Unique veut dire deux choses. 1/Nous faisons « un avec » nos expériences, nous faisons corps avec elles. Nous ne les avons pas, elles ne sont pas situées devant nous comme des objets de conscience. Nous ne pouvons pas les connaitre dans le sens où connaitre c’est poser devant soi, situer en face du regard de la pensée.  Nous les sommes, nous les existons, nous nous trouvons en elles. فَوْقَ كُلِّ ذِى عِلْمٍ عَلِيمٌ, Au-dessus de quiconque a connaissance il y a Celui qui est connaissant (Cor12, 76). Connaitre c’est être. Quand je marche, je suis ma marche. C’est un mouvement intime, personnel, originalement vécu, éprouvé de façon virginale.  2/ Et puis ces expériences ne se répètent pas, elles sont à chaque fois nouvelles, jaillissant, faisant irruption à l’instant sans délai, sans préavis, sans être connues à l’avance. C’est une divine surprise. Chaque fois est une nouvelle fois.[1] C’est le grand mystère du présent vivant : il est original, il se révèle sans calcul mental.  Sidi cheikh lit souvent  ce verset : قُلْ هَٰذِهِۦ سَبِيلِىٓ أَدْعُوٓا۟ إِلَى ٱللَّهِ عَلَىٰ بَصِيرَةٍ أَنَا۠ وَمَنِ ٱتَّبَعَنِى وَسُبْحَٰنَ ٱللَّهِ, Dis : « Voici ma Voie ; j’appelle à Allâh en me fondant  sur une vision claire, moi et ceux qui me suivent (Cor. 12, 108). Il sentait ainsi : L’effet caractéristique qu’il provoquait en mon être intérieur (bâtinî) était une compréhension toujours nouvelle à chaque fois que je le récitais ou que je l’entendais récité, à tel point que ces diverses compréhensions me submergèrent et établirent leur emprise sur moi (GC, 2e part, concl).

            Ce qui fait la vie d’une impression c’est qu’elle n’existe qu’une seule fois, pour une seule personne. Elle n’a ni précédent ni suivant. C’est à chaque fois une première fois. Bien sûr il y aura d’autres « occasions » de marcher etc. Mais ce sera une autre fois, un autre jour, un autre moi, un autre visage, un autre paysage, un autre sentiment intérieur.

أَفَعَيِينَا بِٱلْخَلْقِ ٱلْأَوَّلِ بَلْ هُمْ فِى لَبْسٍ مِّنْ خَلْقٍ جَدِيدٍ

Serions-Nous fatigué par la première création ? Non, mais ils sont, eux, dans le doute sur une nouvelle création (Cor. 50, 14).

            La Création se renouvelle dans leur Conscience, mais ils ne la voient pas, ils sont dans le doute parce qu’ils s’attachent au contenu de leur expérience en la qualifiant de bonne ou de mauvaise, d’agréable ou de désagréable, de capitale ou de négligeable, en oubliant celui qui la vit à l’instant. Elle semble avoir une réalité objective, exister hors d’eux. Ils ont cette expérience. Ils s’oublient la faisant. Ils sont dans une position arrêtée, avec une idée fixe. Quand je suis, quand je vis mon expérience en première personne, je ne peux en douter. Elle est moi. La certitude d’exister est la seule preuve que nous avons de quoi que ce soit. La preuve de la preuve ramène toujours à l’épreuve de soi. La vérité se prouve d’elle-même et n’a pas besoin de preuves extérieures (V, 54). Je n’ai pas besoin d’avoir la preuve que je marche. Être n’a pas besoin de preuve.

            « Je » est une puissance singulière qui ne doit rien à la pensée et à la sensation. C’est une expérience qui déborde le cadre psychophysique. Je ne peux me pro-poser d’exister, planifier ma venue par la pensée. Personne ne peut se dire à l’avance : «  maintenant je vais être  ». Je ne dispose d’aucune autorité sur cette conscience, elle est venue spontanément. Elle ne dérive pas non plus d’une sensation. Sentir c’est être sensible à quelque chose du monde, à une matière venant affecter nos sens pour provoquer une prise de conscience. Mais comment une matière cosmique quelconque, qui ne se sait pas, qui ne se sent pas, qui n’a aucune idée de sa propre existence, pourrait causer une sensation c’est-à-dire une forme de présence ? Les sens, les capteurs physiques ne se sentent pas, ne savent pas ce qu’ils font, n’ont pas accès à leur prestation de service. L’œil par exemple ne voit pas, la main comme organe objectif ne sent rien et ne touche pas, l’oreille n’entend pas. Aucun des sens n’est au courant de ce que fait l’autre, dans son canal. Seul moi, l’âme entends, vois, touche. Tous ces moyens, parmi lesquels il faut compter l’intelligence, sont comme l’œil, incapables de percevoir quelque chose sans lumière, car en l’absence de lumière il est plongé dans une obscurité complète et se retrouve (sous le rapport de la vision) comme le nez ou la main qui ne voit strictement rien. Par conséquent, tous ces moyens ne peuvent véritablement remplir leurs fonctions que grâce au fait que le Créateur tout-puissant les guide et que le Très-miséricordieux les assiste « mais la plupart des gens ne savent pas » (Cor. 34,36),(D). Comment la matière pourrait-elle faire de l’esprit, l’absent rendre présent ?

