Sidi cheikh nous parle de voir. Ici il faut apprendre à lire derrière les lignes (Q, 10) tant c’est une question délicate. Lisdonc les Réalités essentielles des Lignes et tu verras de tes propres yeux Son Éclat (Q,18). Le premier caractère de l’esprit est de lire dans l’esprit, et de pénétrer dans tout ce qui est esprit. Chacun peut lire clairement dans son intérieur. Voir c’est lire la Réalité suprême des lignes… dépassant les limites de la raison (Q, 56).

            Puisque notre Dieu est un Dieu effectif il voit effectivement. Effectif veut dire, actif, créatif. هُوَ ٱلسَّمِيعُ ٱلْبَصِيرُ, Il est Celui qui entend et voit (Cor. 42, 11). Comment Dieu voit-il les choses ? Il ne voit pas les choses, il se voit. Voir pour Lui c’est créer.  Il ne regarde pas une Création qui aurait une existence à elle, hors de lui. Nous ne recherchons absolument rien au-dehors (Q, 113).  Il n’a pas une vision « objective » des choses, portant sur un monde d’objets disséminés dans l’espace/temps. Si Dieu regardait les choses ainsi cela signifierait qu’elles existent hors de Lui, par elles-mêmes, en elles-mêmes, qu’elles mènent leur existence dans le monde en dehors de Son Esprit voyant, Se voyant. Elles seraient présentes en Son absence. Elles se suffiraient à elles-mêmes. C’est cela la définition même de l’objet, ce qui peut se passer de moi pour être, d’un témoin. Voir un objet pour Dieu ce serait se déclarer absent à lui-même au moment où il le voit, considérer qu’il existe sans lui. Il se verrait ne pas voir.

Or il est dit

أَوَلَمْ يَكْفِ بِرَبِّكَ أَنَّهُۥ عَلَىٰ كُلِّ شَىْءٍ شَهِيدٌ

Ne suffit-il pas que ton Seigneur soit l’unique témoin de toute chose (Coran 41, 53).

            Il n’y a pas d’en dehors de Dieu. Il ne peut voir une existence en dehors de lui, sans lui, c’est-à-dire témoigner de sa propre absence au moment où il voit. En toi et dans le Tout, Il n’est pas absent (Q, 10). Allah n’est jamais voilé, ni absent, ni caché (M, 14). Où que nous nous dirigions, nous Le percevons (Q, 122).

            Sa Création est sa Révélation à lui-même – Apparaître par Nous (Q, 113) afin que j’apparaisse aux regards (Q, 98) –, un acte de reconnaissance toujours nouveau comme celui qui découvre son visage dans un Miroir. Il s’est paré de l’Influx… et s’est dévoilé à nous dans une couleur toujours nouvelle (Q, 134). L’existence de celui qui voit est la même que celle de la personne vue dans le miroir, sans distance, sans rupture entre elles. C’est une existence entière. La personne reconnue dans le miroir n’a pas une existence à elle coupée de celle qui se voit en elle.[1] C’est la même vie.

            Dieu se crée et se récrée en se voyant dans la Création comme celui qui se découvre dans un miroir la fait à chaque fois à nouveau, dans une création nouvelle, depuis l’Esprit de mon esprit dans une renouvellement continuel (Q, 129).  Dieu n’a pas d’extérieur, il est son Extérieur. وَٱلظَّٰهِرُ وَٱلْبَاطِنُ, Il est l’Extérieur et l’Intérieur (Cor. 57, 3). Il n’y a pas de place dans l’univers pour « autre » que Lui.[2]  Autre que Toi est anéanti (Q, 47). Autre que Toi n’a nulle existence(Q, 61).  Son existence remplit tout. Si nous avons l’impression que le monde est un c’est grâce à cette existence homogène.

            Cette Unité de l’existence est ce qui fait l’aisance de notre perception. مَّا تَرَىٰ فِى خَلْقِ ٱلرَّحْمَٰنِ مِن تَفَٰوُتٍ, Tu ne verras dans la Création du Tout-Miséricordieux aucune rupture (Cor. 67, 3), aucune cassure. Je peux passer du coq à l’âne, de la vision de l’arbre à celle de la maison ou du voisin sans à-coups, sans être gêné par la sensation de tomber dans un vide existentiel entre les choses.[3] Il m’a visé sans jamais s’inter-rompre (Q, 36). Je n’ai pas à attendre que quelque chose arrive, tout est déjà plein de vie, d’existence révélée. C’est une compréhension ininterrompue devant du Tout-Miséricordieux (Q, 81). Nous n’avons pas à ressusciter notre vision pour la rendre présente à chaque «  chose  », comme si l’existence s’arrêtait aux limites d’une chose et reprenait plus loin, plus tard. Celui dont Allah ouvre le regard intérieur, les visions lui sont prodiguées sans aucune fatigue (Q, 6). Nous ne passons jamais à autre chose, notre vision vit dans l’Unité qui dénie toute multiplicité (Q, 113). Toute séparation est « association » (Q, 63), l’Union existe et jamais ne se brise (Q, 58).

            Nous ne voyons pas les choses, nous sommes ouverts à l’existence unique en train de prendre forme, de se rendre concrète. Nous voyons le Seigneur donner forme à toute chose (Q, 109). Le chaykh El-°Alawî dit à ce propos : « S’il y avait dans l’existence un tout petit espace – comme entre deux dents – où Allah ne se trouverait pas, les gens auraient un argument contre moi». Les savants en matière d’Unité (Tawḥid) disent aussi : « S’il y avait ne serait-ce que le trou d’une aiguille où ne se trouverait pas le Vrai (El-Ḥaqq), nous aurions possédé le monde, tout cela sans oublier, bien sûr, que toute «  localisation » d’Allah est impossible – à Lui la Gloire et l’Exaltation. Il n’y a pas une poussière dont Allah soit absent – où Allah ne serait pas – pourquoi cela ? Parce rien n’existe sans Allah – qu’Il soit exalté. C’est Lui qui existencie toute chose et de Lui toute chose est existenciée. Si donc toute chose est existante par Lui, nous pouvons dire qu’Il ne saurait être absent d’aucune chose (M, 17).

            Nous disons « je vois cet arbre qui est à côté de la maison » et nous pensons avoir affaire à deux morceaux d’existence séparés. Comme si l’arbre et la maison existaient « en soi » c’est-à-dire « hors de Dieu », comme s’ils enfermaient une portion d’existence dans leurs contours qui leur assureraient une limite de propriété et un régime de séparation de corps par rapport à tout le reste. Si l’arbre est abattu, la maison continue d’exister.  C’est une ignorance si terrible qu’elle nous amène à affirmer qu’Allâh n’est pas « Existant » (mawjûd) ; la plupart du temps, nous sommes dans un tel état et nous ne voyons pas Allâh «  Existant », nous nous contentons de percevoir les apparences extérieures (az-zawâhiru), nous recherchons ce qui est immédiatement accessible et négligeons ce qui est au-delà (M, 34).

            Celui qui voit les choses ainsi est victime d’un double chirk, le grand qui est l’adoration d’autre qu’Allâh, le petit qui est l’amour pour soi-même (M, 21). Il voit des formes détachées de Dieu à l’extérieur, et lui-même se voit comme ayant une vision à lui hors de Dieu. En se considérant ainsi il tombe sous la coupe de ce qu’il regarde, il devient une chose parmi les choses. « Celui qui M’associe quelque chose, je le livre à ce qu’il M’a associé  ». Même si c’est une petite chose, Allâh le livre à cette chose. Par cet amour envers toi-même, tu t’es associé à Allâh (M, 21).

            Si nous vivons dans l’atmosphère de notre Dieu, nous ne regardons pas « ceci » et « cela » à l’état isolé, nous voyons l’Un. Nos Maîtres disent  :    « Bienheureux ceux qui ont eu le succès par Allah et ne voient que Lui dans l’univers. » Ils ont obtenu le succès parce que ce sont des êtres de rare noblesse qu’Allah a honorés et élevés au point qu’ils ne voient rien d’autre que Lui. Ces paroles ne signifient pas qu’ils ne voient rien dans l’univers, mais plutôt qu’ils voient que toute chose est Vérité (M, 18).

            La Création est très réelle quand nous la voyons comme unité concrète, unité divine. Si nous regardons ceci et cela nous ne voyons rien, mais si nous voyons l’Existant, Celui qui est en train de se montrer à visage découvert dans la Création, alors nous voyons quelqu’un.[4] Dans une qaṣîdat, on trouve : « Tu es l’Existant en toute chose, nous n’avons qu’à regarder » (M, 22). Si nous reconnaissons véritablement qu’Il est wâjibu-l-wujûd, nous devrions Le voir, même sans pratiquer le dhikr. Pourquoi nous demande-t-on de pratiquer le dhikr ? Pour que nous reconnaissions qu’Allâh est existant, pour que nous ayons la certitude qu’Il est mawjûd. Lorsque nous aurons cette conviction, Il sera devant nous et nous Le verrons. Mais nous sommes toujours dans le doute et dans le domaine de la conjecture à cause des réalités sensibles devant nous et de leur perception qui nous cachent le Vrai (M, 19).

