Revenons à la réponse abrupte que fit sidi cheikh à mon ami. Sa vérité, sa sévérité, m’ont atteint, avant que ma pensée raisonnée ait eu le temps de l’analyser.[1]
Quand on lit la question, on s’attache aux mots. Le regard de la pensée se dirige sur du sens ; nous captons la « teneur » de la réponse, un contenu intellectuel, une matière à penser, une donnée détachée des circonstances de l’échange. Mais on oublie l’essentiel. Tout est dans la manière, le ton.[2] Un cheikh ne répond pas à quelque chose, mais à quelqu’un, à une personne singulière, dans un moment précis. Si la question est relâchée en bas, la réponse sera ferme en haut, pour faire un équilibre.
Les appellations sont égarantes car leur sens se détache de notre sensibilité. Notre relation à Dieu n’est pas verbale ou mentale, elle est avant tout affective et volitive, pour celui qui vient à nous avec aspiration et résolution, vers la Cime embaumante, en acte et non en paroles (Q, 69). Les mots s’équivalent dans l’abstrait, mais leur portée diffère selon la qualité de celui qui parle. Invoque, tu seras invoqué (Q, 100). Tu deviens invoqué en invoquant de manière pleine et entière, car la distraction est le lot des ignorants ( Q, 100). Invoquez Dieu avec passion totale et présence parfaite (Q, 99) avec frémissement et ivresse (Q, 102), à tout instant (Q, 86). Ce qui fait que l’« invocation » devienne [diverses] « invocations », c’est uniquement cet état spirituel qui s’empare de l’invocateur lorsqu’il s’immerge (yastaghriqu) dans l’invocation, ou qui le domine (yastawlî ‘alayhi) lorsque sa passion pour l’Invoqué s’intensifie ; c’est par cet état que l’invocateur devient « louangeur » et que son invocation devient « invocations », même si ce qui est nommé « invocation » et « invocateur » est unique (V, 13e question).
Le cheikh ne garde rien pour lui, il n’a aucun trésor caché, aucun secret à monopoliser.[3] Mais il ne peut donner que selon ce que son élève peut prendre. Les énigmes intellectuelles ne manquent pas, mais ce qui est difficile c’est de tirer de soi une question vitale, dont dépende la destinée du questionneur lui-même. Quand une telle question vient à l’esprit, c’est déjà plus qu’à moitié y répondre. Un petit mouvement de la part du maître peut suffire à ouvrir une nouvelle vie à celui qui interroge.[4]
Il ne s’agit pas de débat intellectuel, mais d’une question de vie ou de mort. La question et la réponse importent moins que la personne qui la pose. La vibration existentielle dans le « comment » importe plus que savoir de « quoi » nous parlons. Mon élan nostalgique vers vous m’a fait vibrer (Q, 125). Le déclic de la compréhension joue dans l’affectivité. وَأَنَّهُۥ هُوَ أَضْحَكَ وَأَبْكَىٰ, c’est Lui qui fait rire et pleurer (Cor. 53, 53). Celui qui s’entend dire : هُوَ مَوْلَىٰكُمْ فَنِعْمَ ٱلْمَوْلَىٰ وَنِعْمَ ٱلنَّصِيرُ, Il est votre Maître, quel Excellent maître et quel Secours (Cor. 22, 78) sent sa poitrine se dilater. La joie s’intensifie à l’annonce de ces nouvelles, il ne peut se retenir de vibrer, et les effets de la répétition de ce verset sur sa voix s’accordent parfaitement (tatalâ’amu) avec cette joie et cette vibration. Celui dont l’âme se tourne vers le verset إِنَّ عَذَابَ رَبِّكَ لَوَٰقِعٌ, le châtiment de ton Seigneur est inéluctable (Cor. 52, 7) et qui le goûte intuitivement, est pris de crainte et de tremblement. Ce sont là des caractéristiques inhérentes (awçâf lâzimah) à l’être humain et que l’homme ne peut repousser, même si celui qui ne les vit pas les réprouve (V, 13e question).