            La sensation existe, en tant qu’elle est connue elle fait acte de présence pour le sujet qui la connaît. Je suis au courant que je sens, je suis un être sensible. Mais la sensation n’a pas d’origine géographique et historique. Elle ne vient pas de là-bas, à un moment donné, mesuré par l’horloge. Elle est une manière de me sentir. Il n’y a pas de sensation isolée, qui appartiendrait d’abord à ma sensibilité organique inconsciente, et qui me viendrait ensuite à l’esprit. Une sensation d’abord inconsciente, physique, est une construction logique, pas une expérience. La connaissance est une expérience et, à ce titre, une forme d’existence, une manière d’être, de se sentir. Une sensation détachée de « nous » est impossible. Ce qui est ignoré a le statut d’inexistant, en sorte que l’on n’est même pas amené à poser des questions à son sujet  ! (V, 9e question).

            Il n’y a pas de passage de l’ignorance à la connaissance, de l’inexistence à l’existence, du physique au psychique. Personne n’a jamais vu une sensation – la captation d’une forme extérieure stimulant nos organes sensoriels à notre insu –, passer à l’étage mental, psychologique, pour se convertir en événement conscient. Si a est un biologique et b un psychique, b ne pourra voir a que selon sa nature propre de voyant conscient. C’est une sensation déjà inclusedans une conscience. Il n’y a jamais de sensation anonyme, n’appartenant à personne, abstraite, extraite de « je ».[2]Que serait une sensation que personne ne connaitrait  ? Dès lors qu’elle est sentie, elle est présente dans l’esprit. C’est une impression, une forme de présence d’esprit.

            Ce qui veut dire qu’il n’y a pas moi comme conscience et le monde comme matière à penser, comme réservoir d’expériences. Le monde entier est inclus en « je ». L’Existence fut repliée (Q,  18) Notre dispersion se rassemble (Q, 3). Je peux bien penser un monde existant en soi hors de moi, « avant » et « après », dans la mémoire et dans l’imagination, mais le monde réel n’existe qu’en temps réel,  maintenant. Dans l’expérience que j’en fais maintenant il n’est pas hors de moi. Mon expérience est moi, elle est « maintenant », elle n’est pas découpée en « avant » et « après, elle est une. Il n’y a pas de monde sensible, tangible, visible « avant », qui serait « ensuite » touché, senti, vu par moi. Dans mon expérience vive il n’y a pas de di-vision d’  « avant » et d’ « après », pas de sensation brute, corporelle, inconsciente « avant » l’intellection ou la prise de conscience verbale.[3] Rien n’est transposé en moi du dehors, comme donnée entrante, il n’y a pas non plus de sortie du système conscient pour aller saisir des données. Ce va-et-vient entre dedans et dehors est une fabrication de la machine intellectuelle. L’expérience se vit tout entière ici, sans déplacement, sans passage.

            Que pourrais-je connaitre en dehors de mon expérience ? En dehors de maintenant ? Maintenant est le seul temps « réel ». Les autres dimensions du temps, passé et avenir sont fictionnels. « Qui vivra verra  » est une pensée, rien. Je ne peux reporter mon expérience de voir dans l’avenir. L’esprit serait alors absent Si vous n’étiez pas présent à l’intérieur de nous-mêmes, nous mourions de chagrin et l’instant présent ne serait pas… Le secret de la vie est répandu par vous sur le temps. Vous êtes absolument Vie éternelle. Celui qui désire autre que vous est enseveli dans un linceul (Q,  91).

            Je ne peux voir que maintenant.   لَّقَدْ كُنتَ فِى غَفْلَةٍ مِّنْ هَٰذَا فَكَشَفْنَا عَنكَ غِطَآءَكَ فَبَصَرُكَ ٱلْيَوْمَ حَدِيدٌ, Tu étais distrait , Nous ôtons le voile, aujourd’hui ta vue est devenue perçante (Cor. 50, 22). Tu étais dis-trait, tiré dans les deux directions de l’« avant » et de l’« après », di-visé entre la sensation prise comme base, point de départ matériel de l’expérience puis l’intellection comme interprétation, vision consciente immatérielle venant se superposer au ressenti. Nous avons ôté le voile de ces deux dimensions d’irréalité que sont le tenant et l’aboutissant  psychosomatique de l’expérience. Aujourd’hui, maintenant, ta vue perce, trouve la réalité . Aujourd’hui n’est pas la conséquence d’hier ni la préparation de demain, tous deux extérieurs à mon expérience vivante. Ce monde avec qui je suis est déjà inclus en moi, intégré dans mon expérience. Il n’a aucun goût dehors. Dans la Réalité effective, l’Univers est véritablement Mon Univers (Q, 94). Sans ce vin, tout ce qui existe serait malade. Sans Lui, le matin ne brillerait pour aucun regard… C’est l’Éclat du matin demeurant en toute chose, dans tout notre être. Il nous apparaît dans ce que nous voyons (Q, 75).

            Aucune expérience ne s’explique  par la jonction d’un élément physique et d’une conscience, d’une matière et d’une forme mentale, d’un sujet et d’un objet, d’un voyant et d’une chose vue. L’expérience est une, elle est « je », elle ne se décompose pas en 2 éléments qu’on mettrait ensuite en contact. Elle dépasse tout cadre sensoriel ou conceptuel, toute explication causale. Ce que « je » vis à l’instant, étant unique, ne peut résulter d’un événement passé ou préparer l’avenir.  Je me suis complètement libéré des deux associationnismes (Q, 20) de la pensée et de la sensation. فَٱخْلَعْ نَعْلَيْكَ,Ôte tes deux sandales (Cor. 20, 12) toi qui veux Allâh par la conscience de la Présence divine (Q, 117). Je m’apparais en dépassant les illusoires pensées… Mon Seigneur me donne ce qui ne peut venir à l’esprit de quiconque. (Q, 98).

            L’expérience ne remonte jamais de la sensation associée à une forme d’intellection, elle descend sur nous de la Présence divine, directement, sans intermédiaires. إِنَّا نَحْنُ نَزَّلْنَا ٱلذِّكْرَ وَإِنَّا لَهُۥ لَحَٰفِظُونَ, C’est Nous qui faisons descendre le Rappel et le préservons (Cor. 15, 9). وَإِن مِّن شَىْءٍ إِلَّا عِندَنَا خَزَآئِنُهُۥ وَمَا نُنَزِّلُهُۥٓ إِلَّا بِقَدَرٍ مَّعْلُومٍ, Nous gardons les choses auprès de nous et nous la faisons descendre dans une proportion nettement individuée (Cor. 15, 21). Ce sont les stations et les degrés qui recherchent les hommes qui leur sont destinés, et non le contraire, ainsi qu’il apparaît aux esprits simples et aux intelligences déficientes (GC, 2e part, chap. 6).

            La source de l’expérience se trouve chez Dieu, car mon esprit – où je sens tout, où je vois tout, qui est le seul lieu de mon expérience –, vient de Lui. Tout le monde dit : « Allah a insufflé en nous Son esprit », mais ce sont des paroles qu’on ne peut comprendre. Cela est dit par la bouche seulement (M, 4). Nous banalisons nos expériences en les récupérant par la pensée et la sensation, c’est-à-dire en les vidant de toute impression personnelle. Quand nous sommes heureux ou triste ce n’est pas à notre sentiment lui-même que nous avons affaire, mais à sa traduction intellectuelle, à ce que je me dis à son sujet.  Nous nous mouvons parmi des généralités, nous ne sentons pas directement, nous interprétons notre impression – qui est un événement spirituel –, en expérience psychophysique banalisée par le langage, détaché de notre vie propre.[4] Notre esprit monte vers Allah avec la vérité, mais notre corps reste avec les sensations et suit les courants qui se présentent, et le corps n’est pas l’esprit ni le cœur. Celui dont l’état se situe à l’extérieur n’est pas comme celui qui est à l’intérieur : celui-ci est l’Homme Parfait (al-‘insânu-l-kâmil) qu’Allah a institué comme Son représentant sur cette terre (M,4).

