ESSAI D’AUTOBIOGRAPHIE INTELLECTUELLE

On a l’habitude de se présenter à travers les événements marquants qui ont jalonné nos vies. Ils sont repérables sur la ligne du temps, traçables dans le cadre de l’espace : « J’ai fait ceci, pensé cela, senti ça, à tel et tel moment, à tel endroit ». C’est là décrire un « cursus », résumer un parcours. « Qui » je suis est réduit à la somme de « ce que » j’ai pensé, dit, ou fait.

Cela concerne l’individu, mais ne touche pas la personne.  La vraie vie ne se rencontre pas dans les dimensions du monde. Elle est faite d’instants singuliers, de chocs révélateurs, où la conscience s’éveille soudain à elle-même. Cela arrive en compagnie des personnes que nous aimons, ou avec un grand esprit faisant retentir en nous la force de sa vision. Notre  moi s’ouvre spontanément, se sent être plus.

Nous pouvons établir un lien intime avec un homme du passé – intensément présent pour nous –, alors que les passants dans la rue nous laissent indifférents. La foi, l’amour, la pensée, l’œuvre d’un homme qui peut n’ être plus de ce monde nous font vivre plus haut, plus près de nous. C’est bien ce que veut dire le mot “personne”, per sonare, retentir à travers ; per-se-sonans, ce qui trouve un “soi” dans une vibration. Notre vie est tissée d’instants de résonance qui n’appartiennent ni à la durée extérieure ni à la réalité cosmique. Qui trouverait une passion, un amour, une angoisse, ici ou là, sous la tapis, sur la table, à telle seconde décomptée par l’horloge ? Il n’y a pas de quantum de sentiment. Ce sont des moments qualitatifs purs.

Je donnerai une idée de “qui” je suis à travers ces instants, m’efforçant de garder l’équilibre entre ces deux impératifs coraniques : Ne mettez pas en avant vos qualités (53, 32) et : Quant au Bienfait de ton Seigneur, dis-le (93, 11).

J’ai grandi en Dordogne, dans la petite ville médiévale de Sarlat. Étant d’un caractère difficile je fus mis en demi-pension au collège Saint-Joseph où régnait une discipline de fer. Mais je n’en sentais pas la rigueur car j’y découvris les délices des auteurs grecs et latins[1], le charme et la profondeur de nos grands  Français. Tout cela vivait, grâce à des professeurs, véritables artisans du savoir. Ils transmettaient plus ce qu’ils étaient que ce qu’ils savaient. Quand j’allais voir le père Gilet, vieux jésuite féru de Kant, je voyais un kantien. Quand j’allais voir le père de la Largère, qui avait passé plus de vingt ans comme missionnaire en Chine, je voyais une espèce de prêtre taoïste.

Mais mon vrai coup de cœur fut pour le directeur du collège, M. Henri Tournier Lasserve (14 mai 1923 – 13 décembre 2011), ancien commandant de l’armée de l’air, compagnon du général de Gaulle,   dont la jeep a sauté sur une mine quelques jours avant la Libération. Il fut amputé du bras droit, et d’une partie de la jambe droite. Il marchait en s’appuyant sur une canne, dont le bruit sur le parquet des couloirs du collège nous rappelait, à chaque pas, l’effort qu’il faisait pour se tenir debout. Grand, un regard bleu à la fois inflexible et doux, qui vous renvoyait tout de suite à vous-même, les cheveux coupés en brosse, des traits d’une immense noblesse,  sa seule présence   imposait le silence aux pensées, déracinait les tendances erratiques des adolescents, surtout dans la période trouble des années 68. Il tenait tout par sa seule action de présence, comme la clef de voute tient toutes les pierres d’une coupole par sa position centrale, sans les porter par un effort de soutenance. Son fluide d’autorité était palpablement senti ; il s’étendait à tout sans qu’il y paraisse. Il m’a marqué à vie, ainsi que tous ceux qui l’ont connu. Parce qu’il incarnait vraiment la vie chrétienne, surtout cette parole du Christ : réponds par oui ou non, tout le reste vient de Satan (Matthieu. 5, 37).

J’ai suivi ma scolarité de la sixième à la terminale dans ce collège, habité par la présence de ce soldat chrétien. Vers l’âge de 15 ans j’ai été frappé comme par la foudre par la lecture des premières lignes d’un livre de René Guénon, Symboles fondamentaux de la science sacrée, trouvé sur la plus haute  étagère de la bibliothèque de mon père. C’était une véritable commotion. Sans elle aucune démarche intellectuelle n’a de valeur. C’est comme le moteur d’une voiture ; il tourne, la voiture avance continûment sur la route, mais c’est grâce à l’étincelle initiale qui jaillit du démarreur. Dans le monde des idées aussi la commotion devance l’explication. Le dis-cours de la pensée doit s’enraciner dans une émotion, une impression initiale qui la soutient dans son voyage.

