La Fatiha, comme le dit bien son nom, est l’« Ouvrante » du Coran. Elle « ouvre » le Livre parce qu’elle vient en premier. Elle en est aussi le principe. Principe et prince sont de même origine. Elle est la princesse qui tient entre ses mains les clefs ouvrant le sens des autres sourates, ainsi que le dit ce hadith : Tout le Coran est dans la Fatiha, toute la Fatiha se trouve dans la Bismillah, toute la Bismlillah se condense dans le point sous le ba . Elle fait le point. Un point c’est tout. Elle est la clef de lecture du livre en son entier.
La Fatiha nous parle, elle nous ouvre à nous-mêmes. Nous parlons d’«ouverture» d’esprit. Nous parlons aussi d’«ouverture» à l’autre, d’«ouverture» au monde. Il doit s’agir d’une même ouverture, car dès qu’un esprit s’éveille à lui-même il trouve aussitôt le monde et l’autre avec lui.
Le monde, l’autre et moi sommes contemporains, nous apparaissons au même Instant ; en com-parution immédiate. Personne ne se trouve d’abord tout seul pour ensuite découvrir l’autre et le monde. Nous nous présentons ensemble, d’un bloc, d’un seul coup. وَمَآ أَمْرُنَآ إِلَّا وَٰحِدَةٌ كَلَمْحٍۭ بِٱلْبَصَرِ, Notre ordre ne fut qu’un seul, rapide comme un clin d’œil (Cor. 54, 50).
Certes, il n’y a pas d’autre ni de monde sans «moi» pour témoigner de leur présence. Mais il n’y a pas de «moi» sans monde et sans compagnie de l’autre. Le sentiment «je», que chacun éprouve comme sa propre personne, est solidaire du monde et de l’alter ego, du «je» de l’autre.
Cela nous éclaire sur le sens de la «voie droite», ٱلصِّرَٰطَ ٱلْمُسْتَقِيمَ , (Cor. 1, 6) que Dieu nous engage à suivre en lui demandant son aide, ٱهْدِنَا = « Guide-nous ». La ligne droite est le chemin le plus court d’un point à un autre. On a tendance à se la figurer à l’horizontale. Dans la perception ordinaire, cette ligne part d’un point-source appelé «moi» et va vers un point d’impact appelé l’«autre» ou «le monde». C’est ainsi que nous établissons des relations. Perce-voir, c’est percer pour voir ce qu’il y a là, devant nous.
Ce type de relation est logique, mais pas réel, pensé et non vécu, intelligencié sans être éprouvé. Si j’étais ici et le monde là-bas avec l’autre, si chacun vivait dans sa sphère privée, séparée de l’autre par une distance, nous ne pourrions jamais nous rejoindre. Le moi sortant de lui-même pour aller dans le monde, devrait effectuer une série d’allers-retours, dans une suite d’ «avant» et d’«après», sans que «moi», «monde» et «autre» puissions nous rencontrer en même temps, maintenant.
Je devrais courir après le temps pour tenter de me rejoindre moi-même. Quand je serais absorbé par le côté «monde», ou le regard de l’autre, je m’oublierais, je serais absent à moi-même. Ce qui arrive le plus souvent. Dans notre vie quotidienne, nous ne prêtons pas attention à cette conscience grâce à laquelle nous voyons le monde. Nous percevons la maison, mais sommes inattentifs à notre perception de la maison. Toujours nous avons conscience du monde et jamais conscience de notre conscience du monde. Si maintenant nous revenons à nous, du côté moi, nous oublions le monde. Dans les deux cas, nous sommes amputés d’une moitié de nous-mêmes.
En réalité il n’y a pas d’allées et venues entre moi et monde, entre moi et les autres, car il n’y a pas de distance, pas de temps. Où finit la conscience-moi, où commence l’existence-monde ? Où s’arrête mon expérience-monde, où commence le monde en soi ? Où tracer la ligne de démarcation ? C’est au même Instant, au même endroit que moi, monde et autres nous présentons. C’est la même présence, insécable. Nous sommes révélés dans une unité qui dépasse le chacun pour soi.
Nous avons l’habitude de distinguer «sensations internes» et «externes». «Je suis» révèle l’intérieur ou la conscience. «Il y a» révèle l’extérieur ou l’existence. Mais comment pourrais-je avoir une sensation «externe», vivre une expérience «hors» de moi ? Je suis autant chez moi dans la sensation de fourmillement dans la main, dans celle d’avoir la fièvre ou d’être tout à coup pris d’une crise d’ angoisse, que dans la vision d’un peuplier frissonnant au vent. Je ne vois rien à l’extérieur. Ma perception visuelle ne porte pas à l’extérieur, elle est une expérience se vivant chez moi, dans ma sensibilité. Si la vision est une sensation, c’est du moi. En sentant «quelque chose» je ne sens que «moi». L’expérience n’est ni objective ni subjective, elle est intérieure.
Mais ceci soulève une grande question. Si l’âme et le monde sont en rapport, s’ils constituent les deux termes d’un rapport, où est le lieu où ils entrent en rapport ? Il faut bien un endroit où ils se rencontrent. Je connais bien ce lieu qui fait le lien entre moi et monde puisque je m’y trouve dans chacune de mes expériences. Je connais le côté «moi», et le côté «monde»[1] , car toute connaissance se tient à la jonction des deux. Ils sont en connexion intime dans mon expérience. Mais justement je distingue mon expérience de ses constituants, je distingue les partenaires de la relation et la relation elle-même (comme je distingue l’espace et les objets en relation dans l’espace) . Alors «où» vois-je ma relation au monde si ce n’est ni de l’intérieur (du point de vue subjectif) ni à l’extérieur (dans le monde objectif) ? Si nous ne sommes ni dedans comme sujet pensant ni dehors comme monde existant, ni dans «je suis» ni dans «il y a», où sommes-nous ?[2] Qui voit, et surtout que voyons-nous si nous ne percevons rien hors de nous, si ce ne sont pas des objets, des choses jetées devant nous ?