            Chacune de nos expériences est un miracle vivant, une révélation totale. Chaque chose est un signe de Lui attestant qu’Il est Unique.[5] أَعْطَىٰ كُلَّ شَىْءٍ خَلْقَهُۥ ثُمَّ هَدَىٰ, Il donne à chaque chose sa nature puis la guide (Cor. 20, 50). Mais l’habitude fait que nous la considérons comme «  quelque chose » de banal, de répétitif, dont tout le monde peut se rendre compte. Les gens ne s’imaginent pas ce qu’est la foi, ils disent qu’ils sont croyants, mais comment vont-ils atteindre ce qui est exceptionnel ? Ils ne voient que les choses normales, habituelles. Rien n’est illogique  ; et tout ce qui échappe à la logique, ils le traitent de folie. Ils abaissent tout au niveau de leur mental. Le mental est faible et n’a aucune valeur (M, 4).[6]

            L’expérience n’a aucune explication logique, elle ne se déduit ni de la sensation, ni de l’intellection. Elle n’a rien d’empirique.[7] « Je » est  «  inégalable », souverain. Il est le lieu, le milieu de l’expérience . C’est Dieu en personne qui tient ce lieu « ouvert » et le préserve d’être submergé par des sensations, enseveli dans des pensées. Le moi de mon esprit est un lieu de vie, libre de toute invasion physique ou mentale. Ce lieu est le milieu de l’expérience pure, celle d’un soi.  « Je » dépasse tout ce que l’imagination et la conception peuvent donner.  À aucun moment « je » ne peux dire que je suis «   ceci » ou « cela », m’égaler à un objet. S’éprouver comme quelqu’un ne revient pas à sentir quelque chose. Je ne laisse aucune trace dehors.  Les tracés s’effacèrent, et le Vrai apparut Unique (Q, 92).

            Le sujet est unique et ses attributs multiples. Je peux dire que je suis grand ou petit, partageur ou insociable, taciturne ou enjoué, que mon expérience est satisfaisante ou déplaisante, précise ou vague, vraie ou fausse, mais jamais je ne pourrais réduire le sentiment « je », le sujet, l’expérienceur, à un attribut, à une forme d’expérience ; l’être à une manière d’être. Sinon je serai assujetti à la tyrannie des choses , à un voile d’imagination, un tissu d’illusions (Q, 77). Je serais dans la nuit des opacités grossières (Q, 112). Ma faiblesse et mon impuissance m’enterreraient de force, S’il n’y avait Toi, ô Toi dont la Générosité m’entoure ! La Nuit des ténèbres me détournerait de la guidance, s’il n’y avait Toi, ô Toi qui par la Guidance l’a dissipée ! Je ne serais rien, absolument rien ! Je ne « serais » même pas (Q, 111).  Le sentiment «  je » est insubmersible, il déborde à chaque fois tout ce que je pense, fais ou sens. L’âme jouit de sa lumière sans objets. Le moi de l’esprit ne peut jamais être saturé d’expériences, obnubilé par des sensations, noyé dans des réflexions. Le sujet n’est jamais avalé par des attributs. Il jouit d’une vacance bienfaisante qui rend l’esprit à lui-même.

« Je » est absolument libre, mais il passe son temps à s’aliéner, à vouloir se remplir d’événements. Il s’oublie et se fait n’importe quelle chose pour sa substitution infinie. Son impuissance à atteindre le plus haut degré provient du fait qu’il se préoccupe de ce qui est en deçà (GC, 2e part, chap 5, § 4) L’expérience ne consiste pas en une succession d’événements physiques ou mentaux. Elle est spirituelle, inspirée de Dieu, imprimée par lui, elle nous est révélée par une impression. C’est pourquoi nous ne pouvons nous éveiller à elle que par l’esprit. Le souffle d’Allah existe en toute créature, chez les animaux et toutes les autres, mais le vrai esprit c’est quand l’amour d’Allah est dans le cœur, qu’Il est aimé et qu’il y a un lien d’amour entre eux… Oui, c’est un lien spirituel, mais avec une totale certitude, une conviction vécue qu’elle est avec Allah. Celui qui peut concevoir cela, c’est quelqu’un qui est aimé par Allah et qui aime Allah (M, 4).