Avec des ouvrages comme Les états multiples de l’être et le Symbolisme de la croix, je sentais que mon jeune intellect arrivait aux limites de ses possibilités d’entendement. Le soir, j’allais demander à M. Tournier de m’expliquer les passages que je ne comprenais pas. Il goûtait peu Guénon (polytechnicien , il aimait Teilhard de Chardin),  mais il s’est donné la peine de lire ces œuvres pour répondre à ma demande. Il le faisait avec tout le poids de sa personnalité, m’expliquant les notions les plus ardues.  Si bien qu’en classe terminale je connaissais par cœur cet enseignement, subjugué par le style de l’auteur. En me souvenant de l’aide de M. Tournier j’éprouve pour lui un sentiment de gratitude toujours plus fort. L’homme domine ce qu’il sait, mais est soumis à ce qu’il aime. J’ai aimé, j’aime cet homme. Que Dieu le récompense du sacrifice qu’il Lui a fait de sa vie, en servant ses élèves.[2]

Guénon incitait ses lecteurs à chercher dans l’Islam soufi une vérité vivante qui avait déserté le monde chrétien. Je me suis orienté vers la tariqa de Michel Valsân, porte-parole de Guénon en France. Tout en restant enraciné dans la pratique muhammadienne, suivant la discipline des rites shadhilites, je cherchais aussi à m’ouvrir à l’universalité des grands témoignages hindous : ceux de Ramana Maharshi, Nisargadatta Maharaj, Krishna Menon. Plus tard j’eus ma période d’engouement pour Swami Prajnanpad . J’étais émerveillé de voir, en plein XXe siècle, des gens ayant réalisé, en ampleur et en profondeur, la vérité de l’esprit pur enseignée par un Shankara. J’étais particulièrement sensible au caractère dialogué de ces enseignements, n’exigeant qu’un esprit disponible et éveillé chez l’interlocuteur, sans prérequis intellectuel, ou presque. Ces maîtres renvoient à ce qui nous est le plus directement accessible : notre expérience personnelle, actuelle, réelle.

 Je ne négligeais pas pour autant les apports théoriques. Ceux de Jacques Maritain et d’Étienne Gilson pour la théologie médiévale. Ceux de Louis Lavelle, de Gabriel Marcel, de Maine de Biran, de Simone Weil pour la pensée française. J’étais aussi vivement frappé par les grands philosophes russes : Nicolas Berdiaeff, Léon Chestov,  Vladimir Solovief.  Ces auteurs m’intéressaient en ce qu’ils sondaient le mystère de l’existence personnelle, ce qui dit “je” en nous, au-delà de la pensée et de la sensation. Le sentiment “je” est souverain: il n’est ni sensoriel ni mental et pourtant rien de sensoriel ou de mental ne peut exister sans lui. Nous disons couramment “je pense”, “je sens que”, “je fais” ; nous croyons avoir accès directement à notre pensée, à notre sensation, notre acte, comme si c’étaient là des entités détachées de nous. Mais la seule réalité à laquelle nous avons directement accès c’est “je” en train de sentir, de penser, moi agissant.

Je lisais aussi Henry Corbin auquel je consacrais ma thèse de doctorat et Christian Jambet. Je me passionnais pour le Zen, à travers les écrits de D.T. Suzuki, dont je devais traduire le dernier et le plus savoureux livre.  Plus tard, j’abordais une lecture plus intellectualisée du Zen avec l’œuvre de Nishida Kitarô.

Charles Péguy m’enchantait. Je tiens sa note conjointe sur M. Descartes , pour un texte majeur de la philosophie, comme l’avait bien vu Bergson.

Une autre grande secousse intellectuelle m’était donnée par Martin Heidegger. En lisant les premières lignes de son livre L’Être et le Temps , j’avais l’impression de me trouver en présence d’un nouveau Platon.

Tous ces auteurs je les ai lus ligne à ligne, et même entre les lignes. Je les commentais pour moi-même, par écrit, bien convaincu que l’on ne peut réellement assimiler un enseignement que si l’on est capable de le dire avec ses propres mots.