            Toute vision discriminante est fausse quand elle considère que les choses ont une existence à elles, à titre privé, hors de la présence divine. La vraie vision voit Dieu partout. فَأَيْنَمَا تُوَلُّوا۟ فَثَمَّ وَجْهُ ٱللَّهِ , Où que tu te tournes tu vois le visage d’Allah (Cor. 2, 115).  Ce qu’il faut bien remarquer ici, c’est qu’Allâh – à Lui la Gloire et l’Exaltation – S’est dévoilé (tajallâ) par Sa Beauté à toutes Ses créatures, celles que nous connaissons et celles que nous ne connaissons pas, et à tous les univers, ceux que nous connaissons et ceux que nous ne connaissons pas. Ce dévoilement de Beauté (at-tajallî al-jamâlî) a rendu toute chose créée par Allâh digne d’amour (mahbûb) ; il n’y a dans les divers mondes aucune chose qu’il soit permis de rejeter, et toutes les créatures sont égales (sawâsiyyah) dans ce Dévoilement divin… Sîdî Muhammad Al-Madânî, le Maître de notre Maître – qu’Allâh soit satisfait d’eux et les rende satisfaits – a dit [à ce sujet] : « Celui qui regarde les choses avec respect (ta‘zîm) puise à ces choses (yastamiddu minhâ) et il est respecté (‘azîm) auprès d’Allâh ; celui qui regarde les choses avec mépris (tahqîr) puise à ces choses et il est méprisé (haqîr) auprès d’Allâh ». Notre Maître Muhammad Bakhûsh At-Tubulbî – qu’Allâh soit satisfait de lui et le rende satisfait – a dit également : « Allâh – à Lui la Gloire et l’Exaltation – S’est dévoilé par Sa Beauté à tout ce qui est dans les mondes, jusqu’au crachat que nous rejetons : les mouches se précipitent sur lui du fait de l’action (fi‘l) de ce Dévoilement de Beauté sur lui » (M, 13e question).

            Qui est « nous » pour voir les choses ainsi ? Nous voyons partout, dedans comme dehors. Nous voyons la Création mais nous voyons aussi « nous », de manière très mystérieuse. Notre esprit se voit. Le soi se voit soi-même dans le soi, sans effort, sans apport extérieur. وَفِىٓ أَنفُسِكُمْ أَفَلَا تُبْصِرُونَ, En vos âmes, ne voyez-vous pas (Cor. 51, 21). Cet auto-voir est mystérieux parce qu’il se réalise sans moyens, sans yeux, sans lumière, sans apparence. Quand je dis « moi », je vois bien ce que je veux dire mais il n’y a aucun œil, aucune lumière, aucune scène éclairée pour apercevoir quelque chose, aucune dimension d’extériorité pour une apparence. Tu vois mais n’es pas vu (Q, 33).  C’est la révélation la plus concrète qui soit puisque c’est l’acte à l’intérieur duquel ma propre présence s’apparaît, pourtant il n’y a rien. Et c’est dans cet esprit voyant et invisible, que nous voyons toutes les formes concrètes. Je me vois spontanément, sans agent extérieur pour me montrer qui je suis. Je n’ai besoin d’aucune autre lumière pour être éclairé sur moi-même.  Regarde en toi-même et vois : y-a-t-il là autre que toi ? Le Vin provient de toi, ainsi que l’Enseignement, et le Secret est chez toi (Q, Bois le breuvage des gens de pureté, auteur inconnu).

            Si je vois en moi je ne trouve que l’un. Il me semble que je vois plusieurs choses dehors qui se traduisent dedans par des pensées multiformes. Chaque pensée est un atome d’intelligence isolé. Je crois que j’ai affaire  « en » moi à des pensées multiples. Cependant ma vision n’est pas tributaire des pensées. Je n’ai pas une conscience pour la chaise, une autre pour la table, une autre pour celui qui est assis à table. Ma pensée peut sur diriger sur l’un et sur l’autre, mais ma conscience, ma vision est une.

             Contrairement à ce que nous pensons nous ne suivons jamais le fil de notre pensée, comme si elle était un phénomène continu. Il est faux de parler de « flux » psychique, du cours de la pensée. Il y a rupture de courant avec chaque pensée. Une pensée dure, elle fait son temps, mais elle doit s’éteindre pour qu’une autre s’allume. Elle s’éclipse pour qu’une autre vienne dans le ciel de l’intelligence. Il y a un intervalle de séparation, un trou. Il y a forcément un temps mort entre elles. Vous devez voir qu’il existe un intervalle entre deux pensées, sinon la même pensée se poursuivrait indéfiniment.[5] Le temps intervient comme élément permettant la séparation d’une pensée d’une autre. Le temps est l’instrument de la diversité dans le monde de la pensée.

            Notre pensée est fractionnée, divisée en parties, mais celui qui voit la pensée reste uni à lui-même, sans rupture de contact avec soi. Je ne m’ignore pas entre deux pensées, je ne cesse pas de me sentir moi entre deux pensées. Chacun est clairvoyant à son propre sujet (Q, 143).  Je ne cesse pas de me voir, de me savoir existant avec la disparition de chaque pensée. Allâh le manifeste à lui-même, celui qui est tel… ne peut s’ignorer lui-même (GC, 2e part, chap. 3, §3). Les pensées changent et passent mais l’âme qui voit ne passe pas. لَّقَدْ كُنتَ فِى غَفْلَةٍ مِّنْ هَٰذَا فَكَشَفْنَا عَنكَ غِطَآءَكَ فَبَصَرُكَ ٱلْيَوْمَ حَدِيدٌ, tu étais indifférent à cela, Nous ôtons ton voile, aujourd’hui ta vue est devenue perçante (Cor. 50, 22). Tu étais indifférent à ta vision, à ton acte de voir, auquel tu t’es tellement habitué que tu ne le vois plus. Nous ôtons le voile de tes pensées. Aujourd’hui, maintenant, ta vue est aiguisée. La vision est toujours d’actualité, elle ne connait pas de baisse de tension, de ruptures entre « avant » et « après », je me vois toujours maintenant. Mon voir est actuel, il se voit à l’instant, indécomposable en parties, en extinction et résurrection. La modernité c’est « toi », quoi de plus moderne que le moment où tu sens ?

            La même unité règne entre nous et le monde. Il y a une complète liberté de circulation entre le dedans et le dehors. Je ne me sens pas moins chez moi en regardant l’arbre dans le pré qu’en éprouvant mon désir, ma passion et mon tourment amoureux. Votre présence unique dans mon cœur vous donne immense valeur (Q, 22).  C’est une existence. Je n’ai pas l’impression de devoir franchir une frontière pour passer du dedans au dehors. Il n’y a même pas de passage. Il y a bien mouvement, é-motion, mais pas de déplacement entre  deux sphères d’existence. سَنُرِيهِمْ ءَايَٰتِنَا فِى ٱلْءَافَاقِ وَفِىٓ أَنفُسِهِمْ, Nous leur montrerons Nos signes aux horizons, et dans leurs âmes (Cor. 41, 53), d’un seul bloc. C’est un continuum Moi-Monde. Il n’y a pas de rupture du sentiment d’exister en se sentant aux horizons et dans l’âme. Voir la Création, Se voir, c’est un seul et même acte. Pour les soufis, la vérité c’est l’union de l’extérieur à l’intérieur (M, 22).

            C’est au même Instant, au même endroit que nous nous retrouvons Moi-Monde. Cet instant est insécable. La concomitance de l’expérience « je » et de l’expérience «  monde » montre qu’il s’agit d’un acte unique, d’un unique Présent. Le Royaume est Mon Royaume, et l’Ordre est Mon Ordre (Q, Bienheureux les hommes qui ont obtenu le succès par Allâh). Je vois l’Ordre totalement régi par Allâh (Q, 96). Il n’y a pas une conscience de soi qui se constituerait à part, « avant » ou « après » la conscience du monde. C’est une révélation  unique. Si le monde et moi étions séparés, aucune expérience ne serait possible. Quand je serais absorbé en moi-même j’oublierais le monde, quand je m’affairerais dans le monde je m’oublierais. Nous serions alternativement dans l’un ou dans l’autre, jamais en même temps, en synchronicité. Perception externe et conception interne ne seraient jamais contemporains,  aucune rencontre ne se réaliserait en temps réel, actuellement.[6] C’est la division de ces deux parts qui forme ta prison et te retient dans les ténèbres de l’iniquité. كَانَ ظَلُومًا جَهُولًا, Il est devenu injuste et ignorant (Cor. 33, 72), en faisant la part des choses,  en coupant le monde de son impression de monde.