            Chacune de nos expériences, la plus modeste[8], a sa source dans le cœur, dans l’esprit venant de Dieu. Fortifie-moi par un esprit venant de Toi (Q, 2). Elle n’est pas l’effet d’une chose sur un organe physique ou mental.  Elle est exceptionnelle, unique. Celui qui se sent en Dieu, qui sent sa source, n’est pas lié à l’ordre naturel des choses. Le feu ne le brûle plus. Si on arrive à ce lien on devient quelque chose de formidable, d’exceptionnel, de rare. La lune, par exemple, s’est coupée en deux pour le Prophète : c’est une chose rare, exceptionnelle ; la lune ne se partage pas en deux tous les jours, cela ne s’est produit qu’une fois. De même lorsqu’on a jeté notre sayyidanâ Ibrâhîm dans le feu, Allah a dit au feu : « Sois fraîcheur et paix pour Abraham ! ». Cela est exceptionnel. Comment le feu peut-il devenir ainsi ? Le couteau de sidnâ Ibrâhîm, quand il a voulu égorger son fils, s’est retourné. C’est exceptionnel aussi… Les choses exceptionnelles qui nous ont précédés sont : la création d’Adam sans parents, Ève sans mère, sidnâ °Isâ (Jésus) sans père, la poitrine du Prophète  qui a été ouverte. Ta vie sera le passage d’une chose exceptionnelle à une autre, d’une merveille à une autre. Les affaires du croyant sont exceptionnelles, celui dont la foi est avérée (M, 4).

[1] On se souvient de cet adage du moyen âge : Existentia est singularium, scientia est de universalibus ; l’existence touche le singulier alors que la science porte sur les universaux. Le sentiment d’exister est intime et personnel, irréfutable, intransférable, inimitable. Les données scientifiques sont valables pour tous et pour toujours.[2] « Il n’y a pas de Terre pensable sinon comme ce sur quoi nous posons ou pouvons poser le pied… pas d’air concevable sinon celui que nous respirons… de volume ou de solide sinon celui que nous pouvons toucher, pas de lumière sinon celle qui s’illumine dans la subjectivité de notre Œil » Michel Henry, La Barbarie, Grasset, 1987, p. 82.

[3] Telle est la grande découverte de Molla Sadra, qui le faisait danser de joie, le matin, à l’heure de la prière. « La connaissance est une espèce de l’existence ou plutôt elle est l’existence même…. Tout ce que nous percevons des choses, nous le désignons par je… Il faut savoir que le connu, en tant qu’il est connu, et c’est, en vérité, l’intelligé, est tel que son existence en soi, son existence pour celui qui l’intellige et son être intelligé, soient une seule et unique réalité, sans différence de point de vue. De même le senti, en tant qu’il est senti, et c’est le senti par essence, je veux dire la forme sensible se configurant pour la substance sentant, est tel que son existence en soi, son existence pour le sentant et son être senti soient une réalité unique, sans différence de point de vue » Christian Jambet, Le philosophe et son guide, op. cit., p. 180, 183, 184.

[4] L’écrivain japonais  Yukio Mishima (1925-1970)  déclare « ce qui me manque, c’est une conscience existentielle de moi-même » Mes années d’errance . La Mort en été, Gallimard, 1983. Le langage s’insinue entre nous et notre réalité, il « fait en sorte que les mots et la réalité qu’ils auraient dû appréhender ne se trouvent jamais en face-à-face… Ma propre existence corporelle était sans aucun doute le produit de la corrosion intellectuelle des mots, alors le corps idéal – l’existence idéale – doivent, me dis-je, demeurer absolument indemnes de toute interférence des mots » (Ibid).

[5] Rajab Borsi,  Les Orients des Lumières, par Henry Corbin, Verdier, 1996, p. 93.

[6] « Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe » Henry Bergson, Le rire, Félix Alcan, 1938, p. 156.

[7] « Celui qui recherche la science est toujours accompagné par sa raison (‘aql), il ne peut obtenir que ce qui est rationnel (‘aqlî) et la raison est l’opposé (didd) de la soumission (taslîm). Le ‘Monde du Mystère’ (ou ‘le Monde du Caché’, ‘le Monde du Non-Manifesté’, ‘de ce qui échappe (ghâba) aux sens’, ‘Alam al-Ghayb) a été appelé ainsi par allusion à la nécessité pour l’homme de se dépouiller complètement (at-takhallî bi-l-kulliyyah) de sa connaissance sensible (hiss), et tant qu’il ne réalise pas ce dépouillement, il n’a aucune part au Monde du Mystère » (G, § 63, point n° 2, note 1).

[8] « La modestie est la vertu des modes », des manières d’être du « Je ». Ruskin et la religion de la Beauté, Robert de la Sizeranne, Hachette, 1897, p, 71.

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