Le Coran nous pose la question. سَنُرِيهِمْ ءَايَٰتِنَا فِى ٱلْءَافَاقِ , Nous leur montrerons nos signes aux horizons (41, 53), à l’extérieur, dans le monde. Montrer des signes de vie c’est faire signe, faire voir que la vraie vie est ailleurs, qu’elle ne se situe jamais à l’horizon du monde. Nous ne vivons pas notre vie hors de nous. La révélation complète aussitôt : وَفِىٓ أَنفُسِهِمْ , et dans leurs âmes, dans leur expérience. La révélation évoque cette solidarité de l’âme et du monde, leur concomitance. Mais ce n’est pas assez : elle dépasse les termes pour plonger dans la relation elle-même : حَتَّىٰ يَتَبَيَّنَ لَهُمْ أَنَّهُ ٱلْحَقُّ , jusqu’à ce qu’ils voient la réalité de la vérité, jusqu’à ce qu’ils réalisent que cette bifurcation Moi/Monde est fictive, qu’il n’existe qu’un bloc de réalité أَوَلَمْ يَكْفِ بِرَبِّكَ أَنَّهُۥ عَلَىٰ كُلِّ شَىْءٍ شَهِيدٌ , Ne suffit-il pas que ton Seigneur soit l’unique témoin de toute chose ? Il existe un Témoin, un «où», où âme et monde se rejoignent.
Chacun de nous, qui se prenait pour un témoin isolé d’un réel extérieur, nous libérons la place pour Dieu qui est le seul à pouvoir témoigner de ce qu’Il voit puisque c’est Lui. Dieu voit son visage dans le miroir de la Création. فَأَيْنَمَا تُوَلُّوا۟ فَثَمَّ وَجْهُ ٱللَّهِ, où que vous tourniez, vous trouvez le Visage de Dieu (Cor. 2, 115) Si nous voyons tout par Lui, nous reconnaissons immédiatement les «choses» comme notre visage dans le miroir : sans effort de réflexion, sans distance à parcourir. D’où l’aisance avec laquelle nous découvrons les choses. Nous n’avons pas d’effort de pensée à fournir pour voir une table, une chaise, un chat, le voisin, un beau-père.[3] C’est nous-même, un visage de notre âme, que nous retrouvons comme dans un miroir. Le «où» de notre perception est Dieu en personne.[4]
[1] Nous croyons être du côté sujet et avoir devant nous le côté objet, le monde objectif (ce monde nous l’appelons, en toute logique oppositionnelle, le «non-moi»). Mais si la sphère subjective (disons psychique, la face verbale de l’expérience) et la sphère objective ( le pôle physique, réel, solide, le substrat objectif de l’expérience) étaient séparées nous ne pourrions vivre aucune expérience. Nous sommes des deux côtés à la fois, ou plutôt au mi-lieu. Nous dépassons le sujet et l’objet en profondeur. Nous les com-prenons, les prenons en nous. Car toute connaissance réelle, effective, consiste en l’union du sujet et de l’objet, leur fusion sans confusion, leur ren-contre, leur contra-diction sans op-position, ni ex-clusion. Chaque acte de connaitre est une unité contradictoire, une unité paradoxale.
[2] Le cheikh al-‘Alaoui se demande : « ‘Où que vous vous tourniez se trouve la Face d’Allah’. Où suis-je donc, moi ? »
[3] Ce qu’illustre à merveille cette délicieuse histoire du moine Zen Bankei (Japon, 1622-1693). Il reçut la visite d’un prêtre qui contestait ses dires : «je ne crois pas un mot de ce que vous racontez !» Bankei lui fit signe d’approcher pour mieux parler avec lui. Le prêtre avance de quelques pas. Bankei l’invite à venir encore plus près: «Approchez encore un peu, je vous prie». Le prêtre fit encore un mouvement en avant. Bankei lui dit : «Comme vous me comprenez bien !» Ils pouvaient diverger dans le monde des opinions mais dans la réalité de l’expérience immédiate ils s’entendaient bien, ils se reconnaissaient tous deux comme porteurs de la même conscience «je», sans effort ni argumentation. Pour Bankei, toute forme d’expérience, dès lors qu’elle est enracinée en «je», est aussi directe et aisée. Il n’y a pas de coupure entre moi et ce que je connais. : « Supposez qu’en venant ici entendre mon sermon ou tout en l’écoutant même, vous entendiez une cloche ou une corneille ; vous reconnaissez aussitôt que la cloche sonne et que la corneille craille, et vous ne vous trompez pas. Il en va de même de votre vue : vous ne prêtez pas une attention spéciale pour voir telle ou telle chose, mais quand vous la voyez, vous savez aussitôt de quoi il retourne» Tch’An Zen, Racines et floraisons, Hermès, recherches sur l’expérience spirituelle, Les Deux Océans, 1985, p. 349.
[4] « Toutes les religions ont trois postulats fondamentaux : l’individu, Dieu et le Monde. Ce n’est qu’autant que l’ego subsistera que l’on pourra dire soit : ‘l’Unité se manifeste dans les trois postulats’ ; soit : ‘les trois sont véritablement trois’. L’état suprême est d’exister dans le Moi, de se confondre avec ce Moi, l’ego étant détruit.” Arthur Osborne, Ramana Maharshi et le Sentier de la Connaissance de soi, éd. Victor Attinger, 1957, p. 91.