 Vers la trentaine je me suis rattaché à la tariqa Ghawthiyya de Tunisie. La compagnie du maître m’incitait à trouver en moi, plus simplement dans les livres, la vérité que je cherchais. Pour connaitre la vérité, vous devez traverser votre expérience. D’habitude nous demandons des preuves de la vérité aux autres, alors que ces preuves ne s’appliquent qu’aux choses et aux pensées. Nous attendons qu’on nous montre la vérité, qu’on nous dise : “Regardez, elle est là”. Nous passons à côté parce que nous la cherchons trop loin de nous, de notre être le plus profond. Elle est plus proche que le mental ou le corps.

La vérité n’est pas un objet sur lequel on pourrait apposer l’étiquette “c’est vrai”. Elle est dans le sujet.  Elle n’est pas le résultat d’un effort, le bout de la route, une conclusion de la pensée. Elle n’est pas dans le découvert, mais dans la liberté de découvrir. On ne peut pas décrire la vérité, mais on peut en faire l’expérience.  La vérité du sucre ne se trouve pas dans la preuve, mais dans l’épreuve de celui qui le goute, dans le sujet. Lui seul en a une connaissance de première main. La vérité se vérifie dans son propre soi. Nous ne sommes pas “qualifiés” pour recevoir la vérité, nous sommes véridiques, vérifiés, nous sommes la vérité même. Ici le sucré est sa propre preuve, sa propre signification, sa propre raison d’être, elle n’a pas besoin de support.

Le maître me faisait l’impression d’englober non seulement des pensées élevées, mais les autres et le monde entier, avec aisance, et naturel. D’où un sentiment de certitude et de sécurité qui émanait de sa personne. J’étais tout ouïe, je consignais ses enseignements sur des feuillets auxquels je revenais pour approfondir un sens souvent déroutant. Comme quand le cheikh me dit : “ce n’est pas l’eau qui désaltère”. Notre expérience courante nous prescrit la conviction que, quand nous avons soif, nous prenons un verre d’eau et nous sentons désaltérés. Le cheikh démentait cette évidence. Il n’y a pas d’expérience sensorielle. Je me souvenais de ces vers du maître des lieux, sidi cheikh Al-Hadi Boukamcha :

Toutes mes sensations viennent de Lui

Et sans Lui n’existeraient pas

(Quaçida intitulée “Toi qui questionnes à mon sujet”)

Une autre parole me remplissait d’étonnement. À  ma question : “Qui est Muhammad ? ” il me répondit, avec un geste large de la main : “tout ce que vous voyez !” Je me trompais en voyant des “choses” alors que le Cosmos était en réalité Quelqu’Un ! Tous les livres que j’avais lus jusque-là étaient incapables de m’éclairer là-dessus.

C’est à ce moment-là qu’un vieil ami, hyperdoué en philosophie, me posa cette question : “quel est, pour vous, le plus grand livre de philosophie écrit en Occident ?” Je lui répondis sans hésiter : “le Schelling de Heidegger”(Le traité de 1809 sur l’essence de la liberté humaine, Gallimard, 1977). Il me fit cette sobre réponse : “Vous croyez?” Ces deux mots m’ont tellement ébranlé que je l’ai relancé : “Si vous connaissez mieux dites-le moi”. Voyez, la vie tient à ces petits instants qui font la différence entre la stagnation dans l’ignorance et l’ouverture à du nouveau. Il me dit : “lisez Michel Henry. Vous pouvez commencer par Auto-donation”. Il faut une « oreille réceptive ».

Le nom me disait quelque chose. Je rassemblais mes souvenirs et soudain j’ai revu un épisode de ma vie. Je travaillais alors à Montpellier. Un collègue de travail avait fait irruption dans mon bureau, les yeux brillant d’enthousiasme pour le livre La Barbarie de Michel Henry. Il me dit : “il y a ici, à l’université Paul Valery, un philosophe qui dit des choses très proches de vous”. Il m’a prêté le livre, mais comme j’étais encore enfermé dans des conceptions assez dogmatiques, j’ai dédaigné cet enseignement. J’aurais pu rencontrer Michel de Henry de son vivant, il enseignait dans une université située à quelques kilomètres de ma maison. Une occasion ratée. Voici qu’il me revenait, bien des années après. Cette fois je n’hésitais pas à me rattacher au câble de son irradiation.

Je n’ai pas senti tout de suite un grand attrait pour cette pensée qui “déconstruisait” tous mes acquis antérieurs, sans me laisser pour autant dans le vide. Il les remplaçait par un retour à l’expérience personnelle, à la vie des impressions. Petit à petit un sentiment de certitude grandissait. J’étais très intrigué par sa révélation d’une “phénoménologie sans monde”, une forme de connaissance qui se passait de la médiation d’un monde extérieur. Cela m’éclairait beaucoup sur le sens de poèmes soufis qui exaltaient cette “vision de la vision” sans projection extérieure.

