeait si magistralement les débats du tribunal ?

Caïus est mortel, c’est certain, et il est naturel qu’il meure ; mais moi, Vania, Ivan Ilitch, avec tous mes sentiments, toute mon intelligence, moi, c’est autre chose. Il n’est pas du tout naturel que je doive mourir. Ce serait trop affreux. Il se disait : ‘ Si je devais mourir comme Caïus, je l’aurais su ; une voix intérieure m’en aurait informé ; mais je n’ai jamais rien éprouvé de semblable, et moi, et mes amis, nous comprenions très bien qu’entre nous et Caïus il y avait une grande différence. Et maintenant voilà ce qui arrive ! Non, c’est impossible, impossible, et cela est, cependant. Mais comment, comment comprendre cela ?’

Et en effet, il ne pouvait pas comprendre et s’efforçait d’écarter cette pensée connue, fausse, injuste, maladive, pour la remplacer par d’autres plus saines et plus raisonnables. Mais cette pensée revenait de nouveau et se dressait devant lui, non comme une pensée, mais comme la réalité » La mort d’Ivan Illich, op. cit., p. 63 à 65.

[9] Une proche disciple de sidi cheikh raconte : « Un jour sidi Sheikh avait un calcul dans les reins. J’étais affolée. Il me dit :  ‘ le calcul est à Lui, le rein est à Lui, le corps est à Lui, c’est Lui qui est le maître absolu. Alors où est ton problème ? ’ » Il ne souffrait pas. Ce qui montre que les souffrances dites « physiques » dérivent de l’appropriation, de la pensée « c’est mon corps  ». La douleur apparaît avec le mental qui conçoit l’idée « je-suis-ce-corps ». Quand le mental, le moi possesseur est vacant, «  mon corps » est toujours absent. Il l’est d’ailleurs également quand le mental est absorbé par des pensées ou d’intenses sentiments.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *