Nous avons tendance à nous définir par l’extérieur, à décliner notre identité par référence à nos entreprises mondaines.  Chaque fois que nous cherchons à nous connaitre nous voulons nous distinguer par quelque accomplissement personnel. Nous faisons état de nos projets. L’essence de l’homme est faite de désir, comme le dit une Upanishad.[1]  Il s’efforce de devenir quelque chose au moyen de ses réalisations. Il montre de quoi il est capable, il veut prouver quelque chose en énumérant tout « ce qu’il » fait,

L’ambition [de tout homme] est fixée vers un but qui le fascine : Amasser de l’argent, ou accéder à une [haute] fonction, ou acquérir prestige et renommée afin d’être considéré comme quelqu’un de haut rang, élu d’entre les hommes. Tu peux citer aussi un «  savant »,  ou un « brillant philosophe », Ou un « millionnaire » dont l’argent ne s’épuise pas, ou un  «homme politique », un « leader » enflammant la création entière, jusqu’à la poussière de la terre ! Dis ce que tu veux : ce que tu dis est juste [2](Q, 143).

          Tout ceci est à moi mais ce n’est pas moi. C’est visé là-bas, dans le monde, alors que je suis ici, dans mon âme. Ce sont des aspects, des aperçus sur moi, des attributs, ce n’est pas le sujet, le cœur du sujet.

            Ce que j’observe de moi, ce que je dis sur moi est placé devant le regard de ma pensée. Ça appartient à l’extérieur. Si je tente d’établir une relation avec moi par le dehors, ce n’est plus de moi qu’il s’agit, c’est devenu du lui, du « il », du cela, du distant, de l’étant, de l’autre séparé,  du non-moi, une chose,  bref un objet à la troisième personne. La réalité du sujet personnel consisterait non pas en ce que sujet se connaisse soi – intérieurement, immédiatement, « je » anâ) – mais en ce qu’ « il » se perçoive comme un objet impersonnel (un cela qu’il est, mâ huwa huwa). Le moi observé, projeté là, est devenu un objet : si l’on préfère, « je » est devenu « il » ; la première personne, tierce personne. Se percevoir ainsi c’est ne pas se connaitre car cela suppose un « je » prenant de la distance avec lui-même, se posant là-devant comme un objet, un « étant » face à une conscience, une chose qui se tiendrait par elle-même, indépendamment de la connaissance, en face de la connaissance, laquelle tendrait à s’approcher d’elle. Or le Moi n’est pas une chose que l’on peut penser en la projetant dans le monde objectif.

            Dans ces conditions, je tâcherais alors d’établir mon identité (l’unité, l’homogénéité, la cohérence de ma personne) en reliant, avec le fil de la mémoire, les états successifs par lesquels je suis passé. Ce que je sais de moi d’après mes observations est du passé, du mémoriel. L’introspection réflexive consiste à « revenir en soi » à partir de ce qui a été observé de soi, constaté. C’est une démarche rétrograde la pensée.

C’est toi qui, au début, fut « sperme », ou [le produit d’]un jeu d’amour en période féconde, ou [la conséquence du] violent désir d’un homme muet, rerdant la raison sous l’emprise du désir. Cela, c’est le début : connais-le, et sache ainsi qui tu es, afin de ne pas être considéré parmi nous comme un sot ! Tu t’es [ensuite] empressé vers cette existence, apeuré, assailli par les malheurs, [d’abord] dans les frayeurs de l’enfance, [puis] en tout instant, malgré une haute fonction qui n’a pu repousser ces malheurs (Q. 143).

            L’ enfant qui vient au monde se met à crier. Dans le sein de sa mère il est comme un bienheureux. Dès qu’il sort il hurle.  Il se sent projeté dans un milieu étranger, hostile. Quand l’air arrive dans ses alvéoles pulmonaires, c’est une souffrance indicible ; la première manifestation de la vie, c’est la douleur. Venir au monde c’est crier « non » à l’extériorité monde.   Cette première peur est si ancrée dans son psychisme qu’il tressaille au moindre bruit, puis se calme à nouveau quand il tète sa mère. Mais la névrose d’abandon, le traumatisme d’expulsion, sont gravés en lui.

            Le moi possesseur d’une identité pensante cherche des appuis à l’extérieur : dans sa femme, son mari, ses richesses, son statut social, sa force physique et mentale, ses enfants, son érudition, sa renommée, son pouvoir. Mais à la moindre secousse, quand une brèche est faite dans ses possessions, la mémoire du premier choc refait surface et le voilà tout ébranlé. Voyons si nos esprits sont tranquilles, plongés dans la félicité, sereins, ou alors s’ils sont comme ceux que mentionne le verset  : « En vérité l’homme a été créé faible, inquiet ; lorsque le mal l’atteint il désespère, et lorsque quelque bien lui arrive, il oublie Cor. 70, 19-21) ». L’homme qui se désespère, ou l’homme inquiet, c’est celui qui désire le bien et a peur du mal. Or, dans le monde, on trouve deux choses : le bien et le mal. Lorsque l’homme est en proie au désespoir à cause du mal qu’il y a dans le monde, il se condamne à être pour ainsi dire tout le temps en proie au désespoir. Si l’homme est attiré par ce qui est bien, facile, agréable, car dans le monde il y a le bien, alors sa vie sera absorbée par le désir du bien. Nous devenons esclaves de cette recherche du bien. Il sera le « serviteur » du bien. Partout où se trouve ce bien, il lui sera soumis. Parmi les actes que nous accomplissons dans le monde, c’est le travail auquel nous nous consacrons le plus qui nous possède, ou nous domine, ou nous asservit. Et si le bonheur, la félicité consistent à être satisfaits des biens que nous possédons, nous sommes pourtant asservis par le travail que nous faisons (M, 19).  

            L’angoisse l’envahit alors : « Que vais-je faire maintenant ? J’ai perdu tout soutien, que va-t-il m’arriver ? Qui va me protéger ? » Allâh dit : « L’homme a été créé inquiet ». L’inquiet c’est celui qui est faible, instable, prompt à céder : il n’est ferme dans aucune situation. Celui qui est toujours démuni, craintif n’a pas de valeur. Celui qui a de la valeur, c’est l’homme ferme : « La grande frayeur ne les attristera pas  » (M, 19). La mort finit par l’emporter avec tous ses rêves de sécurité, de permanence, son ambition de construire une entité durable.[3] L’homme lutte pour se faire une « situation » qui finit par l’enterrer ; son corps prendra un autre nom ; « même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps : il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue ». [4]

Jusqu’à ce qu’ils disparaissent, lorsque tu te décomposes, devenu dans la tombe tel une  » argile collante  » ! Sous une forme hideuse, tu es devenu un pâturage pour les vers : quelle vile pitance pour d’ignobles pillards ! Y-a-t-il là quelque espoir ? Vois-tu une possibilité d’obtenir le salut ? Dis-moi ! Y-a-t-il pour toi une issue ? Tu es devenu poussière dans des entrailles de poussière que tu as salies : malheur à toi, malfaiteur ! Tu as sali la surface de la terre, et même ses profondeurs, de l’Orient jusqu’à l’Occident du [monde] vivant ! Si tu savais cela, tu me demanderais alors comment te purifier et atteindre ainsi le But de la Quête (Q, 143).

            Moi aperçu là-bas c’est moi en général, moi dans l’ambiance collective, moi parmi les autres, occupant une place dans le réseau spatio-temporel. C’est l’image que j’ai de moi, une suite de souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses et variables, se rattachant au même instinct de vivre ; un ensemble de réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes environnants. C’est le film de mon existence, un répertoire schématique de comportements physiques et moraux que nous appelons le « caractère ».

            La tentation est forte de conclure, hâtivement, que, puisque le « moi » n’existe pas dehors, dans la continuité temporelle qui emporte tout sur son passage, il n’existe pas du tout en réalité.[5] Pourtant il y a bien quelqu’un ici, au cœur de la conscience, pour dire « moi ». Personne ne doute de sa propre vie. N’êtes-vous pas en train de faire l’expérience de vous-mêmes en ce moment ; vous avez cette sensibilité. Il y a conscience ; donc il y a des hommes qui pensent, qui parlent, et qui le savent. A aucun moment celui qui dit « je » prends, « je » marche, « je » sens, « j’ » imagine, « je » veux, « je » ne veux pas, je mange, « je » pense, « je » travaille ou « je » ne fais rien, « je » me concentre où « je » suis distrait , « je » cherche, « je » trouve,  « je » suis porté par cette ambition, « je » doute, « j’ » ai peur, « je » fais un effort pour me libérer du doute, à aucun moment il ne doute de « je ». Il se sait comme l’être vivant son expérience à l’intérieur de lui-même. Ce sont des expériences incontestables car il ne peut les placer à distance, il en est sûr comme de sa propre vie, elles sont indétachables du sentiment de lui-même dans l’immédiation de sa pure épreuve de soi.

            On éprouve bien un sentiment d’exister en général, mais qui à cet instant-ci, ici, éprouve ce sentiment d’exister là-bas, de façon générale, un peu floue (moi, en général, je suis comme ça, moi ces derniers temps etc.) ? C’est moi, maintenant. Il y a bien quelqu’un ici, un moi instantané qui se sait vivre, s’éprouve dans une expérience de première main.  Notre moi intérieur n’a aucune extension temporelle. Il n’est pas posé sur un segment indéfini de la ligne du temps. Il n’a aucune généralité. Il est d’une concision, d’une précision absolues. Et cette précision et cette concision ont pour nom : maintenant. Mon histoire personnelle en tant qu’extérieure à mon propre esprit, comme ayant lieu dehors est une hallucination. Tout ce dehors est éprouvé, à l’instant, dedans.

            Quand l’Ego pense au passé il s’aperçoit là-bas comme un morceau d’existence détaché de lui – il s’aperçoit séparé de sa jeunesse. Il en va de même pour celui qui considère son  avenir ; il le regarde comme étant devant lui, comme devant lui arriver du dehors. Mais cet acte qui le présente à lui-même hors de lui n’est pas séparé de lui. Quand je retourne au collège pour retrouver mes impressions d’enfance, et que je recherche ma conscience d’alors, le moi d’alors, je ne les trouverai pas, mais la conscience qui voit et qui cherche est toute entière ici, elle « se » sent voir. Il me suffit  de me souvenir de mon être propre pour savoir que je ne suis jamais séparé de moi. La conscience qui vous habitait quand, enfant, vous jouiez aux billes, est la même que celle que vous avez maintenant ; vous n’avez besoin ni d’y penser, ni de vous la remémorer.

            Le Moi de mon esprit est un présent Vivant, toujours nouveau, le moi psychologique n’est que sa projection dans la dimension du monde, dans la réalité spatio-temporelle où il ne se trouve jamais. Le moi que je pense être est la traduction, la figuration dans l’espace-temps du moi d’ici, vivant sans « où » ni « quand ».  C’est pourquoi sidi cheikh nous demande de veiller notre moi esprit, notre moi réel, instantané.

Tu es [en réalité] l’Esprit qui s’élève par l’Esprit, et l’Esprit est un don provenant d’un [Dieu] Puissant et Victorieux ! Il veille toujours sur toi : souviens-toi donc de Sa Grâce [envers toi], puis remémore [-la] souviens-toi, tu dépasseras alors tous les voiles ; ce sont eux qui t’ont éloigné d’une vérité grâce à laquelle Tu t’élèves [maintenant] à des degrés laissant perplexe l’intelligence du rebelle ! (Q 181).

            Le Moi de mon esprit ne se confond pas avec sa projection extérieure. Il y a moi et la pensée de moi, Moi en acte de présence d’esprit (« Sois ! ») et moi en représentation (« je suis », mon être là pour moi, exposé devant ma conscience).

L’ « extérieur » de la réalité est un « homme » avec ses attributs, mais son « intérieur », aucune limite ne le conditionne. Tu ne me vois pas, et je n’ai maintenant plus aucune trace [visible] : La Présence [divine] a anéanti et enseveli mon « moi ». Par cette Présence, nous supprimons nos « mondes », et nous disparaissons aussi : alors, nous rencontrons Allah, nous Le voyons (Q, 132).[6]

          

[1] « Je remarquerais combien ce désir universel de réputation, d’honneurs et de préférences, qui nous dévore tous, exerce et compare les talents et les forces, combien il excite et multiplie les passions, et combien, rendant tous les hommes concurrents, rivaux ou plutôt ennemis, il cause tous les jours de revers, de succès et de catastrophes de toute espèce en faisant courir la même lice à tant de prétendants. Je montrerais que c’est à cette ardeur de faire parler de soi, à cette fureur de se distinguer qui nous tient presque toujours hors de nous-mêmes, que nous devons ce qu’il y a de meilleur et de pire parmi les hommes, nos vertus et nos vices, nos sciences et nos erreurs, nos conquérants et nos philosophes, c’est-à-dire une multitude de mauvaises choses sur un petit nombre de bonnes. Je prouverais enfin que si l’on voit une poignée de puissants et de riches au faîte des grandeurs et de la fortune, tandis que la foule rampe dans l’obscurité et dans la misère, c’est que les premiers n’estiment les choses dont ils jouissent qu’autant que les autres en sont privés, et que, sans changer d’état, ils cesseraient d’être heureux, si le peuple cessait d’être misérable » Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes , Œuvres complètes de J.J. Rousseau mises dans un nouvel ordre, éd. P ; Dupont, 1823, t. 1, p. 312.