Plus tard je découvrais Stephen Jourdain – je le tiens pour le plus grand métaphysicien de l’Occident – , qui a donné, dans une langue orale et écrite splendide, la transcription de l’enseignement henryen, sans connaitre ni l’homme ni ses livres. Comme si l’esprit de l’époque se condensait en même temps dans ces deux porte-paroles. Je trouvais aussi des convergences dans les sciences, notamment avec la physique quantique présentée dans son versant philosophique par Michel Bitbol et Bernardo Kastrup.  Tel est mon ancrage décisif.

 

Voici la liste de mes livres.

Le Soufisme regarde l’Occident. La philosophie islamique du XVIIe au XVIIIe siècle, 3 volumes, L’Harmattan, 2002.

La science de la Présence chez les Soufis, L’Harmattan, 2003.

Les Clés d’Ibn Arabi, commentaire du grand ouvrage d’Ibn Arabi, Fuçus al-Hikam, Librairie de l’Orient, al-Bouraq, 2010.

Swami Prajnanpad et la philosophie. Voir ou avoir, L’Harmattan, 2010.

Trois révolutionnaires : Molla Sadra, Heidegger, Swami Prajnanpad, 8 volumes, al-Bouraq, 2011.

Islam et esprit français, 3 volumes, al-Bouraq, 2017.

Chemin abrupt vers un déclic : Stephen Jourdain, Michel Henry, le Soufisme, 3 volumes, al-Bouraq, 2024.

Molla Sadrâ. L’art de la présence, al-Bouraq, 2024.

Sidi Mohsen, l’Homme complet. Manuel Soufi pour ceux d’aujourd’hui, L’Harmattan, 2024.

Atmananda Krishna Menon. L’homme du « Je », L’Harmattan, 2024.

Le Coran vivant, sa lecture phénoménologique. Commentaire complet, al-Bouraq, 2024.

Que veut dire Voir en Islam ?, L’Harmattan, 2025.

Sohrawardi, la divine impression, L’Harmattan, 2026.

Marivaux à l’aune des philosophies orientales, L’Harmatan, 2026.

Initiation à l’Emir abd el-Kader, à paraître chez al-Bouraq.

 

Traductions

Le Livre de la Sagesse du Trône, Molla Sadra Shirazi, al-Bouraq, 2008.

Daisetz Teitaro Suzuki, Derniers écrits au bord du vide, Albin Michel, 2010.

Ibn Ish’aq, La première Sîra du Prophète Muhammad, al-Bouraq, 2024.

al-Qāḍī al-Nu’mān, Asās al-Taʾwīl, les clefs de l’interprétation, présentation d’un ouvrage ismaélien du Xe siècle, à paraître chez al-Bouraq.

 

[1] La langue grecque me parlait. J’étais ravi par sa transparence solaire, la forme des lettres, les sons si révélateurs du sens. Les mots grecs scintillaient devant moi comme des diamants. Plus tard je trouvais la même puissance d’évocation dans l’allemand, ce qui m’a beaucoup aidé dans ma lecture de Heidegger. Par contre le latin, qu’on nous faisait entrer dans le corps à coups de baguette,  m’a toujours paru une langue morte, fermée sur elle-même. Je le lisais sans l’entendre parler.

[2] A la fin de mes études secondaires j’ai « fait mon droit », comme on dit, à Bordeaux, avec la forte impression de surfer sur la dernière vague de grands professeurs (Ellul, Vouin, Agostini, Hauser, Delmas Saint-Hilaire, Martres etc.) Ceux qui sont venus après étaient de simples récitateurs de fiches. Je suis devenu magistrat. J’ai aimé ce métier, malgré la charge de travail qu’il représentait, pour deux raisons : d’abord parce qu’il me faisait faire un premier exercice de désistement du soi passionnel. Le président Denoix de Saint Marc m’a donné ce conseil pour bien juger : « soyez libre de vous-même », de vos préjugés, de vos préférences émotionnelles, de votre hâte à conclure sans un profond examen des faits. Ensuite c’est une profession où la raison domine ; elle est soustraite à l’emprise des  pouvoirs de toutes sortes. J’appréciais la clarté de la logique juridique, la précision du vocabulaire. Le spirituel ne méprise pas l’exercice de la raison dans la vie pratique. Le cheikh Ibn ‘Atâ’ Allâh avait un grand goût pour la jurisprudence. Un autre cheikh disait : «n’oubliez pas d’être intelligent».

 

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