Toutes nos expériences sont autoaffectives. Ce sont des modalités, des modulations de l’âme, des manières de se sentir. Toute expérience est personnelle, enracinée en « je ». Elle est intransférable. Prenons un exemple concret. Je marche dans la rue. Je croise d’autres passants. Apparemment je marche « comme tout le monde ». Mais en réalité ce que je vis dans ma marche est unique. Il n’y en a pas deux qui se ressemblent… Dans leurs amours, leurs passions et leurs désirs, les hommes suivent des voies multiples (GC, 2e part, chap. 2, § 2).
Ce que cela me fait de traverser cette rue, nul autre que moi ne peut l’éprouver.[5] Du monde de la similitude détourne-toi (Q, 79). Au moment où j’écris, c’est l’hiver. Dehors il fait froid. Un beau soleil vient de se lever et me donne envie de sortir. Je le fais. Bien couvert, je jouis sur mon visage du contraste délicieux du froid mêlé à la chaleur des rayons. Ils se fondent ensemble sans s’annuler. Tu réunis les contraires (Q, 23). Je vis une expérience absolue, absoute de toute comparaison. Je peux regarder d’autres personnes marcher, mais je ne peux pas vivre leur promenade « tout comme » elles. Il est illusoire de vouloir produire dans l’esprit d’autrui les impressions du sien propre. Ce projet est même à peu près inintelligible. Ou encore de vouloir s’approprier le sentiment d’un autre. L’Intimité de chacun est le Tréfonds invincible dont mon cœur se ceint… une Réalité le singularisant… une Source dont l’apparition est véritablement Sa Présence (Q, 112, 113).
Marcher n’est pas un mouvement linéaire : mettre un pied devant l’autre, faire un déplacement entre deux points. Marcher est un sentiment. Je ne marche pas dans l’espace, mais en moi. C’est mon être intérieur qui marche. Partout où je marche, je suis chez moi, au milieu de moi-même. Je bouge dans le sentiment de mon immobilité intérieure.[6] C’est peut-être pour cela qu’Aristote disait de Dieu qu’il est le moteur immobile de la Création, elle est Sa manière de marcher. Marcher c’est s’éprouver, se sentir dans la rue, sans mesurer les distances, les vitesses, sans suivre les mouvements du corps dans des paramètres spatio-temporels. Dans la marche il n’y a pas d’écart, pas d’extension « de…à », « d’ici…là », pas de pas tendu vers « là-bas », attendu « après ». Elle se vit tout entière ici, dans le « je », la présence d’esprit, un présent indivisible qui est le moment où je me sens [7].
Mon corps n’est pas au courant qu’il marche. La marche n’est pas un exercice physique ni une observation psychologique. C’est une réalisation spirituelle. Ce n’est pas suivre une trajectoire, un itinéraire, c’est faire son chemin.[8] Quand je marche, il n’y a pas deux, moi et ma marche comme objet visuel, je suis un marcheur. « Je suis ‘son’ pied avec lequel il marche» (hadith). Pourquoi spécifier « son »? Il a souligné cela pour que la personne ne sorte pas de son aspect humain… La personne a un état d’âme qui l’envahit et cet état n’est ressenti qu’avec le cœur, et le cœur est humain, les émotions c’est humain aussi, et l’état d’âme se stabilise à l’intérieur du corps humain. Nous avons des intentions qui nous viennent comme cela et Allah nous récompense pour ces intentions. L’intention n’est pas humaine, mais elle s’est concrétisée par la personne qui l’a reçue. Sans la personne, sans ce corps humain, il n’y a rien (M, 7).
Qui pourrait se regarder marcher comme un autre, observer sa marche comme extérieure à soi ? La marche n’est pas un objet de pensée, c’est un mouvement existentiel, une manière de s’être. D’autres peuvent regarder mon corps se déplacer d’un point à un autre. Mais aucun ne peut se sentir marcher à ma place. Je suis seul à connaitre mon existence, à éprouver ma présence en marche = la rencontre entre un homme et une terre, un visage et un paysage. Un animal ne peut s’arrêter pour admirer le paysage. C’est pourquoi l’animal ne marche pas. Marcher c’est vivre un soi en lien avec la Création, une impression vive.
Après coup je peux donner une description extérieure de la marche, la représenter comme une distance parcourue entre deux points, mais en temps réel, quand je suis en marche, elle est tout moi. Toute description est déficiente (Q, 29). Après, c’est une représentation graphique, une image cinématographique, un discours rétroactif, une information, une démarche rétrograde de la pensée qui n’a rien à voir avec une expérience vécue. Abstraire c’est extraire, c’est sortir de l’expérience vécue en première personne pour l’exposer, l’exprimer, la mettre en vue dans l’espace public. Je peux la constater, la décrire comme un état de fait : « je suis sorti à midi faire une promenade et je suis rentré à 2 heures ». Je peux aussi en faire une règle de vie : « chaque fois qu’il fait soleil en hiver, il est bon d’aller marcher ». Mais nous ne nous pouvons pas marcher avec des mots, nous ne sentons pas l’air frais et la caresse du soleil sur le visage. L’énoncé me permet de communiquer avec les autres, mais pas de communier, de leur faire vivre ce que je vis.
Toutes nos expériences sont de ce type. Elles se vivent au cœur du sujet sans pouvoir « sortir » pour s’expliquer. La présentation n’est pas la représentation. Le médecin pose son diagnostic, il me montre sur la radio des traces d’arthrose dans mon genou, il en a la représentation, mais je suis seul à savoir, à sentir ce que cela fait de souffrir d’arthrose, d’en être gêné dans la marche. La représentation est consignée dans mon dossier médical, c’est une donnée fixe, on pourra s’y reporter à chaque fois qu’on voudra. Mais la représentation ne sent rien. La radio montre la maladie, mais ne se sent pas malade. Le médecin en parle aussi, mais ne vit pas la maladie comme son patient, celui qui la souffre, la porte, l’éprouve dans sa personne.
Si j’ai soif, je bois de l’eau, je suis le seul à me sentir désaltéré. Personne d’autre ne peut vivre cette sensation à ma place.[9] C’est ce que sidi cheikh appelle le Uns, la connaissance intime, par cœur. J’aurai beau décrire, de façon détaillée, ce qu’est le goût du café à quelqu’un qui n’en a jamais bu, aucune somme d’explications ne lui fera sentir l’odeur, le goût du café, ce que cela fait à quelqu’un d’en prendre une gorgée. Avec nos cœurs nous avons goûté, et non par la parole (G, §37) Par le « goût » tu connais un Secret… Abandonne les méandres de la parole, la discussion est faible (Q, 65). L’impression vaut pour un seul à chaque instant ; l’énoncé, la traduction intellectuelle vaut pour tout le monde, tout le temps, mais sans saveur concrète, sans expérience. La description n’a jamais senti l’odeur de l’existence, jamais trouvé la bouche du « Je ». Elle est apocryphe, anonyme.
L’expérience se vit uniquement au présent. Le présent est le moment où l’on se sent. « ‘J’ai un moment’… réalise ce moment » (Q, 139). Je ne peux me sentir « avant » ou « après ». Je n’ai pas d’autre demeure que mon esprit et mon esprit a lui-même une demeure qui s’appelle « maintenant ». Essayez de sortir de « maintenant » , vous n’y arriverez pas. Même si vous pensez à l’avenir ou revenez sur le passé, vous ne pouvez le faire que « maintenant ». Hors du maintenant je suis hors de moi, absent à moi-même.
Ce qui fait la singularité de l’actuel c’est la sensation d’y être tout entier. C’est le sentiment de l’existence concrète, de l’expérience personnelle, de la vie réelle. C’est le Trésor de l’Existence, le Secret de la Vie (Q, 15). Le présent est comblé de réalité, gorgé du secret de l’éternité (Q, 58). La Stase de l’Unicité, quelle jouissance pour moi !… Nous nous établissons au Siège de notre Secret (Q, 112). Qui fuit cette Intimité demeure en exil (Q, 10). Dans la mémoire comme dans l’anticipation nous nous exilons de nous-mêmes, nous ne nous sentons plus. Ce sont des états mentaux que l’on observe, de simples représentations exemptes de réalité vivante, vides de « je ». Ce n’est là que vaine apparence… tel un mirage. Celui qui se dirige vers lui ne le trouve pas. C’est un amoncellement confus de rêves, qui jamais ne seront interprétés et ne peuvent l’être (Q, 61).
On dit qu’il y a trois temps : le passé, le présent, le futur, mais c’est faux. Ce découpage n’existe que dans le langage, pas dans l’expérience. Il est logique et non réel. Le temps est seulement le passé et le futur. Le présent n’est pas un temps, c’est moi, mon lieu de vie. Personne ne voit passer sa vie devant lui, venir de l’avenir et disparaître dans le passé. Personne n’a jamais vu le temps passer, c’est-à-dire un « maintenant » – un moment de sa vie – arriver du futur, transiter par le présent et basculer au passé. Personne n’a jamais vu l’acte de naissance du « maintenant » ni constaté son décès. Il est non né, donc non mortel. Il est la permanence immortelle. Ton aide est submergeante, immense, immense. C’est par elle que tu nous as donné la vie qui ne connait pas la mort (Q, 16). Je possède une réalité par laquelle je ne peux disparaître (Q, 52). Il vous fit demeurer de cette Permanence – quel Honneur pour vous ! (Q, 106). Une Permanence sans restriction (Q, 60) qui n’est pas brisée (Q, 36) en passé et avenir, sans fin, sans limite ! (Q, 80). Je demeure ainsi dans ma totale Permanence. Je demeure par la Certitude même (Q, 98).
Nous disons que l’expérience se vit en temps réel. Le sens de la réalité s’éprouve « maintenant », dans l’expérience ineffable, toujours nouvelle et toujours présente, intraduisible, plus vive que le mental. Le souvenir d’un événement ne peut certainement pas passer pour l’événement lui-même, pas plus que son anticipation. À aucun moment je ne peux confondre ce que je vis avec un souvenir ou un état futur. Aucun effort de volonté ou d’imagination ne nous permettra de les permuter. Il y a dans l’événement présent quelque chose d’unique, d’exceptionnel, une plénitude, une réalité ; il s’impose, comme illuminé. Le passé est dans la mémoire, l’avenir dans l’imagination, mais la présence d’esprit se trouve dans la qualité de l’actuel, dans l’expérience des choses nouvelles qui échappent à la continuité.
Il n’y a donc aucune loi causale. Il n’y a pas de « causes » ; les causes sont illusion (Q, 96) Le présent n’est pas lié au passé et à l’avenir. La ligne du temps est une image. Le présent ne subit aucune influence du passé ou de l’avenir. C’est la disparition de toute modalité, la cessation de toute condition (Q, 52) Il supprime le temps (Q, 63) car passé et avenir n’ont pas le sens de l’existence. Ils ne peuvent conférer au présent sa saveur de présence, d’expérience vivante. Comment ce qui est irréel, conceptuel, fictionnel, mental, absent « avant » et « après » pourrait se convertir « maintenant » en présence réelle, existence personnelle, expérience vivante, sentiment concret ? Comment ce qui se tenait hors « je » pourrait contacter « je », faire irruption en lui pour lui donner sa couleur, la vigueur d’un « soi » ? L’ impression vive est foncièrement différente de ce qui est remémoré ou attendu. C’est ma propre réalité que je communique à l’événement présent. L’expérience actuelle seule est réelle, elle se trouve enracinée en Je. Le monde entier est inclus en « je ». Sois en acte de présence d’esprit et l’arbre de ton Secret se ramifiera (Q, 46) . Permettre à celui qui voit de se retrouver dans le purement visible, telle est l’œuvre de l’esprit. Tu trouveras chez toi la Réalité essentielle (Q, 100). Une source de Vin qui est mon esprit (Q, 131).
[1] « Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense » Corneille, Polyeucte, acte IV, scène 3, vers 1276.
[2] Souvenons-nous que le mot « ton » vient du grec τόνος , tonos qui signifie « ligament tendu » = « tendre » les muscles du corps, les cordes de l’instrument, les puissances de l’âme pour qu’ils fassent en-tendre leur musique intérieure. Son négatif est l’atonie, ou l’infructueuse monotonie, l’absence de cette tension qui fait la vie. Selon certains maîtres du Soufisme, la qualité d’une âme, son essence, sa densité en présence est déterminée par le ton de sa réponse à la question : A lasto ? du verset qorânique 7/171 = أَلَسْتُ بِرَبِّكُمْ, Ne suis-je pas votre Seigneur ?
[3] « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore la volonté de son maître ; maintenant je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père je vous l’ai fait connaître » (Jean 15, 15).
[4] Le philosophe espagnol J. Ortega y Gasset a bien vu la tendance du langage à substituer à l’énergie singulière, aux modulations d’un échange vivant, un discours constitué de phases intellectuelles : « Quand l’homme se met à parler, il le fait pare qu’il croit qu’il va pouvoir dire tout ce qu’il pense. Et voilà l’illusion ! Le langage n’en permet pas tant. Il dit, tant bien que mal, une partie de ce que nous pensons, mais il élève un barrage infranchissable à la transfusion du reste. Il fait l’affaire pour les énoncés et les démonstrations mathématiques. Dès qu’on aborde la physique il commence à devenir équivoque et insuffisant. Mais à mesure que la conversation passe à des thèmes plus importants, plus humains, plus « réels », son imprécision, sa rudesse, son obscurité́ vont croissant… On oublie trop que tout « dire » authentique, non seulement dit quelque chose, mais est dit par quelqu’un à quelqu’un. Dans toute parole il y a un émetteur et un récepteur qui ne sont pas indifférents au sens des mots. Celui-ci varie quand ceux-là varient. Duo si idem dicunt, non est idem. Tout mot est occasionnel. Le langage est par essence un dialogue et toutes les autres formes du discours affaiblissent son efficacité́… Depuis bientôt deux siècles on croit que parler veut dire parler urbi et orbi, c’est-à-dire à tout le monde et à personne. Pour ma part, je déteste cette façon de s’exprimer et je souffre quand je ne sais pas d’une manière concrète à qui je parle » La révolution des masses, traduit de l’espagnol par Louis Parrot, Stock, 1937, Préface, p. II à IV.
[5] « Il n’y a dans tout un royaume qu’un homme qui marche, c’est le souverain ; tout le reste prend des positions… Quiconque a besoin d’un autre est indigent et prend une position » (Diderot, Le neveu de Rameau). Descartes dit aussi que celui marche est le seul à savoir qu’il le fait, à s’éprouver ainsi par un sentiment intérieur, non par l’observation du déplacement du corps d’un point de vue extérieur. « Je peux dire tout aussi bien ‘ je pense donc je suis’ que ‘ je me promène donc je suis’… en tant que la connaissance intérieure que j’en aie est une pensée, de laquelle seule cette conclusion est certaine, non du mouvement du corps, lequel parfois peut être faux, comme dans nos songes, quoiqu’il nous semble alors que nous nous promenions, de façon que de ce que je pense me promener je puis fort bien inférer l’existence de mon corps, lequel se promène. Il en est de même de toutes les autres » Descartes dans l’édition des Œuvres, publiées par Adam et Tannery, 11 vol., Vrin, CNRS, 1964-1974, abrégée AT, ici AT VII, p. 352.
[6] Quand nous allons au cinéma nous voyons aussi une suite d’images à l’écran, un enchaînement de séquences racontant une histoire. Nous voyons « ce qui se passe » à l’écran, un passage continuel d’une scène à l’autre. Mais c’est dans l’identité de ma conscience profonde que ces mouvements sont vus, le sentiment de ma propre présence qui ne passe pas « de … à » , qui ne se laisse pas entraîner par le défilé des images, mais qui reste fidèle à elle-même, unie à elle-même. C’est grâce à cette identité que je peux apprécier le film sans me sentir « pris » par lui.
[7] Je me souviens d’une sœur âgée de la tariqa de sidi cheikh qui avait réalisé son Ihsân, trouvé la sagesse. Quand je lui dis : « je passerai chez vous dans la semaine », elle me rétorqua vivement : « Non, vous ne passerez pas, vous viendrez ! ». Passer = faire le déplacement entre deux lieux de l’espace physique n’est pas se présenter, venir en personne.
[8] « Bakhûsh a frayé cette Voie, … Nous ne cessons de marcher à sa suite, cheminant grâce à sa guidance. Tu nous vois dans une Unité » ( Q, 95).
[9] Quand le moine Tch’en Houei-ming (670-762) s’éveille à la vie de son propre esprit, il s’exclame : « Je me sens comme celui qui boit de l’eau et qui seul en distingue la fraicheur et la chaleur » Tch’an Zen, Racines et floraisons, Hermès, recherches sur l’expérience spirituelle, Les Deux Océans, 1985, p. 55.