[2] « L’homme sociable toujours hors de lui ne fait vivre que dans l’opinion des autres, et c’est, pour ainsi dire, de leur seul  jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence. Il n’est pas de mon sujet de montrer comment d’une telle disposition naît tant d’indifférence pour le bien et le mal, avec de si beaux discours de morale ; comment, tout se réduisant aux apparences, tout devient factice et joué ; honneur, amitié, vertu, et souvent jusqu’aux vices mêmes, dont on trouve enfin le secret de se glorifier ; comment, en un mot, demandant toujours aux autres ce que nous sommes et n’osant jamais nous interroger là-dessus nous-mêmes, au milieu de tant de philosophie, d’humanité, de politesse et de maximes sublimes, nous n’avons qu’un extérieur trompeur et frivole, de l’honneur sans vertu, de la raison sans sagesse, et du plaisir sans bonheur. Il me suffit d’avoir prouvé que ce n’est point là l’état originel de l’homme et que c’est le seul esprit de la société et l’inégalité qu’elle engendre qui changent et altèrent ainsi toutes nos inclinations naturelles » Ibid. p. 317.

[3] « Le citoyen toujours actif sue, s’agite, se tourmente sans cesse pour chercher des occupations encore plus laborieuses : il travaille jusqu’à la mort, il y court même pour se mettre en état de vivre, ou renonce à la vie pour acquérir l’immortalité. Il fait sa cour aux grands qu’il hait et aux riches qu’il méprise ; il n’épargne rien pour obtenir l’honneur de les servir ; il se vante orgueilleusement de sa bassesse et de leur protection et, fier de son esclavage, il parle avec dédain de ceux qui n’ont pas l’honneur de le partager… il y a une sorte d’hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de l’univers, qui savent être heureux et contents d’eux-mêmes sur le témoignage d’autrui plutôt que sur le leur propre » Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes op. cit., p. 312.

[4] Jacques Bénigne Bossuet, Sermon sur la mort, textes choisis et commentés par Henry  Brémond, Plon-Nourrit, 1913, p.  207.

[5] « Rien ne vaut rien. Il ne se passe jamais rien et cependant tout arrive. Mais cela est indifférent » Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. « Je vis dans cet instant-ci qui passe ; il en revient un autre qui n’est déjà plus, où j’ai vécu, il est vrai, mais où je ne suis plus, et c’est comme si je n’avais pas été » Marivaux, Le Spectateur Français, Journaux et Œuvres diverses, édition de F. Deloffre et M. Gilot, Classiques Garnier, Multimedia, 2001, p. 207. « Tout s’additionne pour donner rien. Dans le passé, tant d’événements ont eu lieu. Mais qu’y a-t-il aujourd’hui ? C’est comme si rien ne s’était jamais passé. Rien de bien ni de mal n’est jamais arrivé. Rien n’arrivera à personne » Shri Nisargadatta Maharaj, Être rien c’est être tout, Dervy, 2015, p. 55. « Le monde nous vide. Il soutire et pompe tout ce qu’il y a de vrai, de substantiel en nous ; et nous ne sommes plus que des fantômes, ombres légères. Nous nous cherchons sans nous trouver » Maine de Biran, Journal Intime, par A.  De La Vallette-Monbrun, Plon, 1931, p.  278. « Tu vas mourir et tu n’as pas encore cette simplicité, cette pureté de cœur qu’il faut avoir ; tu tiens à ton corps, tu le soignes comme s’il était la principale partie de toi-même. Tu cours dans le monde comme si tu ne le connaissais pas et si tu étais encore dupe de toutes ses illusions. Qu’est-ce que tout ce que nous voyons, faisons ou sommes ? De purs riens. Il faut être bien aveugle pour attacher à tous ces riens une importance si exclusive, sans songer au seul être qui reste, à cette éternité immuable. » Maine de Biran, Journal, 1er janvier 1817 – 17 mai 1824 – par Henri Gouhier, éditions de la Baconnière, Neuchâtel, 1955, t. 2, p. 260. « Si l’homme s’abandonne tout à fait au monde extérieur, non seulement celui-ci ne nourrit pas l’homme intérieurement, mais en l’attirant continuellement tout en dehors, il le vide toujours de plus en plus comme une vraie sang-sue (on pourrait dire coeur-sue) » Maine de Biran, Journal, Agendas, Carnets et notes, – par Henri Gouhier, éditions de la Baconnière, Neuchâtel, 1957, t.  3, p.  225.

[6] « On a atteint le niveau de la maturité mentale quand rien d’extérieur n’a de valeur et que le cœur est prêt à renoncer à tout. Le réel a, alors, une chance et il la saisit » Sri Nisargadatta Maharaj, Je Suis, op. cit., p. 541.

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