            Il y a une bonne dose de vérité dans  la définition de l’homme comme être-en-situation. C’est dans la situation concrète que Dieu fait descendre sur nous une impression. L’extérieur révèle l’intérieur dans un acte, une concrétion matérielle. C’est en nous mettant en situation que Dieu nous révèle à nous-mêmes, jamais avant ou après, dans la pensée ou dans la sensation brute. L’Ensemble… se trouve au Cœur de l’intelligible et du sensible (Q, 41).

            Il n’y a pas de monde sensible, visible, avant notre vision, ni de vision de soi avant le monde. L’intelligible et le sensible ne sont pas réunis après ; l’âme, le Cœur les éprouve déjà, sent la réunion des puissances de ces deux mondes avant la partition en donnée sensible et réceptivité intellectuelle.   Le monde est notre révélateur intime.  Ceux qui voient une Réalité Unique, sont les « bienheureux » (su‘adâ). Il n’y a pas de doute, en effet, que le Bonheur (sa’âdah) se réalise lorsque l’homme est en paix et qu’il a une seule et unique orientation, mais lorsqu’il se tourne vers diverses choses, cela provoque en lui trouble et perturbation : un esprit troublé qui regarde devant lui s’imagine qu’il a perdu ce qui est derrière lui ; s’il se concentre sur ce qui est derrière, il voit qu’il perd ce qui est devant ; s’il se tourne vers la droite, il pense perdre ce qui est à gauche, et vice-versa. Il devient alors fatigué, épuisé, car il regarde de tous les côtés, et ce regard s’accompagne d’appréhension, de peur et de désir, ce qui est une perte flagrante (M, 18).[7]

[1] « Indubitablement Dieu est apparent à soi-même… Le dévoilement de toute chose, c’est la manifestation de l’essence même de Dieu, par elle-même et pour elle-même. Il n’existe aucune distance entre l’essence divine et elle-même et c’est très exactement l’absence de distance entre une quelconque des choses et Dieu » Mîr Dâmâd, in Christian Jambet, L’ordre de l’Être, providence et platonisme dans la philosophie iranienne, Cnrs éditions, 2025, p. 112, 118.

[2] « Le monde est Sa Forme et Son Ipséité. Il est le Nom ‘l’Extérieur’ tout comme il est, quant à la réalité principielle, l’Esprit de la manifestation. Il est donc aussi l’ ‘Intérieur’ » Ibn Arabî, Le livre des chatons des sagesses, traduction, notes et commentaires de Charles-André Gilis, Al-Bouraq, Beyrouth Liban, 1418-1997, t. 1, p. 115, 116.

[3] « On est assuré que, quoi qu’il arrive, l’univers est plein » Simone Weil, La pesanteur et la grâce, avec une introduction par Gustave Thibon, Plon, 1948, p. 21.

[4] Le cheikh Mûlay El-Arabî Ed-Darqâwî, était tourmenté par la révélation qu’Allah est l’Extérieur alors qu’il ne voyait à l’extérieur que l’univers des choses créées. Il reçoit cette révélation : « Si Dieu voulait désigner par le mot l’ ‘Extérieur’ autre chose que l’existence visible, celle-ci ne serait pas extérieure, mais intérieure ; mais je te le dis : Il (Dieu) est l’Extérieur ! ». A ce moment-là, je réalisai subitement la vérité qu’il n’y a pas d’existence en dehors de Dieu, et que l’univers n’est rien hormis Lui » in Frithjof Schuon, Comprendre l’Islam, Gallimard, 1961, p. 173.

[5] « Quelle qu’elle soit, une pensée qui se fixe prend les caractères d’une hypnose et devient, dans le langage logique, une idole  » Paul Valery, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, La Nouvelle Revue, 1895, p. 748.

[6] « Il  y aurait un ‘avant’ qui ne pourrait jamais entrer dans une synthèse avec son ‘après’ » Sohrawardi, Le livre de la sagesse orientale, par Henry Corbin, Verdier, 1986, p. 171.

[7] « L’opposition de l’ ‘A’  et du ‘ non-A’  est fondamentale, elle est la chaîne et la trame de la compréhension humaine. Mais,  singulièrement, notre cœur ou notre esprit ne reste jamais en repos tant que nous ne dépassons pas cette position qui nous paraît logiquement essentielle » Daisetz Teitaro Suzuki, Essais sur le Bouddhisme zen,  Albin Michel, 2024, t.3, p. 264-265.

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